Le piège fédéraliste tendu aux OUI Québec

Quand une consultation sur la souveraineté devient, à travers le regard et le cadrage des médias fédéralistes, un instrument de neutralisation du mouvement indépendantiste.
La controverse autour du rapport des OUI Québec ne doit pas être lue seulement comme une maladresse de communication ou comme une querelle interne au camp souverainiste. Elle révèle une mécanique politique beaucoup plus profonde : la capacité du régime fédéraliste à récupérer les mots, les inquiétudes et les ambiguïtés du mouvement indépendantiste pour les retourner contre lui. En transformant une consultation imparfaite en procès moral contre le PQ et contre l’affirmation nationale québécoise, les adversaires de notre indépendance politique cherchent moins à débattre du fond qu’à rendre le projet de pays suspect au moment même où il redevient possible.
Avant même de juger le rapport des OUI Québec, il faut poser la seule question politique qui compte : à qui profite cette controverse?
Car si l’on reste à la surface des choses, on nous dira qu’il s’agit d’un débat sur l’ouverture, le « vivre-ensemble », l’inclusion, l’immigration, la perception du mouvement souverainiste ou la capacité de rejoindre les néo-Québécois. Tout cela a évidemment son importance. Mais cette couche visible du débat ne doit pas nous empêcher de voir la mécanique politique à l’œuvre.

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Dans les faits, cette controverse profite essentiellement au régime fédéraliste.
Elle lui profite parce qu’elle détourne le mouvement indépendantiste de son objectif principal : prendre le pouvoir, préparer le pays, construire une majorité référendaire et rompre avec la tutelle canadienne. Elle lui profite parce qu’elle oblige le Parti Québécois, au moment précis où il redevient le seul véhicule politique capable de mener l’indépendance au gouvernement, à se défendre contre des accusations morales plutôt qu’à attaquer le régime canadien sur son bilan réel : dépossession politique, anglicisation, centralisation, dépendance fiscale, affaiblissement du français et dissolution du Québec dans le multiculturalisme d’État.
Plus profondément encore, cette controverse révèle l’efficacité de la propagande fédéraliste contemporaine. Le régime canadien n’a même plus besoin de défendre frontalement sa propre vision politique, pourtant coloniale dans son rapport au Québec. Il n’a plus besoin de dire ouvertement que le Québec doit rester une province subordonnée, minorisée et neutralisée dans l’ensemble canadien. Il lui suffit désormais de faire croire qu’une résistance nationale québécoise trop assumée serait suspecte, fermée, raciste, réactionnaire, voire d’extrême droite.
Et le plus inquiétant, c’est qu’une partie du courant progressiste québécois répète cette grammaire sans même comprendre d’où elle prend politiquement son origine.

Le résultat est tragiquement utile au Canada.
Pendant que le régime fédéraliste continue tranquillement de consolider son emprise institutionnelle, démographique, linguistique et culturelle, des progressistes souverainistes s’épuisent à torpiller le mouvement national depuis l’intérieur, persuadés qu’ils défendent une version plus morale, plus inclusive et plus pure de l’indépendance.
Voilà le véritable marais politique dans lequel nous pataugeons depuis que le PQ mène dans les sondages.
Un marais idéologique où chaque tentative de reprendre pied nationalement est aussitôt ralentie par des procès moraux, des querelles de pureté et des accusations de fermeture. Un terrain boueux où l’énergie indépendantiste ne sert plus à avancer vers le pays, mais à se débattre contre elle-même, jusqu’à l’épuisement.
Et c’est précisément là que les stratèges fédéralistes veulent nous maintenir.
Car un peuple qui doute constamment de sa propre légitimité nationale devient incapable de marcher vers sa liberté. Il s’enlise. Il hésite. Il s’excuse. Il tourne en rond. Il finit même par considérer comme suspect le simple fait de vouloir survivre comme nation.
Le génie du régime canadien n’est plus seulement de combattre l’indépendance de l’extérieur. C’est d’avoir réussi à transformer une partie du camp souverainiste en gardiens involontaires du marécage où le Québec s’immobilise depuis des décennies.
Le fédéralisme n’a plus seulement des partis. Il a des réflexes. Il a des mots-clés. Il a des interdits. Il a des étiquettes. Il a une morale intériorisée jusque dans certains milieux qui se prétendent souverainistes. Et c’est précisément cette intériorisation qu’il faut analyser si l’on veut voir les enjeux réels au-delà du débat apparent.
Le rapport comme prétexte
Il faut d’abord lire le rapport des OUI Québec pour ce qu’il est. Ce n’est pas un programme politique. Ce n’est pas une étude scientifique exhaustive de l’opinion québécoise. C’est une consultation politique de la société civile supposément fondée sur plus de 50 organisations rencontrées et sur l’analyse de 464 mémoires. Le document présente sept points de convergence, dont le désir d’une nouvelle ambition collective, le sentiment de perte de contrôle, la nécessité de reconstruire un espace commun et l’enjeu du vivre-ensemble.
Cela dit, plusieurs questions méthodologiques méritent d’être posées sérieusement. Les organisations consultées demeurent anonymes, ce qui rend impossible de vérifier l’étendue réelle du spectre représenté, leur poids respectif ou même leur orientation idéologique. Qui a été consulté exactement? Selon quels critères? Et lorsqu’on parle de « 50 organisations », parle-t-on réellement d’une représentativité large de la société québécoise ou plutôt d’un cercle relativement restreint de directions et d’intervenants déjà insérés dans certains réseaux militants et institutionnels?
