Sauver la CAQ pour battre le Parti québécois

Le véritable danger pour une majorité péquiste pourrait moins venir du PLQ que d’une CAQ assez forte pour diviser le vote francophone.
À la veille du déclenchement électoral, le Parti québécois demeure premier, mais la bataille décisive pourrait se jouer ailleurs que dans le duel annoncé avec le PLQ. La remontée de la CAQ à 23 %, toujours plus forte que les libéraux chez les francophones, confirme une mécanique que je crois centrale : Christine Fréchette n’a pas besoin de gagner pour devenir déterminante. Il lui suffit de retenir assez d’électeurs francophones dans la troisième voie caquiste pour faire basculer quelques circonscriptions et priver le PQ de sa majorité. Derrière le récit médiatique de « l’effet Fréchette », j’examine donc moins une renaissance qu’une fonction électorale : sauver suffisamment la CAQ pour empêcher le retour au pouvoir d’un gouvernement indépendantiste à l’Assemblé nationale.
À la veille du déclenchement de la campagne électorale, le Parti québécois demeure premier et semble avoir consolidé depuis la mi-mandat caquiste un plancher solide autour de 30 %, à mesure que l’usure du pouvoir faisait décrocher la CAQ. Le dernier sondage le maintient encore à ce niveau, tandis que le PLQ et la CAQ se retrouvent à égalité à 23 %. Surtout, la nouvelle première ministre, Christine Fréchette, vient de faire reprendre trois points à la CAQ en deux semaines : suffisamment pour qu’un parti qu’on croyait presque condamné recommence à occuper l’espace électoral dont il a besoin pour survivre.

Le dernier Léger donne d’ailleurs une illustration presque parfaite du risque que je décris. Le PQ n’a pas bougé : il demeure à 30 %. Pourtant, la CAQ gagne trois points, le PLQ en perd un, le PCQ en gagne trois et Québec solidaire chute de quatre points. Le danger pour le Parti québécois ne prend donc pas nécessairement la forme d’un effondrement de ses propres appuis. Il peut venir d’une recomposition du vote autour de lui qui rend ses adversaires suffisamment compétitifs dans certaines circonscriptions pour lui enlever les derniers sièges nécessaires à sa majorité.
Cette lecture n’est pas fausse, mais elle risque de masquer la véritable bataille électorale. Si j’étais aujourd’hui un stratège fédéraliste dont l’objectif premier consistait à empêcher l’élection d’un gouvernement péquiste majoritaire, je ne miserais pas d’abord sur une remontée spectaculaire du nouveau chef libéral Charles Milliard. Le PLQ dispose déjà d’un socle particulièrement solide dans plusieurs circonscriptions à forte population non francophone, où l’attachement fédéraliste lui assure un appui souvent presque réflexe. Ce n’est donc pas là que se jouera principalement la majorité. Le véritable terrain décisif se trouve dans le Québec francophone, là où les libéraux demeurent structurellement faibles et où le Parti québécois doit accumuler les sièges qui lui permettront de gouverner. C’est dans cet espace électoral que je chercherais d’abord à sauver la CAQ de Christine Fréchette.
Je dis bien la sauver, et non la faire gagner. Cette distinction me paraît essentielle pour comprendre l’élection qui s’en vient. La CAQ n’a pas besoin de retrouver les 41 % de François Legault pour modifier profondément le résultat du 5 octobre. Elle n’a même pas besoin de redevenir véritablement compétitive pour le pouvoir. Il lui suffit de récupérer suffisamment d’électeurs francophones pour enlever au Parti québécois quelques-unes des circonscriptions qui lui permettent présentement d’espérer une majorité. Dans un scrutin uninominal majoritaire à un tour, quelques mouvements relativement modestes peuvent produire des conséquences parlementaires immenses. Nous devrions d’ailleurs le comprendre mieux que quiconque, puisque le Parti québécois vient lui-même d’en faire l’expérience.
Ce que les trois députés de 2022 ne disaient pas
Le résultat de l’élection de 2022 demeure probablement la meilleure introduction possible à la mécanique politique que je veux décrire. Avec près de 41 % des suffrages, la CAQ avait remporté 90 des 125 sièges. Le Parti québécois, avec 14,61 %, avait été réduit à trois députés, malgré le fait qu’il ait obtenu légèrement plus de voix dans l’ensemble du Québec que le Parti libéral, lequel avait pourtant réussi à faire élire 21 représentants. Cette disproportion n’était évidemment pas le produit d’un quelconque mystère : elle découlait directement de notre mode de scrutin et de la distribution géographique des appuis.
