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Se parler dans le blanc des yeux

Après la déconvenue -fort prévisible du reste- qu’a connue le Parti Québécois aux élections du 26 mars, l’heure est venue pour le mouvement indépendantiste de se regarder dans le miroir et de faire un véritable examen de conscience. Ce faisant, nous ne pourrons faire l’économie d’un débat sur la nature de la direction actuelle du PQ. C’est l’évidence même. Mais ce serait une erreur fondamentale que de se limiter à cela. Le plus important étant de réviser complètement notre stratégie. Et pour ce faire, nous devrons tous accepter de se faire parler dans le blanc des yeux. L’époque n’est plus aux flagorneries.

Si nous avons été si violemment rossés hier, c’est parce que nous n’avons pas fait nos devoirs (pour reprendre une formule si chère à l’insipide Mario Dumont). Le PQ n’était absolument pas prêt à reprendre le bâton du pèlerin et à retourner au front de l’indépendance. Depuis 1996, rien de sérieux n’a été fait au PQ pour que l’on envisage enfin la victoire dans un avenir rapproché. À peu près aucune ligne n’a été écrite sur le sujet et aucun chantier n’a été mis en branle. Il y a bien eu la mise à jour des études Bélanger-Campeau (rapport Corbo) au début des années 2000 me direz-vous. Mais le rapport final – d’une richesse plus que certaine- a été vulgairement tabletté. Il est vrai qu’on n’a pas besoin d’informations nouvelles au PQ puisque la seule stratégie qui semble acceptable dans ce parti c’est de dénicher le chef (ou devrais-je dire messie) qui sera le vendeur du mois! La superficialité en guise de stratégie, non, mais quelle ineptie!

Nous, péquistes, nous nous sommes fixés un objectif très difficile à atteindre, celui de faire du Québec un pays. Une véritable révolution politique! Bien que la mission soit herculéenne, il n’y a personne au PQ (aucun comité, aucun groupe de recherche, même pas un seul permanent!), qui ait le mandat de préparer la réalisation du rêve que caressent les militants depuis des décennies maintenant. Ce n’est pas normal! C’est même scandaleux! En connaissez-vous bien, vous, des gens dans la société qui se fixent d’ambitieux objectifs mais qui ne travaillent jamais pour les atteindre? Moi pas. Ce n’est pas vrai que le pays du Québec naîtra de l’action du saint esprit.Parce que l’heure est aux réorientations, nous reprenons la proposition que nous faisions dans le dernier numéro du Québécois pour en faire cette fois une exigence. Nous exigeons que le PQ mette le plus rapidement possible (et pas à l’intérieur d’un premier mandat) un comité dont la seule responsabilité sera l’indépendance. Son travail consistera à adapter le discours indépendantiste aux évolutions quasi quotidiennes que subissent la société québécoise et le monde en général, à faire enquête pour dénicher les meilleures informations de nature à nous faire progresser vers le pays et à mettre nos adversaires dans l’embarras, à commander des études, et à réfléchir aux meilleurs moyens pour communiquer ces informations. Après tout, les plus grands intellectuels du Québec nous appuient, alors mettons-les à contribution!

En nous préparant sérieusement pour les combats que nous avons à mener, nous éviterons de répéter sempiternellement les mêmes erreurs. Et la plus persistante d’entre toutes est celle qui nous pousse à parler de référendum une fois aux quatre ans. André Boisclair a fait une campagne honnête au cours de laquelle l’indépendance s’est malheureusement résumée à la tenue d’une « consultation populaire ». Ce n’est pas crédible, ce n’est pas enthousiasmant et cela motive bien des indépendantistes à rester chez eux au moment d’aller voter. Le taux de participation de la dernière campagne le démontre encore une fois.

