Pourquoi j’ai signé la lettre collective sur Christian Rioux, Le Devoir et la ligne invisible

Lire notre lettre collective « Christian Rioux, Le Devoir et la ligne invisible » parue dans la section Idées du Devoir le 04 janvier 2026
J’ai choisi d’apposer mon nom à la lettre collective initiée par mon ancien député, Daniel Turp, non pas par réflexe partisan ni par fidélité personnelle, mais parce qu’elle touchait à quelque chose de plus fondamental, presque viscéral, dans mon rapport au débat public. Il arrive des moments où le silence devient une forme d’acquiescement, et celui-ci en faisait partie.
La décision du Devoir de mettre fin à la collaboration de Christian Rioux ne peut pas être réduite à un simple ajustement administratif. Elle porte une charge symbolique lourde, puisqu’elle redessine, sans jamais les nommer, les contours de ce qui est désormais jugé acceptable dans un journal qui s’est pourtant bâti sur l’exigence intellectuelle et la confrontation des idées. On peut être en désaccord avec Rioux, je l’ai été à plusieurs reprises, mais ce désaccord fait précisément partie de la respiration normale d’un espace médiatique vivant.
Christian Rioux n’a jamais été une voix marginale parachutée de l’extérieur. Pendant près de trente ans, il a contribué à façonner l’identité du Devoir par la densité de sa culture, la constance de ses analyses et une manière bien à lui de résister aux évidences faciles. Il incarnait, à sa façon, l’héritage intellectuel d’un journal historiquement nationaliste, critique du pouvoir de l’État canadien et soucieux de maintenir une distance réflexive face aux idéologies dominantes. Le pluralisme ne consiste pas à aimer toutes les idées qui s’expriment, mais à accepter qu’elles puissent exister, même lorsqu’elles dérangent, même lorsqu’elles obligent à sortir de sa zone de confort. Dans ce contexte, l’éviction de Rioux, l’une des dernières voix audibles de cette ancienne sensibilité nationaliste du journal, marque un tournant clair. Ce n’est plus seulement une décision éditoriale, mais le signal d’un repositionnement politique.

À l’instar de plusieurs autres néoprogressistes allergiques à la diversité d’opinion, le député Alexandre Boulerice (NPD) a salué l’exclusion de Rioux du Devoir
Ce qui me trouble le plus dans cette affaire, ce n’est donc pas seulement le sort réservé à un chroniqueur, c’est le climat qu’elle laisse derrière elle. Lorsqu’aucun manquement professionnel clair n’est établi, lorsqu’aucune explication transparente n’est offerte aux lecteurs, une ligne invisible apparaît. Peu à peu, chacun apprend à peser ses mots, à éviter certaines pistes, non par rigueur, mais par prudence. À ce moment-là, la question n’est plus déontologique, elle devient structurelle.

Fidèle au poste de l’ordre fédéraliste, Alexandre Dumas n’a pas tardé à reprendre la défense officielle du Devoir, avec cette malhonnêteté intellectuelle habituelle qui lui tient lieu de signature. Assimiler l’appui à Christian Rioux au « droit de désinformer » relève de l’amalgame grossier. Le débat porte sur l’usage du fact-checking comme outil d’exclusion des voix dissidentes, pas sur la vérité contre le mensonge.
Cette inquiétude ne surgit pas dans le vide. Elle s’inscrit dans une suite de ruptures qui, mises bout à bout, interrogent l’évolution réelle de l’espace intellectuel au sein du Devoir. La fin de la collaboration de l’intellectuel anarchiste Normand Baillargeon avait déjà laissé une impression semblable. Sans assimiler les situations, leur enchaînement alimente néanmoins la perception d’un resserrement progressif du spectre des voix jugées acceptables, surtout lorsque celles-ci refusent de s’aligner spontanément sur le récit dominant.

Avant l’émergence du wokisme, Normand Baillargeon était largement reconnu comme un intellectuel de gauche, athée, héritier d’une tradition critique rigoureuse et émancipatrice. Aujourd’hui, aux yeux de certains tenants du wokisme, le voilà requalifié en homme blanc réactionnaire, voire de droite, simplement parce que la critique des religions est désormais perçue comme une forme d’intolérance, voire de racisme. Un renversement révélateur de notre époque, où la pensée critique change de statut selon les dogmes dominants. J’invite celles et ceux que cela interpelle à écouter la version audio de Petit cours d’autodéfense intellectuelle, lue par Christian Vézina, pour renouer avec les outils élémentaires de l’esprit critique.
En parcourant la liste des signataires, un nom m’a particulièrement arrêté, celui de Tirad Raif Badawi, fils de Raif Badawi. Raif Badawi, blogueur et militant laïque saoudien, a été emprisonné et fouetté pour avoir critiqué l’islam, un blasphème aux yeux du régime saoudien. Le Québec a d’ailleurs accueilli sa famille comme réfugiée, rappelant que notre société peut aussi être un lieu de protection pour celles et ceux qui fuient l’autoritarisme religieux. Or, cette réalité est rarement évoquée par les milieux woke, tant elle cadre mal avec le récit fédéraliste dominant qui présente le Québec comme intrinsèquement raciste, notamment à travers la loi 21. Le parcours de Badawi rappelle pourtant une vérité essentielle. La censure ne commence pas toujours par les barreaux ou les coups. Elle débute souvent plus doucement, par une porte qui se referme, par un signal implicite indiquant jusqu’où il est encore permis de penser.