Rien de cela ne disqualifie automatiquement l’exercice. Écouter demeure sain. Mais une consultation n’est pas une étude scientifique, et encore moins un mandat moral permettant de redéfinir à lui seul le mouvement indépendantiste.
Par ailleurs, plusieurs des constats soulevés méritent malgré tout d’être pris au sérieux. Le Québec souffre effectivement d’un sentiment de dépossession. Les citoyens ont l’impression que les décisions importantes leur échappent. L’État se bureaucratise. Les organismes étouffent sous la reddition de comptes. Le logement manque. Les services publics débordent. La langue française recule. Le pouvoir réel semble toujours ailleurs.
Sur ce plan, le rapport touche quelque chose de vrai.
Mais un rapport ne vit pas seulement par son contenu. Il vit aussi par son usage politique. Et c’est précisément là que le problème commence.
Dès que le rapport a été relayé dans l’espace public, certains acteurs politiques s’en sont servis pour imposer un récit bien connu : le mouvement souverainiste, et plus particulièrement le PQ actuel, aurait troqué « la fierté contre la fermeture ». Le vocabulaire est lourd. Il n’est pas neutre. Il ne décrit pas seulement une inquiétude. Il impose déjà une condamnation morale.
Et c’est ici qu’il faut voir le piège. Car plus les concepts utilisés demeurent flous, anonymisés et difficilement vérifiables, plus ils deviennent malléables politiquement. Le « vivre-ensemble » finit par désigner implicitement l’immigration sans jamais la nommer clairement. La « fermeture » devient une perception impossible à mesurer objectivement, mais suffisante pour salir symboliquement un mouvement politique. Quant à « l’ouverture », concept tout aussi abstrait et insaisissable, elle fonctionne depuis longtemps comme l’un des principaux mantras électoraux de Québec solidaire, pour le meilleur comme pour le pire. Il devient donc difficile de croire que cette grille de lecture se soit imposée ici complètement par hasard.
Voilà pourquoi il faut regarder au-delà du débat apparent. Car si le débat visible porte sur l’ouverture, l’enjeu réel lui porte sur le pouvoir de définir les conditions morales de la coalition du Oui.
Le PQ peut gagner l’élection, mais le Oui doit gagner le pays
Pour comprendre la portée de cette controverse, il faut partir d’un fait stratégique fondamental : le PQ peut gagner une élection sans avoir encore gagné le pays.
Depuis plusieurs mois, le Parti Québécois semble s’être stabilisé autour d’un plancher électoral d’environ 30 %. Ce chiffre est déjà suffisant pour replacer le parti au cœur du jeu politique, surtout dans un contexte où la CAQ peut encore s’effondrer davantage et où Québec solidaire, en se radicalisant dans sa logique de pureté morale, risque de se marginaliser encore plus. Autrement dit, ce 30 % ne doit pas seulement être lu comme un plafond. Il peut aussi être compris comme une base de départ.
Le dernier sondage Léger place le PQ à 30 %, devant le PLQ à 28 %, la CAQ à 22 %, le PCQ à 11 % et QS à 8 %. Qc125 projetait, dans sa mise à jour du 21 mai 2026, un PQ autour de 30,1 % du vote et 64 sièges, soit tout juste au-dessus du seuil de la majorité parlementaire.
Mais il faut garder la tête froide.
Le PQ demeure un parti fragile, comme tous les autres partis québécois dans le contexte actuel, à l’exception relative du Parti libéral, dont la stabilité repose largement sur son ancrage dans le vote anglophone et une partie importante des nouvelles dynamiques démographiques. Sa possibilité réelle de former le prochain gouvernement repose largement sur les distorsions du mode de scrutin uninominal à un tour, ce vieux mécanisme hérité du parlementarisme britannique qui peut transformer une pluralité relative en majorité parlementaire lorsque le vote adverse est fragmenté.
Il ne faut donc pas confondre possibilité de gouverner et adhésion populaire majoritaire.
Un gouvernement péquiste obtenu avec environ 30 % des voix ne constituerait pas, à lui seul, un mandat historique suffisant pour transformer le Québec en pays. Ce ne serait qu’une fenêtre politique, probablement fragile et temporaire, dans un système où tous les partis flottent désormais sur des électorats éclatés, volatils et cyniques.
Et c’est précisément ici que plusieurs se trompent de combat.
L’objectif réel d’un indépendantiste n’est pas simplement d’administrer plus efficacement une province canadienne pendant un mandat ou deux. L’objectif est beaucoup plus ambitieux : convaincre une majorité réelle de Québécois qu’il faut sortir du Canada et fonder un nouvel État.
Or, l’indépendance ne se gagne pas grâce à une distorsion électorale.
Elle se gagne en principe à 50 % + 1.
Voilà le véritable nœud stratégique. Le PQ peut accéder au gouvernement avec une coalition électorale encore incomplète, minoritaire en voix, mais efficace en sièges. Le camp du Oui, lui, devra franchir une tout autre barre. Il devra réunir des gens qui ne pensent pas pareil, qui ne votent pas toujours pour les mêmes partis, qui n’ont pas la même conception de l’État, de l’économie, de l’identité, de l’environnement ou de l’immigration.
