Des Oiseaux et des hommes
Dans ce rêve à la fois brutal et profondément symbolique, l’enfance devient le théâtre d’un affrontement moral où la violence gratuite, le droit de propriété et l’impuissance collective se répondent. À travers une série de scènes marquées par l’absurde et la cruauté, des oiseaux rares sont réduits à de simples objets, tandis que toute tentative de protection, de dialogue ou de sens se heurte à la loi, à l’indifférence et à la jouissance destructrice.
Ce rêve m’est apparu lors de ma première nuit dans le nouvel appartement de ma conjointe, Anne-Marie. Je le relis aujourd’hui à la lumière de mes préoccupations politiques et existentielles, comme une allégorie troublante de notre rapport contemporain au vivant, à la responsabilité et au pouvoir. Entre l’élan naïf de la conscience, la foi fragile dans la pédagogie et l’écrasement final par l’ordre établi, Des Oiseaux et des hommes explore ce moment précis où l’on comprend que vouloir sauver ne suffit plus, et que comprendre ne protège pas toujours de la violence du monde.
Mon rêve commence donc ainsi : je suis dans la cour de la Coop La Loge, un endroit où j’ai habité durant mon enfance. Évidemment, je suis encore dans cette période de ma vie. Dans la ruelle, un jeune voisin s’amuse à fracasser sur le ciment des oiseaux vivants, un après l’autre. Tel un mantra, à chacun de ses meurtres, il s’exclame pour lui-même le mot « FUNNNNN ». C’est un adolescent très grand, presque obèse. Il semble trisomique et parle une langue que je ne comprends pas. Mais surtout, il prend manifestement beaucoup de plaisir à tuer ses oiseaux. Avec du recul, je réalise qu’il est exactement à l’image de Lennie dans Des souris et des hommes.
Car oui, ce sont bien ses oiseaux. Dans sa cour, il y a une dizaine de cages remplies d’oiseaux tous aussi rares qu’exceptionnels. Je reconnais d’ailleurs des oiseaux que je n’ai jamais vus auparavant, des perroquets, un cardinal, et même un Harfang des neiges. Le voisin ne comprend pas la valeur de ces oiseaux. Il semble les considérer comme de vulgaires poulets. Mais encore là, l’idée de tuer gratuitement, par pur plaisir, me scandalise profondément.
Sur le coup, j’ai envie de casser la gueule à ce forcené et de mettre fin à ce carnage. Mais en m’approchant de lui, je m’aperçois qu’il est couvert de sang. Puis il me regarde d’un air complètement dément, comme si j’étais moi-même un oiseau. Je prends peur et fais demi-tour.
En urgence, je rentre dans ma maison pour faire le 911. Ma mère s’interpose. Elle me dit que ce sont SES oiseaux à lui, et que la loi protège la liberté de ce qui nous appartient. Je suis révolté. Personne ne fait rien. Personne ne veut protéger la vie de ces oiseaux. La loi protège aveuglément les stupides assassins.
Je prends alors mon courage à deux mains et décide d’utiliser la voie diplomatique. Ça ne me tente pas, mais je n’ai pas le choix. Je dois conscientiser ce voisin afin d’arrêter ce massacre en chaîne. Choqué, je le questionne sur un ton accusateur, mais familier, en faisant attention de ne pas utiliser de qualificatif disgracieux à son égard : « Pourquoi tu fais ça ? Ça te donne quoi ? ». Il me répond simplement : « It’s so fun ! ».
Je décide alors de lui expliquer la valeur de ses oiseaux. Je lui dis que chacun a un nom, que chacun est différent, qu’il faut essayer de comprendre les animaux. Je lui explique aussi que le Harfang des neiges est un symbole du Québec, que ce spécimen est peut-être le dernier sur terre. Le voisin me répond « COUL », comme si l’idée de tuer le dernier spécimen d’une espèce rendait la chose encore plus plaisante.
C’est à ce moment que j’aperçois dans le ciel un jeune faucon pèlerin. La coïncidence est frappante. Je n’ai jamais vu cet oiseau de ma vie. Ça doit être un signe du destin pour conscientiser le voisin. L’oiseau ne semble pas encore maîtriser le vol. Il est manifestement vulnérable. En trombe, je vais chercher mon filet à papillons. Je veux capturer le faucon avant le voisin, et par cette opération, tenter de lui transmettre en même temps ma passion pour les oiseaux, une passion que je ne savais même pas avoir.
L’oiseau est haut dans le ciel, mais j’attire son attention avec des mots teintés de compréhension. Le faucon décide de me faire confiance et se laisse attraper au sol. Tel un enfant au comportement de cinq ans, le voisin devient vraiment excité. Hystériquement, il crie qu’il veut toucher l’oiseau. Manifestement, il essaie de s’emparer du faucon capturé. Je tente alors de faire diversion en parlant de la nature du faucon pèlerin et de son rôle biologique, mais mon voisin n’écoute pas. Il n’en a que pour AVOIR cet oiseau.
C’est alors que Claude Jourdain, un parent de l’appartement numéro 6 de la Coop, m’explique que je n’ai pas le droit de garder cet oiseau, car je n’ai pas de permis de chasse. Mon voisin répond aussitôt que son père, lui, a un permis de chasse, et que donc cet oiseau lui appartient. En me repoussant violemment, le voisin subtilise sans ménagement le faucon.
Je me sens incompris et impuissant. Par dépit, j’essaie de me convaincre que ce voisin prendra soin de cet oiseau, que j’ai quand même dû, quelque part, réussir à le conscientiser un peu.
La bêtise des hommes est éternelle
– Milan Kundera (dans L’Insoutenable légèreté de l’être)




































C’est franchement profond. On sent bien que c’est bourré de messages. J’ai aussi pris pour habitude de me concentrer sur mes rêves. Ils confirment souvent ce dont je me doutais. C’est un bon outil pour apprendre à mieux se connaître.
Nayrus| lire ici le dernier article de son blogue: Inceste