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Posté par le 23 janvier 2026 dans Indépendance du Québec

La théâtralisation politique de Catherine Dorion

Catherine Dorion attaque le PQ par amalgame trumpiste. Retour sur Option nationale et sur une dérive morale qui fragilise le camp du OUI.

Un rôle dans un scénario qui la dépasse

Ce texte s’inscrit en réaction à un statut Facebook récemment publié par Catherine Dorion, dans lequel elle accuse Paul St-Pierre Plamondon, pour demeurer poli, de complaisance à l’égard de Donald Trump, et suggère, par simple association, une dérive trumpiste du Parti québécois. Pour appuyer ce récit accusatoire, elle mobilise un imaginaire anxiogène et moralisant, afin de jeter un soupçon global sur la relance actuelle du mouvement indépendantiste.

Ce statut n’est pas anodin. Il a trouvé un certain écho dans une frange du souverainisme progressiste et a suscité plusieurs réactions critiques, notamment de Julien Robitaille-Michelin, Didier Lambert, Éric Perron et de Jimmy Thibodeau, ex-collègue de Dorion à Québec solidaire. Si je prends la peine d’y répondre longuement, ce n’est pas pour polémiquer à chaud, mais parce que ce discours agit comme un révélateur. Il cristallise un angle d’attaque partisan, et franchement mesquin, qui dépasse largement sa personne et qui mérite d’être nommé.

Les réactions suscitées par le statut de Catherine Dorion convergent sur l’essentiel. Éric Perron y voit une dérive moralisatrice typique d’une gauche qui ne débat plus sur les faits, mais cherche à disqualifier ses adversaires par l’amalgame et la suspicion, verrouillant ainsi le débat démocratique. Julien Robitaille-Michelin, pour sa part, démonte l’importation abusive de grilles d’analyse européennes et rappelle que l’engagement massif des militants péquistes sur les réseaux sociaux relève moins de la manipulation que de la vitalité retrouvée d’une option populaire. Didier Lambert dénonce la facilité des raccourcis, l’accusation gratuite de complaisance et l’usage de parallèles outranciers destinés à flatter une base militante. Enfin, Jimmy Thibodeau rappelle, avec une rigueur géopolitique élémentaire, que ni Paul St-Pierre Plamondon ni Mathieu Bock-Côté ne défendent Trump, et que réduire toute réflexion stratégique à une posture morale hystérisée appauvrit dangereusement le débat public.

Une critique irresponsable dans un moment décisif

Ce type de discours accusatoire, qui substitue le soupçon moral à la confrontation d’idées et l’émotion à l’analyse stratégique, est particulièrement irresponsable dans le contexte actuel. La montée du Parti québécois, redevenu clairement indépendantiste, constitue aujourd’hui la principale menace politique au statu quo fédéraliste. En cherchant à réduire cette dynamique à une caricature fascisante ou trumpiste, on ne fragilise pas seulement un parti. On affaiblit l’ensemble du camp du OUI et l’on contribue objectivement à déplacer une partie de la zone d’influence souverainiste vers le camp du NON, ce quiconque plaçant réellement l’indépendance du Québec au centre de ses priorités politiques ne peut raisonnablement ignorer.

D’ailleurs, le récent passage de Jimmy Thibodeau de Québec solidaire vers le Parti québécois ne peut sérieusement être interprété comme une dérive idéologique soudaine. À moins d’adhérer à cette vision binaire, aujourd’hui très répandue chez certains néoprogressistes, selon laquelle tout déplacement hors de leur périmètre moral équivaudrait automatiquement à un basculement vers le fascisme, une telle lecture ne tient tout simplement pas. Ce mot, vidé de sa rigueur historique et politique, est devenu un signifiant commode, martelé mécaniquement pour disqualifier plutôt que pour analyser. En réalité, ce départ révèle surtout l’impossibilité croissante, au sein de Québec solidaire, de défendre l’indépendance comme projet central et structurant. C’est précisément ce constat que Thibodeau formulait lucidement dans sa rupture publique, et que j’ai par après analysé plus en détail dans mon dernier texte : La marginalisation de Québec solidaire.

Ce qui frappe, dans le dernier statut de Catherine Dorion, c’est qu’il s’inscrit dans une logique de disqualification qui dépasse largement un désaccord ponctuel. On y retrouve un récit désormais familier, où le Parti québécois est présenté comme une formation à dérive autoritaire, où Paul St-Pierre Plamondon est associé, par simple amalgame, à Donald Trump, et où la relance indépendantiste est réduite à une menace morale à contenir. Cette mécanique repose moins sur une analyse politique rigoureuse que sur une stratégie d’association symbolique, visant à contaminer un projet par des références anxiogènes soigneusement choisies. En liant de manière insinuante le PQ et son chef au fascisme et à une supposée orchestration numérique hostile, trolls violents et bots racistes compris, Catherine Dorion ne cherche pas à débattre d’un projet ou d’une stratégie. Elle cherche à disqualifier moralement un adversaire interne au camp indépendantiste.