Il faudra des souverainistes progressistes et des nationalistes conservateurs. Des sociaux-démocrates et des électeurs de centre droit. Des régionalistes, des écologistes, des travailleurs, des entrepreneurs, des jeunes qui veulent un pays à bâtir et des plus vieux qui savent ce qu’un peuple peut perdre quand il renonce à se défendre. Bien sûr, il faudra aussi parler aux nouveaux arrivants qui ont choisi le Québec et qui peuvent comprendre que l’indépendance n’est pas une exclusion, mais une invitation à bâtir une société politique complète.
Faire l’indépendance, ce n’est pas faire triompher une sous-culture politique. C’est construire une majorité nationale. Et c’est précisément ici que Québec solidaire intervient.
QS ou l’art de tirer dans la chaloupe
Québec solidaire est aujourd’hui un parti en déclin, repoussé sous le seuil psychologique du 10 % dans les sondages et visiblement incapable de transformer en véritable percée électorale le virage pragmatique proposé par Gabriel Nadeau-Dubois au cours des dernières années. Ce recentrage devait théoriquement rapprocher QS du pouvoir. Il semble surtout avoir désorienté une partie de sa base sans convaincre davantage l’électorat plus large.
Le résultat est un parti fragilisé, coincé entre sa culture militante radicale et son incapacité chronique à apparaître comme un gouvernement crédible. Dans un contexte où le PQ redevient le principal véhicule politique de l’indépendance, QS se retrouve devant un choix logique : contribuer à élargir la coalition du Oui en y amenant les courants progressistes qu’il influence encore… ou continuer à fragmenter le camp souverainiste au moment même où l’option d’un référendum redevient accessible.
Or, c’est malheureusement la deuxième option qui semble dominer.
Puisqu’il ne peut pas diriger le mouvement indépendantiste, QS tente désormais d’en contrôler les conditions morales. Sa logique est simple : il ne peut pas mener le camp du Oui, mais il peut menacer de le diviser. Il ne peut pas déclencher le référendum, mais il peut expliquer pourquoi une partie des progressistes refuserait d’y participer. Il ne peut pas construire une majorité nationale, mais il peut rendre cette majorité plus difficile à atteindre en imposant au PQ le procès permanent de la fermeture.
C’est une forme de chantage idéologique.
QS ne dit pas seulement : « élargissons la coalition souverainiste ». Il dit plutôt : « soumettez le projet national à notre vocabulaire, à nos tabous, à nos obsessions et à notre grille morale, sinon nous laisserons entendre que le Oui perdra les progressistes ».
Dans une coalition référendaire, cette menace compte.
Car le PQ sait très bien qu’il ne peut pas faire le pays seul. Il a besoin d’ouvrir la coalition du Oui. Il a besoin de convaincre au-delà de son électorat naturel. Il a besoin de rallier des progressistes sincères, des indépendantistes hésitants, des nationalistes non péquistes et des citoyens qui ne se définissent pas d’abord par l’option nationale, mais qui pourraient comprendre qu’un Québec maître de ses décisions serait mieux placé pour répondre à ses propres défis.
QS connaît cette fragilité. Et il l’exploite.
Il se présente comme une porte d’entrée vers les progressistes, les jeunes, les milieux communautaires, les syndicats, les mouvements féministes et les néo-Québécois. Mais cette porte d’entrée ressemble de plus en plus à un poste de contrôle idéologique. On peut entrer dans la coalition, mais seulement si l’indépendance accepte de parler la langue de QS. Seulement si elle renonce à trop insister sur la majorité historique francophone. Seulement si elle cesse de nommer trop clairement la fonction politique de l’immigration dans le régime canadien. Seulement si elle accepte de traduire la question nationale dans le vocabulaire du néo-progressisme radical… voire carrément dans celui du multiculturalisme canadien.
Derrière cette logique se dissimule ainsi une conception conditionnelle de la souveraineté : l’indépendance ne serait valable qu’à condition de servir d’abord un « projet de société » progressiste. Or, un Québec souverain devrait être une démocratie normale, traversée par plusieurs visions du monde. Le pays n’appartiendrait ni à la gauche ni à la droite. Il appartiendrait aux Québécois. Et c’est ici que, pour reprendre une intuition souvent formulée par Mathieu Bock-Côté, plusieurs refusent de voir une réalité pourtant fondamentale : la défense du français, la laïcité, le rejet du multiculturalisme canadien et la réduction de l’immigration massive sont aujourd’hui plus populaires que l’indépendance elle-même. Le chemin du pays passera donc probablement moins par un grand récit progressiste abstrait que par une réaffirmation nationale concrète.
Autrement dit : l’indépendance, oui… mais à condition qu’elle cesse d’être pleinement nationale.
Et c’est là tout le paradoxe tragique de QS : au lieu de servir de passerelle entre les progressistes et le projet de pays, le parti agit de plus en plus comme une force de fragmentation qui contribue, dans les faits, au maintien du statu quo canadien. Ironiquement, en prétendant combattre la droite, QS finit surtout par protéger l’ordre fédéral existant, c’est-à-dire le véritable pouvoir conservateur qui encadre le Québec depuis des décennies.
Le paradoxe solidaire
Le paradoxe est encore plus frappant lorsqu’on regarde la prétention de QS à parler au nom des néo-Québécois, des immigrants et des minorités.