Mais cette quasi-disparition parlementaire du PQ avait créé une illusion. Parce qu’il ne restait que trois députés péquistes à l’Assemblée nationale, on avait facilement conclu que le Parti québécois avait pratiquement disparu du territoire. Or, lorsqu’on regardait sous le résultat brut, le portrait était différent. Dans un grand nombre de circonscriptions francophones remportées par la CAQ, le PQ demeurait le parti placé juste derrière elle. Il pouvait être très loin du vainqueur, mais cette deuxième position révélait quelque chose d’essentiel : lorsque l’immense coalition électorale de François Legault finirait par se fissurer, les électeurs qui la quitteraient ne tomberaient pas nécessairement dans un désert politique. Dans plusieurs régions, le Parti québécois était déjà là pour les accueillir.
C’est ce qui explique en partie la rapidité de son retour. Il n’a pas fallu reconstruire une présence politique de zéro partout au Québec. Le scrutin avait exagéré son effondrement parlementaire beaucoup plus qu’il n’avait fait disparaître son potentiel électoral. À mesure que les appuis à la CAQ se sont effrités, plusieurs circonscriptions où le PQ était demeuré deuxième sont tout naturellement redevenues compétitives, puis favorables aux péquistes. Autrement dit, le même mode de scrutin qui avait presque rayé le PQ de la carte en 2022 est devenu quatre ans plus tard l’un des principaux mécanismes de son retour.
Il faut maintenant retourner ce miroir vers la CAQ, parce qu’elle est exposée au même phénomène. Lorsque son vote est descendu au printemps dernier autour de niveaux qui frôlaient parfois les 10 à 15 %, la question n’était plus simplement de savoir si elle allait perdre le pouvoir. Elle risquait de subir le genre d’effondrement parlementaire que le PQ avait connu quatre ans auparavant. Il n’existe évidemment aucun seuil magique de 15 % en dessous duquel un parti disparaît automatiquement, puisque tout dépend de la concentration des votes, mais une formation dont l’appui est largement distribué dans le Québec francophone peut rapidement se retrouver deuxième ou troisième dans une multitude de circonscriptions et presque sans représentation à l’Assemblée nationale.
La CAQ qui avait transformé 41 % des voix en 90 sièges pouvait ainsi voir le même système transformer une chute importante de ses appuis en quasi-disparition parlementaire. C’est exactement à ce moment qu’est apparu ce que plusieurs médias ont commencé à appeler « l’effet Fréchette ».
L’« effet Fréchette » comme construction politique (fédéraliste)
Je veux être clair sur ce point parce qu’il occupera probablement une place importante dans ma lecture de la campagne : je considère l’« effet Fréchette » comme une fabrication médiatico-politique.
Je ne veux évidemment pas dire par là que les sondages auraient été manipulés ou que la CAQ n’aurait récupéré aucun électeur depuis le départ de François Legault. Il y a bien eu un rebond. Après plusieurs mois pendant lesquels la CAQ semblait glisser vers des niveaux électoralement catastrophiques, l’arrivée d’une nouvelle cheffe a ramené une partie de ceux qui avaient décroché du parti. Ce phénomène est parfaitement réel et, à vrai dire, assez prévisible lorsqu’une formation remplace un chef devenu extrêmement impopulaire après huit années de pouvoir.

Ce que je considère comme fabriqué est le récit causal qu’on a très rapidement construit autour de cette remontée. Avant même que Christine Fréchette devienne première ministre, son propre camp avait fait circuler un sondage visant à démontrer qu’elle pouvait redonner plusieurs points à la CAQ. Une fois élue, chaque variation favorable a commencé à être interprétée à travers sa personnalité : son calme, son sérieux, sa compétence économique, sa capacité supposée à reconnecter avec les Québécois. En quelques semaines, un parti qui récupérait une partie de son électorat historique après le départ d’un chef usé était devenu, dans le récit médiatique, une formation portée par un mystérieux « effet Fréchette ».
C’est cette transformation qui m’intéresse, parce qu’un récit politique ne se contente pas toujours de décrire une réalité. Il peut finir par contribuer à la produire. À force de demander s’il existe un « effet Fréchette », on installe l’idée qu’il pourrait exister. À force de parler d’un nouveau momentum, on redonne de la pertinence à un parti qui semblait quelques semaines plus tôt condamné à l’effacement. À force de présenter la nouvelle première ministre comme une figure rassurante, compétente et sous-estimée, on lui fournit précisément l’image dont elle a besoin pour détacher son propre personnage du bilan très lourd de la formation qu’elle dirige.
Le dernier Léger donne maintenant 23 % à la CAQ, une hausse réelle de trois points qui la ramène à égalité avec le PLQ. Mais pendant ce temps, le Parti québécois demeure exactement à 30 %. Ce que nous observons n’est donc toujours pas une vague Fréchette qui emporterait le Québec ou ferait s’effondrer PSPP. C’est plutôt une CAQ qui retrouve suffisamment d’oxygène pour redevenir électoralement pertinente. Et c’est précisément ce dont elle a besoin. La différence est considérable, mais elle pourrait suffire politiquement.