Si nous voulons redevenir convaincants, il nous faudra transformer complètement notre discours. Nous ne devons plus promettre simplement un référendum. Nous devons promettre de tout faire pour créer (pas les attendre) les « conditions gagnantes », de façon à ce que le Québec soit enfin libéré du carcan canadien. Nous devons abandonner le discours désincarné qui est celui du PQ depuis trop longtemps maintenant et qui présente le projet comme une façon de mettre fin au déséquilibre fiscal et d’éliminer les dédoublements structurels, qui propose de recréer un Canada multiculturaliste dans un Québec souverain. En lieu et place, parlons avec nos tripes, parlons d’être maîtres chez nous dans un pays français, parlons d’un pays s’enracinant dans sa riche histoire, parlons d’un modèle d’immigration républicain, parlons de notre fierté que l’on a à accomplir les rêves de Papineau, Groulx, Chaput, Bourgault ou Lévesque, et surtout, clamons que nous refusons de nous en laisser imposer encore davantage par un régime étranger que nous honnissons avec raison!

À exclure les arguments identitaires de notre discours, l’on laisse toute la place aux nationalistes niais qui se retrouvent aujourd’hui à l’Action démocratique du Québec. Des idiots incapables de seulement nous expliquer leur concept d’autonomie, mais qui ont tout de même marqué des points en sautant à pieds joints dans le dossier des accomodements raisonnables. Si l’on doit évidemment rejeter l’idée que les Québécois sont en majorité racistes, il n’en demeure pas moins qu’ils espèrent collectivement protéger leur identité et leur culture dans un contexte nord-américain qui est tout sauf de nature à les y aider. Qu’on l’accepte ou pas, l’immigration est une menace qui pèse de tout son poids sur la pérennité du fait français au Québec, enfin, cela étant vrai tant que nous demeurerons dans un Canada qui anglicise les immigrants systématiquement. En se laissant par trop imprégner par les idées qui sont présentement à la mode sur le plateau Mont-Royal, le PQ s’est laissé marginalisé dans ce dossier. Il est maintenant temps que notre parti dise clairement que la seule façon d’intégrer pleinement les immigrants est de faire du Québec un pays, et qu’il se reconnecte ainsi avec la réalité du Québec français! Pour ce faire, le premier geste d’éclat qu’il pourrait faire serait de s’opposer publiquement à la construction de deux CHUM, une stupidité sans nom dans un Québec où l’on compte chaque sou pour joindre les deux bouts.

Bien évidemment, un discours identitaire ne nous impose pas de lancer la serviette en ce qui concerne les immigrants (nous pouvons en convaincre un certain nombre) et ne nous contraints pas à abandonner les arguments qui furent les nôtres depuis 10 ans (déséquilibre fiscal et compagnie). Mais cela doit les transformer en arguments secondaires. Ainsi, si un petit « génie » du style de Stephen Harper a l’idée de faire semblant de régler le dossier, on ne se retrouvera pas gros Jean comme devant comme c’est le cas actuellement.

Il faut aussi comprendre qu’une stratégie, un discours et des méthodes de travail résolument indépendantistes permettraient au Parti Québécois de refaire le ciment unissant sous son égide autant les indépendantistes de gauche (Québec-Solidaire) que ceux de droite (Action démocratique du Québec). Les résultats des dernières élections démontrent bien que lorsque le PQ n’est plus crédible dans le dossier national, cela motive certains indépendantistes à voter pour d’autres formations politiques en attendant que le vaisseau amiral de la Cause se remette à pleine vapeur sur le chemin de la liberté. Pour obtenir des succès électoraux, la seule priorité du PQ doit être l’indépendance. Et pour que les succès soient envisageables, le PQ doit être sérieux et efficace dans la préparation des combats politiques qu’il doit obligatoirement mener pour avoir une raison d’exister. Cela est d’une évidence sans nom pour tout le monde, sauf pour certains apparatchiks on dirait bien.

Mais on aura beau avoir les meilleures idées du monde, tant que nous ne pourrons les communiquer librement à la population, nos succès seront toujours mitigés. Le dossier médiatique en est un qui interpelle depuis belle lurette l’organisation du Québécois. Et avec raison car là réside la clef de notre succès ultime. Sans médias pour nous appuyer réellement dans notre lutte, nous ne pourrons qu’espérer, sans véritable chance de succès, toute victoire indépendantiste définitive. Et attention. Certains ont eu tendance, par le passé, à caricaturer les positions du Québécois dans ce dossier. Nous n’avons jamais dit que TOUS les médias doivent être indépendantistes ou favorables au PQ. Tout ce que nous réclamons, c’est la fin du règne de la pensée unique. C’est l’équilibre entre les diverses positions. Au Québécois, nous faisons assez confiance aux citoyens pour accepter qu’ils soient confrontés à tous les points de vue. En toute connaissance de cause, nous savons qu’ils sauront faire le bon choix. Mais encore faut-il qu’ils connaissent tous les tenants et les aboutissants inhérents au dossier national.