Le parti se donne volontiers le rôle de porte-parole moral de « l’ouverture ». Il parle au nom des minorités qu’il prétend protéger. Il explique aux souverainistes ce qu’il faudrait dire pour rejoindre les personnes issues de l’immigration. Il accuse le PQ de nuire au « vivre-ensemble ». Il se présente comme le parti capable de rendre l’indépendance plus accueillante. Mais une question finit par s’imposer : qu’est-ce que signifie exactement cette fameuse « ouverture »? Faut-il comprendre qu’un Québec réellement ouvert devrait abandonner la loi 101, renoncer à la laïcité, cesser d’utiliser la clause dérogatoire et ne fixer pratiquement plus aucun seuil à l’immigration? Car dès qu’une nation cherche à protéger sa langue, sa continuité culturelle ou sa cohésion civique, ce courant semble y voir spontanément une forme de fermeture suspecte.
Or, dans les faits, QS est aujourd’hui devenu le parti québécois le moins populaire auprès des électeurs issus de l’immigration et des non-francophones. Malgré toute sa rhétorique diversitaire et inclusive, ce sont massivement d’autres formations, particulièrement le Parti libéral, qui captent cet électorat.
Le paradoxe est donc immense : le parti qui prétend parler au nom des nouvelles diversités québécoises est précisément celui qui semble le moins réussir à les convaincre politiquement.
Il y a là quelque chose de profondément révélateur.
Dans les faits, QS ne parle pas tant aux immigrants qu’à la conscience morale des progressistes francophones. Il leur offre un rôle valorisant : celui d’être supposément « du bon côté de l’histoire », selon cette formule aussi pompeuse que présomptive désormais répétée comme un slogan réflexe sans même être réellement interrogée. Celui aussi de surveiller les dérives supposées de leur propre peuple et de corriger le nationalisme québécois pour le rendre acceptable aux yeux du Canada postnational.
C’est pourquoi QS épouse si facilement la logique fédéraliste du multiculturalisme canadien. Non pas nécessairement parce que ses militants voudraient consciemment servir Ottawa. Ce serait trop simple. Le problème est plus profond : QS reprend spontanément la grammaire idéologique du régime canadien.
Il traduit le nationalisme québécois dans le vocabulaire de la suspicion.
Défendre le français devient suspect.
Questionner les seuils d’immigration devient xénophobe.
Refuser le multiculturalisme canadien devient fermé.
Nommer la majorité historique francophone devient fasciste.
Rappeler que l’indépendance est d’abord un projet de libération nationale devient finalement exclusif.
Bref… voilà comment on sert objectivement le fédéralisme sans avoir besoin de se dire fédéraliste.
Les progressistes de bonne foi et le piège de la morale fédérale
Il faut toutefois distinguer les militants de bonne foi des relais idéologiques du fédéralisme.
Dans notre histoire, il existe évidemment une majorité de progressistes souverainistes sincères. Des gens qui veulent réellement l’indépendance, mais qui s’inquiètent de voir le mouvement national se durcir, se refermer ou perdre sa capacité d’accueil. On peut discuter avec eux. On peut les convaincre. On peut leur rappeler que l’indépendance n’a jamais été un projet contre les immigrants, ni contre les minorités, ni contre la justice sociale. Elle est d’abord le projet d’un peuple qui veut cesser d’être politiquement subordonné.
Mais il faut aussi reconnaître que plusieurs de ces progressistes ont été conditionnés par des années de propagande fédéraliste. Ils ont appris à se méfier du nationalisme québécois avant même de se méfier du régime canadien. Ils ont intégré l’idée que résister au multiculturalisme fédéral, questionner les seuils d’immigration, défendre le français comme langue commune ou nommer la majorité historique francophone seraient autant de signes inquiétants de fermeture, voire de racisme, de fascisme ou d’extrême droite.
C’est là que le piège fonctionne. Le vocabulaire de l’adversaire devient leur réflexe moral.
Ils ne se demandent plus : « Comment le Québec peut-il reprendre la maîtrise de son destin? ». Ils se demandent : « Comment éviter que nos adversaires nous accusent de fermeture? »
Ils ne se demandent plus : « Comment intégrer les nouveaux arrivants à une nation francophone, majoritaire chez elle, mais minoritaire en Amérique? ». Ils se demandent : « Comment rassurer ceux pour qui toute affirmation nationale québécoise est déjà suspecte? »
Ils ne se demandent plus : « Comment sortir du Canada? ». Ils se demandent comment rester moralement fréquentables aux yeux du Canada.
Voilà le piège.
Le Canada n’a même plus besoin de gagner contre eux. Il a déjà gagné en eux. Voilà la grande dissonance cognitive d’une partie de la gauche souverainiste : elle veut l’indépendance politique… mais demeure prisonnière de la morale fédéraliste. Elle veut rompre avec Ottawa, mais reprend les mots-clés d’Ottawa. Elle veut un pays, mais elle craint le peuple réel qui pourrait le faire.
Le fédéralisme canadien a gagné une manche majeure lorsqu’il a réussi à convaincre une partie des souverainistes qu’ils devaient d’abord prouver leur innocence morale avant de revendiquer leur liberté politique.
C’est dans cet espace trouble qu’apparaît la figure des « Oui, mais », ces souverainistes conditionnels qui affirment vouloir l’indépendance en principe, mais qui trouvent toujours une raison de la refuser lorsqu’elle redevient possible.