C’est précisément pourquoi la fabrication du récit importe autant. Il n’est pas nécessaire de convaincre les Québécois que Christine Fréchette deviendra la prochaine grande première ministre de l’histoire du Québec. Il suffit de convaincre un nombre assez important d’anciens électeurs caquistes que leur parti demeure fréquentable, viable et utile. Dans plusieurs circonscriptions francophones, quelques milliers de votes peuvent suffire à transformer ce sentiment de viabilité en députés.
Les 64 sièges et la fragilité de la majorité péquiste
Les projections actuelles illustrent parfaitement cette vulnérabilité. Le Parti québécois se situe autour de 30 % des intentions de vote et les modèles lui accordent environ 64 sièges, soit tout juste le seuil nécessaire pour former un gouvernement majoritaire dans une Assemblée nationale de 127 élus. Derrière ce résultat apparemment confortable se cache donc une majorité extrêmement mince, qui repose nécessairement sur une série de circonscriptions où l’avance du PQ demeure fragile.
Plusieurs de ces sièges se trouvent précisément dans des régions où la CAQ demeure son principal adversaire. Ce ne sont pas des circonscriptions où Charles Milliard est sur le point de provoquer une vague libérale. Elles se trouvent dans ce vaste Québec francophone où l’électeur hésite davantage entre différentes expressions du nationalisme québécois qu’entre le PQ et le PLQ. Une remontée caquiste de trois ou quatre points ne ferait évidemment pas automatiquement perdre un nombre déterminé de sièges au Parti québécois, car tout dépendrait de la provenance de ces votes. Mais si cette progression venait principalement d’électeurs francophones actuellement tentés par PSPP, elle pourrait avoir un effet disproportionné dans les quelques duels qui déterminent la majorité.
Voilà pourquoi la force réelle du camp fédéraliste ne peut pas être mesurée uniquement au pourcentage national du PLQ. Charles Milliard peut augmenter ses appuis de plusieurs points en consolidant des électeurs qui auraient de toute manière voté contre l’indépendance, sans affecter directement les sièges dont le Parti québécois a besoin. À l’inverse, Christine Fréchette peut ne gagner que deux ou trois points auprès des bons électeurs et faire basculer plusieurs circonscriptions.
Le paradoxe est donc que la CAQ peut devenir plus utile à la survie du régime canadien précisément au moment où elle cesse d’être capable de le diriger elle-même.
Charles Milliard et le plafond libéral
Il ne s’agit pas de nier une possible remontée du Parti libéral ni sa capacité à redevenir une force majeure à l’Assemblée nationale. Le vote libéral demeure extraordinairement efficace dans certaines parties du Québec, particulièrement dans l’ouest de Montréal et dans plusieurs circonscriptions fortement fédéralistes. Avec environ le quart des intentions de vote, le PLQ peut parfaitement retrouver une importante délégation parlementaire.
Sa limite se situe toutefois ailleurs. Chez les francophones, le parti demeure très faible comparativement aux formations nationalistes. Le dernier Léger rend maintenant cette frontière particulièrement nette : malgré leur égalité à 23 % au niveau national, la CAQ obtient 26 % chez les francophones contre seulement 14 % pour le PLQ. Le PQ demeure largement premier à 38 %, mais c’est désormais Fréchette, beaucoup plus que Milliard, qui occupe la deuxième place dans l’électorat francophone. Or, c’est précisément dans cet électorat que se joue une grande partie de la majorité péquiste. Le PLQ peut donc accumuler des majorités écrasantes dans des sièges qu’il aurait gagnés de toute façon sans réduire d’un seul député la délégation péquiste dans plusieurs régions.
C’est aussi ce qui rend le profil de Charles Milliard politiquement intéressant. Son manque apparent d’aspérités, que certains pourraient interpréter comme une faiblesse, convient assez bien à un parti qui n’a pas nécessairement besoin de provoquer un enthousiasme massif pour remplir sa fonction dans cette élection. Milliard doit surtout devenir difficile à détester. Un chef suffisamment présent pour incarner une option crédible, mais assez prudent pour ne pas transformer sa propre personne en enjeu de campagne. Dans cette configuration, la banalité politique peut presque devenir une qualité : pendant que l’attention se concentre sur le duel entre le PQ et la CAQ dans l’électorat francophone, le PLQ peut tranquillement consolider son territoire.
Mais lorsqu’on quitte les bastions libéraux et qu’on entre dans les banlieues, les couronnes et les régions francophones où se joue réellement la majorité, le parti capable de faire perdre le PQ n’est souvent pas le PLQ. C’est la CAQ.