Le chef du Parti québécois a présenté sa « première candidate » en vue des prochaines élections, Sandra Hernandez

Tandis que certains réseaux fédéralistes s’emploient à caricaturer le PQ comme une formation en dérive à l’extrême droite, le parti recrute des candidates et candidats issus du centre gauche, ancrés dans l’expertise, l’international et l’intérêt public.

Un tel procédé rend le débat rationnel presque impossible, puisque l’adversaire n’est plus contredit mais soupçonné, caricaturé et moralement invalidé. Cette dérive dépasse le simple affrontement partisan et glisse vers l’accusation gratuite, voire la calomnie, normalisée sous couvert de vertu politique. À ce stade, le Parti québécois gagnerait à réellement à entamer des démarches juridiques afin de rappeler que la récréation est terminée. La liberté d’expression n’autorise ni la fabulation stratégique ni l’atteinte systématique à la réputation par insinuation. Il ne s’agit donc pas seulement d’une posture agressive, mais d’une méthode profondément malhonnête, fondée sur la contamination symbolique plutôt que sur la confrontation des idées, et qui appelle désormais une réponse à la hauteur de ses effets.

Ce constat, aussi sévère soit-il, ne surgit pas de nulle part. Il ne procède ni d’une réaction émotive ni d’un désaccord ponctuel, mais s’inscrit dans une lecture plus large, construite dans le temps, à partir d’un parcours partagé et d’une expérience politique commune. C’est précisément ce recul qui permet de comprendre comment on en est arrivé là.

Une déception qui s’inscrit dans le temps

Ma déception à l’égard de Catherine Dorion ne s’est pas imposée d’un seul coup. Elle s’est construite progressivement, au fil des années, à mesure que l’écart se creusait entre ce que j’avais cru percevoir à l’époque et ce qui s’est peu à peu donné à voir. Elle s’inscrit dans un parcours commun plus ancien, qui remonte à la période du mouvement des carrés rouges, à un moment où une nouvelle génération d’indépendantistes cherchait un véhicule politique à la hauteur de son élan. C’est dans ce contexte qu’Option nationale est apparue comme un lieu d’accueil naturel.

À l’époque, le Parti québécois était en fin de cycle, enlisé dans une logique de carriérisme institutionnel et ayant relégué l’option indépendantiste à l’arrière-plan, comme un symbole embarrassant. Option nationale, malgré sa fragilité, offrait autre chose. Une clarté idéologique. Une cohérence. Et surtout, une sincérité militante qu’on ne retrouvait plus ailleurs.

Il faut rappeler que l’existence même d’Option nationale découle de la démission de Jean-Martin Aussant du Parti québécois, précisément pour revenir à des bases indépendantistes assumées. À cet égard, la mission d’Option nationale était limpide. Ramener l’indépendance au centre du jeu politique.

Le testament politique de Jacques Parizeau
Son point culminant, lors d’un congrès marquant au Palais des congrès de Montréal, restera pour moi associé à ce qui s’est révélé être le testament politique de Jacques Parizeau. Il y avait là une gravité historique, mais aussi une transmission, presque un passage de flambeau.

C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Catherine Dorion. Sa passion m’impressionnait alors. Je la croyais authentique. Elle parlait radicalement d’indépendance du Québec et je la voyais comme un espoir de la relève, une voix indisciplinée, certes, mais tournée vers notre objectif national.

La tuque comme révélateur

Il y a une image qui, avec le recul, a marqué pour moi un point de rupture silencieux. À l’époque où Catherine Dorion siégeait à l’Assemblée nationale du Québec, elle se présentait parfois en chambre coiffée d’une tuque, geste alors présenté comme une transgression symbolique des codes institutionnels. J’y voyais encore une forme de défi assumé. Ma stupéfaction fut réelle lorsque je l’ai vue, un jour d’hiver, retirer cette même tuque à l’extérieur, au moment de donner une conférence de presse devant l’Assemblée nationale. Ce jour-là, j’ai compris que la tuque n’était pas, dans son cas, un vêtement contre le froid, mais un accessoire de scène, pensé pour l’intérieur, pour la caméra, pour le regard posé sur elle. Ce qui se voulait rupture politique m’est alors apparu comme un simple code visuel, révélant une confusion persistante entre le geste politique et sa mise en scène.