Cette figure révèle l’un des mécanismes les plus efficaces de neutralisation du mouvement national : transformer l’indépendance réelle en idéal toujours différé, toujours conditionnel, toujours suspect.Je reviendrai plus longuement sur cette question dans un prochain texte consacré aux « Oui, mais » de la souveraineté.
Le faux procès en racisme
À ceux qui répètent en boucle que le Parti Québécois serait devenu raciste, xénophobe, réactionnaire ou d’extrême droite, il faut poser une question simple : sur quoi repose concrètement cette accusation?
Au-delà des perceptions orientées, des chambres d’écho militantes et des mots-clés répétés mécaniquement, que reste-t-il vraiment?
Le PQ propose de réduire les seuils d’immigration permanente et de réduire fortement l’immigration temporaire afin de la ramener à une cible compatible avec la capacité d’accueil, d’intégration, de francisation, de logement et de services publics du Québec. On peut être d’accord ou non avec ces seuils. On peut les juger trop bas, trop prudents ou mal calibrés. Mais en quoi cette position serait-elle raciste?
Dans les faits, elle vise justement à préserver les conditions concrètes du fameux « vivre-ensemble ». Car un vivre-ensemble réel ne peut pas reposer sur des slogans. Il exige une langue commune, des institutions capables d’intégrer, des services publics fonctionnels, des logements disponibles et un horizon collectif intelligible. Réduire les seuils pour mieux intégrer n’est pas une politique de rejet. C’est une politique de responsabilité nationale… voire ironiquement d’inclusion réelle.
Même chose pour la laïcité. Défendre la laïcité de l’État, ce n’est pas attaquer les croyants. C’est affirmer que l’État appartient également à tous les citoyens et qu’il ne doit être capturé par aucune appartenance religieuse. La laïcité n’est pas le contraire du vivre-ensemble. Elle en est l’une des conditions, puisqu’elle établit formellement l’égalité civique entre tous les citoyens.
Là encore, où est l’extrême droite?
Ce que certains appelle « fermeture » n’est souvent rien d’autre que le refus de livrer le Québec à l’impuissance. Ce que l’on appelle « repli » n’est souvent rien d’autre que la volonté de conserver les conditions minimales d’une société commune. Ce que l’on appelle « xénophobie » n’est souvent rien d’autre que la capacité de dire qu’un État normal doit planifier son immigration selon ses moyens, sa langue, ses institutions et sa continuité nationale.
Il faut donc voir le procédé. L’accusation ne sert pas d’abord à décrire la réalité. Elle sert à discipliner le débat. Elle permet de faire passer toute résistance au régime canadien pour une faute morale.
Le supposé tournant à droite du PQ
On prétend aussi que le PQ aurait effectué un « tournant à droite ». Mais là encore, au delà du spin partisan de nos adversaires, de quoi parle-t-on exactement ici?
Le Parti Québécois a toujours porté une tension entre la question sociale et la question nationale. René Lévesque, Jacques Parizeau, Bernard Landry, Pauline Marois et les autres chefs péquistes ont tous, à leur manière, dû défendre l’idée d’une nation québécoise capable de se gouverner elle-même. Et tous ont été accusés, à un moment ou à un autre, de réveiller les mauvais instincts, de diviser, de fermer le Québec, de menacer les minorités ou de jouer avec le feu identitaire.
L’angle d’attaque n’est pas nouveau. Il est même l’une des plus vieilles armes du fédéralisme canadien contre le mouvement national québécois.
À chaque époque, lorsque le souverainisme redevient dangereux, on ne se contente pas de le combattre politiquement. On le salit moralement. On ne débat plus de ses propositions. On l’associe à des pulsions inquiétantes. On transforme la défense du français en intolérance, la laïcité en exclusion, la critique du multiculturalisme en racisme, la volonté d’intégrer en français en fermeture.
Ce n’est pas le PQ qui a radicalement changé de nature.
C’est le cadre médiatique qui s’est amplifié et le cadre idéologique qui s’est déplacé sous l’effet d’une polarisation permanente. À force d’être conditionnée à faire barrage au moindre acteur associé de près ou de loin au « trumpisme », au « populisme » ou au « fascisme », une partie de l’électorat progressiste en est venue à percevoir toute affirmation nationale un peu ferme comme un signal d’alarme moral.
Le mécanisme est efficace : il ne s’agit plus de débattre des idées du PQ, mais de créer autour de lui un climat de suspicion suffisamment chargé pour pousser les progressistes à voter avant tout contre un danger présenté comme imminent.
Autrement dit, le mouvement national n’a pas tant changé qu’il est désormais observé à travers une grille de lecture activement polarisée, où toute résistance à l’ordre canadien tend spontanément à être interprétée comme une menace morale.
L’immigration comme instrument politique du régime canadien
Le point le plus difficile à nommer est pourtant au centre de l’échiquier politique. Plus encore : il touche au nerf de la guerre.
Dans le régime canadien, l’immigration n’est pas seulement une politique sociale, économique ou humanitaire. Elle est aussi un levier politique majeur. Dans un Québec minoritaire en Amérique du Nord, dans un État fédéral où Ottawa conserve une capacité déterminante d’orienter les flux migratoires, les seuils d’immigration ont des effets directs sur la langue, la culture, la carte électorale, les rapports de force et l’avenir national.