Au cours de la dernière campagne électorale, les deux partis qui ont obtenu le plus de succès sont ceux qui bénéficient du soutien le plus constant de certains appareils médiatiques. Dans le cas du PLQ, ses appuis les plus marqués proviennent du groupe de presse Gesca, alors que l’ADQ est défendue énergiquement par ce qu’on appelle les radios poubelles de Québec. Le martèlement constant de ces organes de presse à l’effet que l’unité canadienne et la droite sont les voies à suivre pour le peuple québécois prépare sociologiquement et efficacement le Québec à appuyer de telles idées. En refusant encore et toujours d’embarquer sur le terrain de la propagande, le PQ fait preuve d’un angélisme stérile. En démocratie, le camp qui l’emporte, c’est celui qui diffuse le plus largement ses idées.

J’entends déjà certains me répondre que mettre sur pied des médias indépendantistes dignes de ce nom (c’est-à-dire des médias beaucoup plus performants que Le Québécois), c’est très compliqué. À ceux là, nous répondrons par une formule toute simple : Parce que créer un pays français en Amérique du Nord, c’est facile peut-être? Ceux qui le croyaient ont été « confondus » hier soir, c’est le moins que l’on puisse dire. Tout n’est pas perdu toutefois. Dans Marie-Victorin, le PQ a fait élire l’ex-journaliste Bernard Drainville. Il nous semble que ce journaliste de talent pourrait aider grandement le mouvement indépendantiste à développer des médias qui lui sont favorables. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts – et demain matin s’il le faut – à nous mettre à son service pour que cet objectif soit enfin rempli.

À nos yeux, il nous faut désormais entrevoir notre lutte sur le long terme. Ce qui nous laissera le temps de bien nous outiller pour que la prochaine lutte soit celle qui nous verra enfin triompher. Et pour corriger les lacunes que présente notre stratégie actuelle, il nous faut aussi revoir notre structure de financement. Le règne de la vente de cartes de membre à 5$ a assez duré. Il est maintenant temps de libérer nos militants qui sont monopolisés par les campagnes de financement pour qu’ils s’investissent enfin pleinement dans l’action politique. Nos militants constituent notre plus grande richesse. À nous d’éliminer les entraves à leur travail. Pour ce faire, il faut imaginer des moyens de financement qui nous permettront d’enrichir considérablement notre mouvement (boutiques, bars, auberges, spectacles, festivals, bref, développer une véritable structure commerciale). C’est cliché de le dire, mais cela n’en demeure pas moins vrai : l’argent est le nerf de la guerre. Et sans argent, on ne pourra jamais mettre sur pied des médias indépendantistes. Et on ne vaincra donc jamais.

À l’évidence, c’est tout un programme que nous proposons au mouvement indépendantiste. Un programme ambitieux qui monopolisera l’essentiel des énergies du PQ. Mais étant donné que la raison d’être du PQ est de faire l’indépendance du Québec et que cela ne peut être rien d’autre, nous nous sentons tout à fait légitimés de formuler de telles recommandations. S’il fallait que les décideurs péquistes fassent la sourde oreille face à un tel discours, nous devrions en conclure qu’ils ne désirent pas vraiment accomplir ce projet de pays qui fait toujours rêver des millions de Québécois. Si telle devait être la conclusion du drame que nous vivons présentement (mais nous sommes certains qu’ils se rallieront à notre point de vue, en le bonifiant intelligemment), nous n’aurions d’autre choix que d’en appeler à la révolution dans notre mouvement avant même d’envisager la libération nationale. Vient un jour où l’on doit envisager les combats avec ceux qui veulent vraiment vaincre!

Patrick Bourgeois
Journal Le Québécois

Pierre-Luc Bégin
Éditions du Québécois