La famille Badawi n’a jamais reçu l’aide du gouvernement fédéral car elle représente un exemple d’intégration à la société québécoise et ne cadre pas avec le narratif woke dominant
À ce malaise s’est ajouté un autre écho, plus abrasif, mais révélateur, celui de Richard Martineau dans son mur Facebook. En rappelant que l’artiste et l’intellectuel n’ont jamais été destinés à être aimés de tous, ni à se tenir bien au chaud au centre du consensus, il met le doigt sur une transformation inquiétante de la culture progressiste contemporaine. Celle-ci, autrefois associée à la contestation, semble aujourd’hui développer une forme de radicalisation inverse, où toute dissidence au conformisme ambiant est rapidement perçue comme une menace, un trouble, voire un danger moral. La figure de celui qui gratte le bobo, qui pense à rebrousse-poil, qui accepte l’isolement plutôt que la complaisance, n’est plus tolérée comme moteur du débat, mais suspectée comme facteur de désordre. Lorsque certains se réjouissent de voir une voix cultivée et dérangeante écartée, ce n’est pas seulement un individu qu’on exclut, c’est une fonction essentielle de la pensée critique que l’on affaiblit, au nom même d’un progressisme qui semble avoir oublié sa propre raison d’être.
Ce qui se joue ici dépasse largement le cas d’un chroniqueur et touche à un contrat moral fondamental, celui qui lie les médias institutionnels à la santé démocratique d’une société. Une démocratie vivante suppose l’existence d’espaces où des visions du monde divergentes peuvent cohabiter, s’affronter et se répondre sans être disqualifiées au nom de l’harmonie ou du confort moral. Or, ce rétrécissement survient précisément au moment où le Québec s’avance vers un nouveau cycle pré-référendaire, période où la clarté des positions et la vigueur du débat devraient, en principe, être renforcées plutôt qu’atténuées.
C’est à partir de ce constat que j’ajoute ici un premier grain de sel, volontairement esquissé, qui sert de prélude à une analyse plus approfondie que je développerai dans un prochain texte. Sous l’arrivée du rédacteur en chef Brian Myles, Le Devoir me paraît avoir progressivement justifié une nouvelle ligne éditoriale arrimée au wokisme institutionnel, une grille morale devenue de plus en plus intolérante à toute remise en question venant de l’extérieur de ses propres cadres. Cette nouvelle orthodoxie sert à disqualifier certaines sensibilités politiques jugées non conformes, au premier rang desquelles le nationalisme québécois, désormais requalifié comme une dérive suspecte, voire assimilée à l’extrême droite. Ce déplacement idéologique prépare ainsi un glissement politique plus large, où la critique historique du régime canadien s’efface graduellement au profit d’une défense implicite de l’ordre constitutionnel multicultureliste de l’État fédéral.

Selon Marie-Elaine Guay, ex-chroniqueuse au Devoir, la lettre en appui à Christian Rioux relèverait d’une « cartographie de l’extrême droite fascisante du Québec ». J’en fais donc partie, avec Denys Arcand, Djemila Benhabib, Nadia El-Mabrouk, Gérald Larose ou Julius H. Grey. Une mécanique désormais bien rodée dans certains milieux wokes, où l’anathème tient lieu de débat et où la disqualification morale remplace toute discussion, à la frontière de la caricature, sinon de la diffamation.
L’affaire Rioux apparaît alors comme un moment charnière. Elle rend visible la conjonction de deux pôles idéologiques, le fédéralisme et le néo-progressisme militant, désormais alignés dans la stigmatisation du nationalisme québécois et, par ricochet, dans l’appauvrissement de la diversité réelle des opinions. Cette évolution rappelle une évidence que l’on croyait acquise. La liberté d’expression et le pluralisme intellectuel ne sont jamais des acquis définitifs. Ils sont toujours à défendre.
Je n’ai pas signé cette lettre pour sanctifier Christian Rioux, ni pour transformer Le Devoir en caricature de lui-même. Je l’ai signée parce qu’un journal fondé pour parler au pouvoir et interroger les conformismes ne peut se permettre de laisser planer le doute sur sa capacité à accueillir le dissensus. Un journal peut traverser des débats, il se fragilise lorsqu’il semble vouloir les éviter. C’est à partir de cette tension, et non contre elle, que je poursuivrai, dans un prochain texte, l’analyse du nouveau positionnement idéologique du Devoir et des conséquences bien réelles qu’il entraîne pour la démocratie québécoise.
La liberté ne consiste pas seulement à pouvoir dire ce que l’on pense, mais à pouvoir entendre ce que l’on n’aime pas entendre
— George Orwell
