Deux héritages distincts d’Option nationale

Avec le recul, il apparaît de plus en plus clairement qu’Option nationale n’était pas un bloc idéologique homogène, mais le lieu de coexistence de deux courants distincts, appelés tôt ou tard à diverger. Cette dualité, encore diffuse à l’époque, s’est progressivement cristallisée et éclaire aujourd’hui une part importante des fractures qui traversent le mouvement indépendantiste.

D’un côté, se trouvait un courant pour qui la question nationale constituait l’axe structurant, non négociable, de l’engagement politique. Pour ces militants, l’indépendance du Québec n’était ni un horizon symbolique ni un prétexte moral, mais le cœur même du projet collectif, commandant la stratégie, les alliances et la discipline militante. Mon passage à Option nationale m’a d’ailleurs permis d’enrichir profondément mon réseau de militants indépendantistes authentiques et résolument radicaux, dont plusieurs demeurent aujourd’hui parmi mes meilleurs alliés pour l’indépendance. Ce sont, pour la plupart, ceux qui ont fini par intégrer le Parti québécois redevenu clairement indépendantiste sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon, précisément parce que leur engagement était structuré d’abord et avant tout par la question nationale.

De l’autre côté, cohabitait déjà une sensibilité plus flottante, moins arrimée à une stratégie d’émancipation nationale cohérente, et davantage guidée par un registre moral importé. Pour ce courant, l’indépendance tendait à devenir une composante parmi d’autres d’un projet identitaire plus large, souvent subordonnée à des impératifs de vertu affichée, de signalement moral et de conformité idéologique. Cette sensibilité, qui s’est par la suite incarnée au sein de Québec solidaire, notamment à travers Sol Zanetti et Catherine Dorion, privilégie la posture superficielle au détriment de l’analyse des rapports de force concrets. En déplaçant le politique vers le moral, elle se rend particulièrement perméable aux récits médiatiques simplificateurs, aux amalgames et aux campagnes de disqualification symbolique. Lorsqu’on pense d’abord en termes de pureté morale plutôt qu’en termes de stratégie collective, on devient mécaniquement plus vulnérable à la manipulation, surtout lorsque celle-ci emprunte le langage manichéen du Bien contre le Mal.

À cet égard, il faut reconnaître une chose. La mission fondatrice d’Option nationale est aujourd’hui largement accomplie. Le Parti québécois s’est refondé. Ce PQ 2.0, indépendantiste assumé, cohérent et discipliné, constitue désormais le point de ralliement logique de celles et ceux qui partageaient réellement les objectifs de l’époque. À commencer, idéalement, par Jean-Martin Aussant lui-même, dont un retour comme candidat serait hautement symbolique, tant sur le plan politique que mémoriel.

À l’inverse, Catherine Dorion semble s’être progressivement perdue en cours de route. Ce que je prenais, au départ, pour une fougue indisciplinée s’est transformé en une théâtralité de plus en plus égocentrée, où la posture a fini par supplanter le projet. La politique est devenue, chez elle, moins un lieu de construction collective qu’un espace de mise en scène de soi, un registre difficilement compatible avec les exigences d’un plan de match commun. Cette tension s’est manifestée de façon très concrète à l’intérieur de Québec solidaire, parti au sein duquel elle siégeait comme députée avant d’en être officieusement écartée, tout en demeurant, en apparence du moins, une sympathisante gravitant toujours autour de son univers idéologique.

Il serait d’ailleurs éclairant de demander aujourd’hui à Gabriel Nadeau-Dubois ce qu’il pense de cette trajectoire. Non pas sur le plan personnel, mais sur une question politique fondamentale. Celle de la capacité, ou non, de subordonner ses élans individuels et sa visibilité médiatique aux intérêts collectifs d’un parti et à la cohérence d’un projet commun. La réponse, implicite ou explicite, dirait sans doute beaucoup plus que de longs discours.

Ce décalage persistant entre l’expression individuelle et la responsabilité collective éclaire rétrospectivement bien des frictions et aide à comprendre pourquoi son parcours politique semble aujourd’hui davantage guidé par la recherche d’un nouveau rôle médiatique que par l’inscription durable dans un projet partagé. Plus largement, il permet de mieux saisir les lignes de fracture actuelles du mouvement indépendantiste. Elles ne relèvent pas seulement de divergences tactiques ou générationnelles, mais bien de conceptions fondamentalement différentes de ce que signifie faire de la politique, et surtout, faire nation.

D’ailleurs, pour celles et ceux qui cherchent à comprendre la politique au-delà des étiquettes et des postures déclaratives, ce paradoxe mérite d’être interrogé. Lorsqu’une position se réclamant d’une gauche dite radicale en vient à privilégier l’affirmation individuelle et la vertu performative au détriment de l’intérêt commun, elle entre en tension directe avec l’héritage historique de la gauche, dont le socle repose précisément sur la primauté du collectif, de l’action organisée et de la solidarité, plutôt que sur les trajectoires personnelles et les mises en scène de soi.