Dire cela n’est pas accuser les immigrants. C’est accuser le régime.
Il faut être d’une mauvaise foi remarquable pour confondre la critique d’une politique fédérale avec une hostilité envers les personnes qui immigrent ici. Les immigrants ne sont pas responsables du cadre politique qui les accueille. Ils ne sont pas responsables du multiculturalisme canadien. Ils ne sont pas responsables de l’incapacité du Québec à contrôler pleinement ses frontières, ses seuils, ses critères et ses institutions d’intégration.
Le problème n’est pas l’immigrant. Le problème, c’est l’usage politique de l’immigration par un État canadien qui a tout intérêt à dissoudre progressivement la nation québécoise dans son ordre postnational.
À mesure que certaines circonscriptions basculent durablement vers le vote libéral sous l’effet de nouvelles dynamiques démographiques, le régime fédéraliste se cristallise. Non pas parce que les nouveaux arrivants seraient intrinsèquement fédéralistes, mais parce que le cadre canadien les accueille souvent dans une logique qui les détourne de la continuité nationale québécoise : multiculturalisme officiel, primat de l’anglais en Amérique du Nord, institutions fédérales, récit canadien de la diversité, soupçon permanent jeté sur le nationalisme québécois.
Voilà le mécanisme.
C’est ici que plusieurs progressistes décrochent du réel.
Ils sentent bien qu’il y a quelque chose à discuter. Ils voient bien que le français recule, que Montréal s’anglicise, que les services publics débordent, que le logement manque, que l’intégration ne se décrète pas par communiqué de presse. Mais ils ont peur de nommer la cause systémique, parce que le coût social de cette lucidité peut être élevé.
Peur d’être étiquetés.
Peur d’être exclus de leur cercle.
Peur d’être jugés par leurs amis, leurs collègues, leurs réseaux militants, parfois même leurs employeurs.
Alors ils contournent le sujet. Ils reprennent les mots rassurants : ouverture, inclusion, vivre-ensemble, accueil, diversité. Ils se réfugient dans les slogans, non pas toujours par malhonnêteté, mais parce que la propagande fédéraliste a réussi à rendre certaines évidences imprononçables.
Dans les faits, c’est souvent la peur qui parle à leur place.
La thèse d’Alexandre Leduc : une menace déguisée en diagnostic
Le député de QS Alexandre Leduc affirme entendre de plus en plus de progressistes dire qu’ils voteraient Non au référendum de Paul St-Pierre Plamondon. Il y voit une tendance. Il suggère même qu’une partie de la baisse des appuis à l’indépendance serait attribuable à des indépendantistes progressistes qui refuseraient de cautionner un discours selon lequel tous les problèmes du Québec prendraient racine dans l’immigration.
Il faut prendre cette déclaration pour ce qu’elle est : une manœuvre politique.
D’abord, Leduc admet lui-même que cette tendance est difficilement chiffrable. Elle repose sur des confidences, des impressions, des conversations informelles. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus une démonstration. C’est une perception militante transformée en avertissement stratégique.
Ensuite, il caricature la position du PQ. Dire que les seuils d’immigration doivent tenir compte de la capacité d’intégration linguistique, de la crise du logement, des services publics et de la cohésion nationale, ce n’est pas prétendre que tous les problèmes du Québec viennent de l’immigration. C’est refuser de traiter l’immigration comme un sujet magique, séparé du réel, intouchable, impossible à débattre sans accusation morale.
Mais surtout, l’argument de Leduc révèle une chose troublante : certains progressistes ne seraient pas indépendantistes d’abord. Ils voteraient Oui seulement si le projet national se conforme à leur idéologie. C’est leur droit. Mais qu’ils cessent alors de se présenter comme des indépendantistes trahis. S’ils votent Non parce que le PQ ne parle pas comme QS, ils ne punissent pas PSPP. Ils reconduisent le Canada. S’ils votent Non parce qu’ils jugent le nationalisme québécois insuffisamment conforme à leurs codes moraux, ils ne défendent pas une meilleure indépendance. Ils empêchent l’indépendance réelle. Et s’ils prétendent que leur Non serait la faute du PQ, ils pratiquent le chantage politique : « soumettez le projet national à notre doctrine, sinon nous aiderons le Canada à le battre ».
Voilà ce qu’il faut nommer.

Il y a quelque chose de profondément malaisant à voir QS reprendre contre le Québec la même rhétorique alarmiste que le gouvernement fédéral utilise depuis des années pour discréditer la clause dérogatoire. En suggérant qu’elle pourrait mener à des dérives extrêmes comme la torture, Haroun Bouazzi recycle essentiellement les arguments déjà invoqués devant la Cour suprême contre la Loi 21. Or, limiter cet outil fondamental de souveraineté parlementaire revient concrètement à renforcer le pouvoir de juges nommés par Ottawa sur l’autonomie politique du Québec.
La thèse de Sol Zanetti : l’inclusion comme renversement du sujet national
Sol Zanetti, de son côté, affirme que le mouvement indépendantiste doit être inclusif et ouvert. Jusque-là, rien à redire. Aucun indépendantiste sérieux ne souhaite bâtir un pays contre les nouveaux arrivants. Aucun souverainiste sérieux ne peut imaginer faire l’indépendance sans inclure tous ceux qui ont choisi le Québec comme société d’appartenance. Mais encore une fois, le piège est dans le déplacement. Quand Zanetti affirme que l’indépendance doit se faire en rassemblant tous les Québécois, particulièrement ceux issus de l’immigration, il inverse le centre de gravité du projet.
