« Birdman », l’artiste face au vertige de la reconnaissance
Birdman est un objet cinématographique volontairement excessif, parfois fascinant, parfois irritant, qui se donne pour mission d’explorer la crise identitaire de l’artiste contemporain dans un monde obsédé par la visibilité, la reconnaissance et le vacarme médiatique. Réalisé par Alejandro González Iñárritu, le film suit un acteur autrefois associé à une franchise de superhéros et cherchant à se réinventer au théâtre, dans un récit qui épouse de manière quasi organique son instabilité intérieure. Cette trajectoire de déchéance et de possible renaissance s’inscrit dans une tradition de films sur l’artiste au bord de la rupture, évoquant autant All That Jazz que Black Swan, où la création devient un terrain miné pour l’ego et la santé mentale.
Le dispositif formel, célèbre pour son illusion de plan-séquence continu, n’est pas qu’un exercice de virtuosité. Il agit comme une contrainte dramatique qui enferme le personnage dans un présent perpétuel, sans respiration ni échappatoire, abolissant les pauses habituellement offertes par le montage classique. Cette continuité apparente renforce la sensation d’étouffement psychologique, tout en accentuant la porosité entre réalité, fantasme et délire, jusqu’à faire vaciller la perception même du spectateur. Tourné au cœur de Broadway, le film capte avec une rare justesse l’atmosphère fébrile de ce centre névralgique de la culture new-yorkaise, sa frénésie, ses coulisses étroites et ses trottoirs saturés de regards. La mise en scène semble ainsi en parfaite symbiose avec le lieu, comme si l’espace urbain et théâtral devenait le prolongement direct de l’état mental du protagoniste. Soutenue par une bande sonore percussive et nerveuse qui agit comme un battement de cœur anxieux, cette approche rappelle combien la forme devient ici un langage émotionnel à part entière.
C’est précisément dans ce cadre que se déploie ma scène favorite du film, celle où le protagoniste se retrouve coincé à l’extérieur du théâtre, à moitié nu après une pause cigarette, contraint de rejoindre la scène en pleine représentation par une entrée improvisée au milieu de la foule de Times Square. Cette séquence condense à elle seule le cœur du propos de Birdman. L’artiste y est littéralement mis à nu, privé de toute protection symbolique, exposé sans filtre au regard public, forcé d’avancer malgré l’humiliation et la panique. Il marche alors métaphoriquement sur une corde raide tendue au-dessus d’un précipice, sans possibilité de recul, avancer devient la seule option pour ne pas tomber. Le théâtre, la rue et la scène se confondent dans un même mouvement, abolissant toute frontière entre l’art et la vie, entre la représentation et l’identité. Porté par l’adrénaline et le regard des autres, il n’a plus le choix que de continuer, illustrant avec une clarté presque cruelle la condition de l’artiste contemporain, condamné à exister sous les projecteurs même lorsqu’il vacille.
Michael Keaton livre une performance habitée, traversée par une autodérision mélancolique qui donne au film sa véritable chair émotionnelle. La dimension méta de son interprétation s’impose avec une évidence troublante, Keaton ayant lui-même incarné un superhéros emblématique dans Batman, réalisé par Tim Burton. Ce passé cinématographique résonne directement avec celui du personnage, ancien acteur prisonnier d’un rôle populaire devenu encombrant, et enrichit le film d’un second niveau de lecture sans jamais le réduire à un simple jeu de références. Le casting secondaire, notamment Edward Norton et Emma Stone, apporte des contrepoints intéressants, incarnant différentes postures face à l’art, au succès et à l’authenticité, même si ces figures sont parfois écrites de manière un peu démonstrative. Le film aime souligner ses thèmes, parfois jusqu’à l’insistance, au risque de transformer certaines intuitions fines en slogans existentiels.
Cette emphase explique sans doute pourquoi Birdman divise autant. Sa lucidité sur le narcissisme artistique, la tyrannie de l’ego et la marchandisation de la culture est bien réelle, mais son discours tend parfois à se contempler lui-même avec autant de fascination que le personnage qu’il prétend déconstruire. Cette mise en abyme assumée peut séduire par son audace formelle ou agacer par son autosatisfaction, donnant l’impression que le film flirte constamment avec la frontière entre critique et complaisance.
La fin de Birdman est volontairement ambiguë, et c’est précisément cette ambiguïté qui en fait la richesse. Le film refuse toute réponse définitive et place le spectateur, comme son protagoniste, dans une zone d’incertitude où le réel, l’imaginaire et le désir se confondent. Pour ma part, je pense que le personnage ne possède aucun super pouvoir réel. Tout ce que le film donne à voir relève de son imaginaire, ou plus précisément d’un mécanisme de survie psychique. Les scènes de lévitation, de télékinésie ou de vol apparaissent alors comme des projections mentales, nourries par son ancienne gloire de superhéros et par un narcissisme profondément blessé. Les super pouvoirs deviennent une métaphore du pouvoir créatif, de l’illusion du contrôle et de la tentation de l’ego, ils incarnent ce que le cinéma sait faire de mieux, rendre visible l’invisible, donner une forme concrète à un conflit intérieur, et laisser le spectateur libre d’interpréter ce qu’il voit, chute ou envol, effondrement ou libération.
Au final, Birdman demeure une œuvre originale et singulière, une véritable perle sur le plan de la réalisation technique, impressionnante par la maîtrise de son dispositif formel et par son intégration organique de l’espace urbain et théâtral. C’est toutefois un film peu accessible au commun des mortels, autant par sa thématique volontairement nichée que par son approche intellectuelle, voire par les aspects abstraits et profondément subjectifs de l’univers intérieur de son protagoniste, qui demeurent largement ouverts à l’interprétation. Un film stimulant, imparfait, qui ne convainc pas toujours, mais qui mérite d’être discuté précisément parce qu’il refuse la tiédeur et assume pleinement ses contradictions, ce qui lui vaut une appréciation de ★★★★★★★☆☆☆ (7 sur 10 étoiles).

Birdman
- -À l’époque où il incarnait un célèbre super‐héros, Riggan Thomson était mondialement connu. Mais de cette célébrité il ne reste plus grand‐chose, et il tente aujourd’hui de monter une pièce de théâtre à Broadway dans l’espoir de renouer avec sa gloire perdue. Durant les quelques jours qui précèdent la Première, il va devoir tout affronter: sa famille et ses proches, son passé, ses rêves et son ego. S’il s’en sort, le rideau a une chance de s’ouvrir.


























