Maudit pick-up. Quand l’exutoire punk devient un appel au gros bon sens

Au delà de l’humour, Maudit pick-up est une chanson pour réfléchir aux comportements routiers au Québec
Cette chanson n’est pas née d’une grande idée.
Elle est née dans un rétroviseur.
Maudit pick-up est née d’un énervement banal, mais persistant. Celui que plusieurs vivent sur les routes du Québec. Celui d’un conducteur ordinaire qui roule normalement, respecte les règles, et se retrouve pourtant collé, pressé, parfois intimidé par des véhicules souvent beaucoup plus imposants. À force de se répéter, ce qui pourrait passer pour de simples anecdotes devient un phénomène difficile à ignorer, tant ces comportements semblent gagner en fréquence et en banalité.
L’idée de transformer cette irritation en chanson est née du regard d’une collègue et amie, Élise. C’est elle qui m’a initié à l’interface Suno, presque naturellement, au fil de nos discussions et de nos anecdotes issues de l’univers professionnel et social que nous partageons comme jardiniers au Parc Jean-Drapeau. Lorsqu’elle nous a présenté ses premières chansons, ancrées dans ce quotidien commun, à commencer par cette pièce humoristique consacrée à mon gros sécateur à long manche devenu presque légendaire dans l’équipe, nous avons été d’emblée impressionnés par le résultat. Il y avait là quelque chose de ludique et d’inattendu, mais aussi un potentiel qui dépassait largement la simple blague interne.
C’est dans cet esprit que je me suis lancé à mon tour dans Suno, d’abord pour faire écho aux chansons d’Élise, dans un registre complice et sans prétention. Puis, à mesure que l’outil s’imposait, j’y ai vu la possibilité de raconter d’autres histoires, de déplacer le regard. La semaine dernière, c’était une chanson dédiée aux partisans des Seahawks de Seattle. Aujourd’hui, c’est Maudit pick-up, pour nommer et dénoncer un comportement de douchebag viriliste sur la route. La chanson ne s’est donc pas imposée comme un projet ambitieux, mais comme un geste simple, un prolongement créatif né du réel, qui s’élargit au fil des élans.
Au fil du temps, j’ai donc commencé à m’appliquer davantage dans cet activité… oserais-je dire ici de création. La musique étant depuis longtemps au cœur de ma vie, elle s’est offerte ici comme un terrain de jeu. C’est devenu l’un de mes nouveaux passe-temps quand j’ai besoin de décrocher, une façon ludique et étonnamment féconde de transformer le réel en matière première, simplement pour le plaisir de créer.
C’est d’ailleurs Élise qui m’a poussé à aller au bout de cette chanson, tant elle était témoin de mon énervement quasi instantané au volant lorsque je me fais coller par ces conducteurs irresponsables. Disons que je suis rapide sur la détente avec mon « esti de cave ». Elle avait tout vu, tout entendu, souvent depuis le siège passager. Elle riait de mes sacres, non pas par moquerie, mais par reconnaissance. Parce que ce que je verbalisais, de façon brute et spontanée, correspondait à une expérience largement partagée.
Je présume qu’au-delà de l’humour et de la caricature, il y avait chez elle l’intuition que ce type de geste pouvait aussi ouvrir un espace de réflexion dans l’espace public. Pas une morale, pas un manifeste, mais une manière de nommer des comportements que l’on tolère de plus en plus, jusqu’à les considérer comme normaux.
En y réfléchissant, un paradoxe s’est imposé. Le pick-up n’est pas un véhicule conçu pour la vitesse ou la performance. Il est pensé pour le travail, pour le transport de matériaux, pour l’utilité concrète. Et pourtant, sur la route, il devient souvent autre chose. Le pick-up vide, en particulier, est devenu pour moi un symbole. Non seulement d’un certain rapport à la conduite, mais d’une posture sociale, et parfois politique.
Le pick-up vide incarne une forme de virilité performative souvent associée à une vision libertarienne de la liberté individuelle, brandie comme un absolu, détachée de toute responsabilité collective. La conduite vient avec. Refus des règles implicites, mépris des codes de courtoisie, impression que la route appartient à celui qui prend le plus de place. Le véhicule cesse d’être un outil pour devenir un marqueur identitaire. La puissance mécanique remplace le discours, et l’agressivité au volant devient une manière d’affirmer une vision du monde où le vivre-ensemble est perçu comme une contrainte plutôt que comme une responsabilité partagée.