Bien sûr que les Québécois issus de l’immigration doivent faire partie du pays. Bien sûr que leur contribution doit être reconnue. Bien sûr qu’un Québec indépendant devra être une société accueillante, digne, juste et démocratique.
Mais l’indépendance du Québec n’est pas d’abord un exercice de valorisation de la diversité. C’est un projet de libération nationale. Le sujet politique de l’indépendance, c’est le peuple québécois. Son histoire. Sa langue. Sa continuité. Sa majorité nationale francophone. Sa volonté de ne plus dépendre d’un État canadien qui l’a constamment minorisé, contourné, neutralisé ou absorbé.
On ne rassemble pas en effaçant ce centre. On rassemble autour de lui.
Le Québec peut accueillir. Il peut intégrer. Il peut reconnaître. Il peut élargir son nous. Mais il ne peut pas remplacer son propre sujet national par une rhétorique de l’Autre sans se condamner à n’être qu’une version provinciale du multiculturalisme canadien.
L’indépendance ne consiste pas à singer le Canada en français. Elle consiste à sortir du Canada.
Le progressisme retourné contre l’émancipation nationale
C’est là que le paradoxe devient brutal.
Une pensée réellement progressiste devrait comprendre instinctivement les mécanismes de domination. Elle devrait reconnaître qu’un peuple minoritaire peut être neutralisé par des dispositifs institutionnels, démographiques, linguistiques et idéologiques. Elle devrait savoir qu’un régime peut se présenter comme ouvert, généreux et universaliste tout en reproduisant une relation de domination. Elle devrait comprendre qu’un peuple peut être assimilé non seulement par la force, mais aussi par la morale officielle, par le droit, par l’économie, par la langue dominante, par les flux démographiques et par la culpabilisation de sa propre résistance.
Mais une partie de la gauche québécoise ne veut plus voir cela.
Elle reconnaît tous les rapports de domination sauf celui qui frappe le peuple québécois dans le Canada.
Elle voit le colonialisme partout, sauf dans le rapport du Canada au Québec.
Elle dénonce l’effacement culturel partout, sauf lorsqu’il concerne la nation francophone d’Amérique.
Elle défend le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, sauf lorsque ce peuple est le sien.
Voilà la dissonance cognitive.
Et voilà pourquoi le vocabulaire du rapport des OUI Québec devient si dangereux lorsqu’il est récupéré par Québec solidaire et par les adversaires du PQ. Il transforme une question de pouvoir national en procès moral contre ceux qui veulent reprendre ce pouvoir.
Le débat apparent porte sur l’ouverture. L’enjeu réel porte sur notre droit de résister à l’assimilation sans être immédiatement accusés de haine.

Le gouvernement des juges canadiens, appuyé par ses relais médiatiques, somme progressivement le Québec de se dissoudre dans l’ordre canadien sous peine d’être aussitôt présenté comme raciste, intolérant ou fermé.
Le régime fédéraliste n’a plus besoin de parler en son propre nom
Le plus grand succès idéologique du fédéralisme canadien est peut-être d’avoir réussi à faire porter son discours par ceux-là mêmes qui prétendent vouloir le dépasser.
Autrefois, le combat était plus lisible. Il y avait les fédéralistes, qui défendaient le Canada, et les souverainistes, qui voulaient faire du Québec un pays. Aujourd’hui, le régime canadien opère de manière plus subtile. Il n’a plus besoin de nier frontalement l’existence du Québec. Il lui suffit de disqualifier moralement les conditions de sa survie.
Défendre le français comme langue commune? Accusation de fermeture.
Questionner les seuils d’immigration? Accusation de xénophobie.
Refuser le multiculturalisme canadien? Accusation d’intolérance.
Nommer la majorité historique francophone? Accusation de nationalisme ethnique.
Rappeler que le Québec est une nation et non une simple addition d’individus? Accusation de dérive identitaire.
Voilà le piège : le vocabulaire du débat est déjà piégé avant même que le débat commence.
Et c’est ici que le courant progressiste souverainiste devient vulnérable. Parce qu’il veut être du supposé « bon côté de l’histoire », parce qu’il craint les étiquettes, parce qu’il est souvent formaté par le jugement de ses pairs, il finit par répéter les mots définis par ses adversaires. Il croit parler au nom de l’ouverture, mais il parle souvent avec la grammaire morale du Canada. Il croit combattre la droite, mais il affaiblit surtout le mouvement national du Québec au profit de l’identité nationale du Canada.
Le régime fédéraliste n’a donc même plus besoin de se défendre lui-même. Il peut laisser une partie de la gauche théoriquement souverainiste faire le travail à sa place.
Le pays ne se fera pas avec des souverainistes honteux
Il faut donc être clair.
L’indépendance doit inclure tous les Québécois qui veulent bâtir ce pays. Elle doit parler aux nouveaux arrivants, aux jeunes, aux travailleurs, aux régions, aux milieux populaires, aux entrepreneurs, aux artistes, aux intellectuels, aux familles, aux syndicats, aux gens de gauche, de droite et du centre.