Un rôle dangereux dans un scénario qui la dépasse

C’est ici que la question devient sérieuse. À la lumière de son parcours, il devient difficile d’accorder une confiance politique durable à Catherine Dorion. Elle apparaît vulnérable à une forme de corruption morale, celle qui consiste à pouvoir accepter un rôle médiatique susceptible de lui redonner une visibilité sociale… y compris lorsque ce rôle semble façonné par des intérêts politiques extérieurs au projet qu’elle prétend défendre. En tant qu’artiste, et comme plusieurs figures issues de ce milieu, elle entretient un rapport étroit, parfois compulsif, à l’attention publique, une énergie dont elle se nourrit et qu’elle semble poursuivre avec l’ardeur obsessionnelle de Gollum cherchant son précieux. Cette quête, compréhensible sur le plan individuel, devient toutefois problématique dès lors qu’elle supplante l’exigence de loyauté à un projet collectif, et qu’elle ouvre la porte à des récits préfabriqués dont elle accepte d’endosser le rôle central, au risque d’en devenir l’instrument plutôt que l’actrice consciente.

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Dans le contexte actuel, il devient difficile d’ignorer l’existence d’un réseau d’acteurs agissant de façon convergente, non pas comme de simples chroniqueurs isolés, mais comme des relais idéologiques participant à une stratégie fédéraliste plus large. Ce réseau œuvre à installer un cadrage précis, celui qui consiste à associer la relance indépendantiste, et plus particulièrement le Parti québécois sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon, à une dérive trumpiste largement fantasmée. Marie-Ève Cotton et Frédéric Bérard ont été parmi les premiers à marteler ce spin, au sens politique du terme, c’est-à-dire une opération de cadrage visant non pas à analyser une réalité, mais à l’orienter artificiellement par la répétition d’une association simplificatrice.

Cabaret des connes

Ce scénario, centré sur la lutte contre Trump et un fascisme largement fantasmé, vise surtout à s’imposer dans l’espace médiatique afin de freiner la montée du Parti québécois et, ce faisant, de défendre le régime fédéraliste en place. En présentant la relance indépendantiste comme une menace morale, ce spin inverse les rôles et dissimule la protection du statu quo derrière un vernis progressiste. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le réseau gravitant autour d’Alexandre Dumas propose à Catherine Dorion d’y jouer un rôle, comme l’a montré l’épisode du Cabaret des connes. J’y reviendrai plus en détail dans un prochain texte.

Catherine Dorion semble aujourd’hui reprendre ce cadre sans distance critique apparente. Qu’elle le fasse consciemment ou non importe finalement moins que l’effet produit. Ce type de scénarisation sert objectivement le statu quo fédéraliste en déplaçant le débat indépendantiste du terrain stratégique vers celui du procès moral. La question n’est donc pas tant de savoir si Catherine Dorion agit délibérément dans ce sens, mais de se demander si, encore une fois, son rapport à la visibilité et à la reconnaissance publique ne la rend pas perméable à ces récits préfabriqués, qu’elle accepte d’endosser sans en mesurer pleinement les conséquences collectives.

Refuser les scénarios imposés par le pouvoir politique

Au-delà des costumes, des apparats et des grandes envolées morales, il devient nécessaire d’apprendre à regarder ce qui agit en profondeur, les fils invisibles qui orientent les récits et déplacent les rapports de force. L’indépendance du Québec ne se fera ni par des mises en scène narcissiques ni par des procès moraux internes sans fin. Elle se construira par la discipline collective, la clarté stratégique et la capacité de refuser, consciemment ou non, de jouer les rôles écrits par d’autres au service du statu quo.

Ma déception ne tient donc pas seulement au fait de voir s’éloigner une militante autrefois perçue comme une voix prometteuse de l’indépendance. Elle tient, plus profondément encore, au constat de voir une partie des progressistes, souvent de bonne foi, applaudir et relayer sans distance critique des récits manifestement balisés par un régime de droite, colonisateur et foncièrement indifférent à notre émancipation collective. Un régime qui n’a jamais eu, et n’aura jamais, à cœur autre chose que la reproduction de sa propre domination politique à l’égard de notre peuple.

À ce stade, le doute n’est plus une posture intellectuelle confortable. Il devient une responsabilité collective, celle de refuser l’aveuglement volontaire, de questionner les scénarios politiques qu’on nous impose, et de replacer l’indépendance là où elle devrait toujours se trouver, au centre, comme projet collectif, exigeant, et irréductible à toute instrumentalisation fédéraliste.

La politique, il faut bien en faire, mais surtout, il faut la faire bien
Jacques Parizeau

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