Les comportements visés ne sont ni anecdotiques ni isolés. Ils forment un trio récurrent. D’abord, l’absence de signalement des manœuvres. Refuser d’utiliser ses clignotants n’est pas un détail, c’est refuser de communiquer avec les autres usagers de la route. Ensuite, la conduite en zigzag, nerveuse, exécutée comme une démonstration de force, transformant la circulation en rodéo personnel. Enfin, et surtout, le non-respect de la distance de sécurité. Coller volontairement un véhicule devant soi est une forme d’intimidation routière et l’un des comportements les plus dangereux qui soient.
À force d’observer ces gestes, il devient difficile de ne pas constater qu’ils sont majoritairement le fait d’hommes. Non pas par nature, mais parce que certains codes de domination et de performance demeurent fortement associés à la conduite automobile. La route devient alors un espace de démonstration identitaire, un lieu où l’on cherche à s’affirmer, à imposer sa présence, souvent au détriment de la sécurité élémentaire.
C’est précisément pour cette raison que le choix du style musical punk s’est imposé comme une évidence. Le punk est une musique de réaction, d’urgence, de refus. Une musique qui dit les choses sans filtre, avec colère, humour noir et autodérision. Maudit pick-up s’inscrit volontairement dans cette tradition, où la musique sert d’outil de critique sociale, capable de transformer l’exaspération quotidienne en message collectif, sans chercher à être poli ni consensuel.
L’humour y est frontal, parfois vulgaire, parce qu’il agit comme une soupape. Mais au-delà des jurons et de la caricature, le sujet demeure sérieux. Il est question de sécurité. Il est question du partage de l’espace public. Il est question, au fond, du comportement collectif d’une société, de son intelligence collective.
S’il y a plusieurs comportements routiers contestables évoqués dans cette chanson et dans ce texte, celui qui m’importe le plus demeure le respect de l’espace réglementaire entre deux véhicules. Durant les cours de conduite, cet aspect est présenté comme fondamental. Garder ses distances n’est pas une suggestion, c’est une condition de base de la sécurité routière. Or, force est d’admettre que cette règle est de moins en moins respectée. Coller volontairement un véhicule n’est pas une simple incivilité. C’est un geste à haut risque, une pression exercée sur l’autre, une forme de violence banalisée qui peut avoir des conséquences graves.
Dans cette optique, la réflexion ne peut pas se limiter à la sensibilisation. Elle doit aussi ouvrir la porte à des pistes concrètes. Comment mieux faire respecter cette règle essentielle. Quels outils donner aux policiers pour intervenir efficacement. Quels signaux envoyer collectivement pour rappeler que la route est un espace commun, régi par des règles qui existent pour une raison.
Dans cet esprit, je souhaite aller au-delà du constat. Je vous invite donc à poursuivre la réflexion avec moi. Vos idées, vos expériences, vos désaccords aussi, sont les bienvenus. C’est souvent dans ces échanges que se dessinent des solutions auxquelles on n’aurait pas pensé seul.
Une société se juge aussi à la manière dont ses membres se comportent dans les espaces partagés. La route n’est pas un ring. Ce n’est pas une arène. C’est un lieu de cohabitation où le gros bon sens devrait primer.
Si Maudit pick-up fait rire, tant mieux. Si elle dérange un peu, tant mieux aussi. Mais si elle amène à lever le pied, à garder ses distances, et à repenser collectivement notre rapport à la route, alors l’exutoire punk aura pleinement rempli sa fonction.
Sondage
Seriez-vous en faveur d’une coercition ciblée visant spécifiquement le non-respect de la distance réglementaire entre les véhicules ?
- Pour. Une application plus stricte est nécessaire pour réduire les comportements dangereux.
- Contre. La sensibilisation est préférable à une approche coercitive.
- Indifférent. Ce n’est pas un enjeu prioritaire à mes yeux.



