Ce que François Legault avait réellement inventé
Pour comprendre pourquoi, il faut se rappeler que la véritable innovation politique de François Legault n’a jamais été simplement d’avoir créé un nouveau parti de centre droit. La CAQ avait surtout réussi à offrir au Québec francophone une manière d’échapper à l’alternative qui structurait notre politique depuis les années 1970. On pouvait désormais être nationaliste sans être indépendantiste, défendre le français sans remettre en cause le Canada, réclamer davantage de pouvoirs en immigration ou en culture, adopter des politiques identitaires québécoises et se quereller ponctuellement avec Ottawa sans jamais devoir franchir la frontière politique de l’indépendance.
Cette proposition avait réuni d’anciens péquistes, des adéquistes, des conservateurs fiscaux, des entrepreneurs, des électeurs nationalistes fatigués des référendums et même une portion de l’ancien électorat libéral. La CAQ permettait de suspendre la question nationale sans pour autant renoncer à toute affirmation québécoise. C’est ce compromis qui explique une bonne partie de sa puissance politique entre 2018 et 2022.
Or, la troisième voie de François Legault n’a plus besoin aujourd’hui d’accomplir la même fonction. La CAQ de Christine Fréchette n’est probablement plus en position de gouverner comme celle de 2018. Elle pourrait cependant devenir politiquement décisive autrement.
La CAQ de Legault avait permis au Québec d’échapper au choix PQ-PLQ. La CAQ de Fréchette pourrait maintenant servir à empêcher que ce choix revienne réellement.
C’est là, à mes yeux, le cœur de la dynamique électorale actuelle. La troisième voie n’a plus besoin d’être suffisamment forte pour gouverner. Elle doit seulement demeurer suffisamment forte pour empêcher la première voie, celle de l’indépendance, d’obtenir une majorité parlementaire.
Dans cette configuration, le PLQ et la CAQ n’ont même pas besoin de s’entendre. Leurs intérêts peuvent converger tout en demeurant des adversaires. Les libéraux consolident le vote fédéraliste assumé et récupèrent les circonscriptions où leur base traditionnelle est la plus efficace. La CAQ, elle, conserve une partie des nationalistes qui ne veulent toujours pas redevenir libéraux, mais qui ne sont pas encore prêts à franchir le pas indépendantiste. L’un travaille donc dans un espace où l’autre demeure faible, et leurs succès respectifs peuvent produire le même résultat : empêcher PSPP d’atteindre les 64 sièges.
La CAQ n’a pas besoin de gagner
C’est pour cette raison que je me méfierai beaucoup du récit qui accompagnera la campagne de Christine Fréchette. Je regarderai évidemment les sondages, mais je regarderai surtout la manière dont ils seront racontés. Chaque point gagné par la CAQ deviendra-t-il la preuve d’un nouvel « effet Fréchette »? Chaque performance correcte dans un débat sera-t-elle transformée en momentum? Chaque reprise de quelques circonscriptions sera-t-elle racontée comme le début d’une remontée irrésistible? Ce sont des questions importantes parce que, dans la situation actuelle, la perception même qu’un parti peut survivre contribue à empêcher son électorat de l’abandonner.
Le Parti québécois connaît cette mécanique. En 2022, il était tombé à trois députés, mais demeurait vivant sous la surface du vote francophone. Lorsque la CAQ s’est effondrée, ce potentiel est remonté à la surface avec une rapidité que plusieurs observateurs n’avaient pas anticipée.
La CAQ se trouve maintenant dans la situation inverse. Si elle devait retomber vers les niveaux catastrophiques du printemps, notre mode de scrutin pourrait accélérer son effacement et libérer encore davantage le chemin du PQ dans plusieurs régions. Mais le dernier Léger vient précisément de la ramener à 23 %, à égalité avec le PLQ, tandis que 44 % des électeurs ayant déjà exprimé un choix disent encore pouvoir changer de parti. Il ne s’agit donc pas de 44 % d’indécis, mais d’un électorat dont une part considérable demeure mobile. Si la CAQ réussit à récupérer encore quelques points là où ils comptent vraiment, elle peut redevenir suffisamment forte pour briser la majorité péquiste sans jamais redevenir suffisamment forte pour gouverner.
Voilà pourquoi, à l’aube de cette campagne, la question la plus intéressante n’est peut-être pas de savoir si Christine Fréchette peut gagner.
Elle est de savoir qui a intérêt à ce qu’elle survive.
Et c’est précisément là que commence le deuxième volet de cette réflexion.
En politique, la communauté des haines fait presque toujours le fond des amitiés
– Alexis de Tocqueville, Souvenirs