Mais elle ne peut pas se faire en demandant au peuple québécois de se faire oublier dans son propre projet de libération.
Elle ne peut pas se faire en traitant la majorité francophone comme un embarras stratégique.
Elle ne peut pas se faire en acceptant que chaque affirmation nationale soit aussitôt requalifiée en fermeture.
Elle ne peut pas se faire avec des souverainistes qui préfèrent perdre proprement avec l’approbation morale des salons progressistes plutôt que gagner réellement avec le peuple tel qu’il est.
Il faut rassembler, oui.
Mais rassembler ne veut pas dire se dissoudre.
Il faut être ouvert, oui.
Mais l’ouverture n’exige ni la résignation, ni la repentance permanente, ni la soumission culturelle, ni l’effacement du peuple québécois dans son propre pays.
Il faut accueillir, oui.
Mais accueillir suppose une maison commune. Et cette maison commune a une langue, une histoire, une mémoire, une majorité fondatrice et un avenir à protéger.
Voir les enjeux réels
Le rapport des OUI Québec doit donc être lu. Il doit être discuté. Il peut même devenir utile, à condition de ne pas tomber dans le piège de ceux qui veulent s’en servir pour ramener le mouvement indépendantiste dans la honte de lui-même.
Les enjeux réels ne sont pas à la surface du débat. Ils sont dans la lutte pour définir le sens même de l’indépendance.
Est-ce que l’indépendance sera un projet national assumé, porté par un peuple qui veut devenir maître chez lui? Ou sera-t-elle une abstraction inclusive, vidée de sa substance historique, acceptable seulement si elle ne dérange plus les sensibilités du Canada postnational?
Voilà la question fondamentale.
On nous dit que nous aurions « remplacé la fierté par la fermeture ». Je crois exactement l’inverse : le projet indépendantiste a toujours été ouvert, justement parce qu’il propose à tous ceux qui habitent le Québec de devenir pleinement responsables d’un même pays. L’indépendance n’est pas une clôture. C’est une invitation à bâtir une maison commune, avec une langue commune, des institutions communes et un destin assumé collectivement.
Cela dit, Paris vaut bien une messe. Si une partie de la société québécoise a besoin qu’on clarifie encore cette ouverture, faisons-le. Expliquons mieux. Rassurons davantage. Parlons aux progressistes sincères, aux nouveaux arrivants, aux jeunes, aux milieux communautaires, aux travailleurs, aux artistes, aux entrepreneurs, à tous ceux qui peuvent craindre que le projet de pays ne les concerne pas. Répétons que l’indépendance ne se fera pas contre eux, mais avec eux, pourvu qu’ils acceptent eux aussi de participer à une société qui ne renonce pas à sa propre continuité.
Le PQ n’aura donc pas le luxe d’ignorer entièrement ce malaise. Pour gagner un référendum, il devra négocier. Il devra rassurer. Il devra parler à des courants politiques qui ne lui appartiennent pas naturellement. Il devra trouver, dans les milieux progressistes, des interlocuteurs de bonne foi capables de servir de ponts, de cautions morales et de relais crédibles pour orienter le projet de pays vers des eaux suffisamment larges pour accueillir ceux qui hésitent encore.
Mais cette ouverture ne doit pas devenir une capitulation.
La coalition du Oui devra être large, oui, mais elle ne peut pas être construite sous chantage idéologique. Elle devra aussi parler aux progressistes, oui, mais sans se laisser dicter son vocabulaire par ceux qui reprennent les catégories morales du fédéralisme canadien. Elle devra tendre la main, oui, mais sans accepter que la majorité nationale francophone soit traitée comme un embarras à cacher dans son propre projet de libération.
À cet égard, Camille Goyette-Gingras, présidente des OUI Québec, a maintenant une responsabilité particulière. Je lui conserve ma confiance. Mais elle doit comprendre que cette controverse ne peut pas simplement être balayée comme une mauvaise réception médiatique. Elle doit rebondir. Elle doit transmuter cette gaffe en occasion politique. Si les OUI Québec veulent réellement servir le mouvement indépendantiste, leur rôle n’est pas d’offrir aux adversaires du PQ des munitions pour le procès en fermeture. Leur rôle est de contribuer à bâtir une entente stratégique entre le PQ, les progressistes souverainistes de bonne foi et tous ceux qui comprennent que le pays ne se fera pas dans la suspicion permanente.
Le moment exige de la maturité politique.
Il faudra des ponts, mais pas des chaînes.
Il faudra des alliances, mais pas des conditions impossibles.
Il faudra une coalition, mais pas une reddition.
Non, nous n’avons pas remplacé la fierté par la fermeture.
Nous avons peut-être trop longtemps laissé nos adversaires redéfinir notre fierté comme une fermeture.
Et c’est précisément cela qu’il faut renverser.
Le Québec ne fera pas son indépendance en demandant pardon d’être une nation. Il ne la fera pas non plus en laissant les « Oui, mais » décider éternellement des conditions morales de sa libération.
Il la fera en assumant enfin ce qu’il est : un peuple vivant, vulnérable, encore debout, qui refuse de disparaître dans le marais canadien.
Et qui, pour cette raison même, doit redevenir fier de vouloir durer.
Nous ne voulons pas être meilleurs que les autres peuples. Nous voulons simplement être nous-mêmes
— Pierre Bourgault


















