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Posté par le 23 avril 2026
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Du rêve de Gérald Godin à l’effacement du Plateau

Le Plateau-Mont-Royal n’est plus tout à fait celui de mon enfance. À travers mes souvenirs, l’héritage de Gérald Godin et les mutations récentes du quartier, je propose ici un regard lucide sur un basculement sociologique et politique qui dépasse largement ses frontières.

Il y a des lieux qui nous façonnent plus sûrement qu’une école, un livre ou même une famille. Pour moi, le Plateau-Mont-Royal est de ceux-là. J’y ai grandi. J’y ai appris la politique avant même d’en maîtriser les concepts. J’y ai entendu, dans les cuisines et les salles communautaires, ces longues conversations où la langue, la culture, l’indépendance et la justice sociale formaient encore un seul et même horizon. Sur ma page À propos dans ce blogue, je raconte d’ailleurs comment mon père, arrivé dans le quartier au début des années 1980, s’était naturellement joint à l’organisation de Gérald Godin , et comment, encore enfant, j’ai commencé à distribuer le courrier des membres du Parti québécois dans mon secteur. Sans vraiment le savoir, je faisais déjà mes premières classes politiques, un pas après l’autre, de porte en porte. Et, pour la petite histoire, ce cheminement m’aura finalement ramené là où tout avait commencé, jusqu’à en venir, des années plus tard, à représenter politiquement l’est de mon quartier comme conseiller d’arrondissement dans De Lorimier. Ce territoire n’est donc pas, pour moi, un simple objet d’étude. Il est une terre d’origine, presque un point d’ancrage existentiel.

Ces jours-ci, c’est un message d’Isabelle qui m’a ramené à cette source. Isabelle n’est pas une inconnue. Elle a déjà été la coloc de mon père dans les années 90, et c’est elle qui lui avait organisé son cinquantième anniversaire à la SSJB, ce qui, au passage, ne me rajeunit pas. Elle vit aujourd’hui à Saint-Jean-Port-Joli. Elle me racontait son ancien 4 1/2 de la rue Cartier, à 490 dollars en 2002, puis à 800 en 2009, jusqu’au moment où il avait fallu partir. Revenue récemment marcher sur l’Avenue Mont-Royal par l’entremise de sa fille venue étudier à Montréal, elle n’y retrouvait plus son monde. Plus de jeunes étudiants. Plus de gens ordinaires. Plus d’ouvriers qui prennent leurs bières ensemble après le travail sur les terrasses. Presque plus de français. Son message avait la simplicité des constats qui blessent parce qu’ils sont vrais.

En lui répondant, j’ai écrit cette phrase qui ne me quitte plus, ce ne sont pas les idées qui ont quitté le quartier en premier, ce sont les gens qui n’avaient plus les moyens d’y rester. Je crois que tout part de là. Bien avant les grands sermons progressistes sur l’inclusion, la diversité ou la modernité urbaine, il y a eu les loyers. Il y a eu les départs. Il y a eu cette manière très propre, très civilisée, très contemporaine de vider un quartier de son vieux fond humain sans jamais avoir à nommer franchement ce qu’on est en train de faire.

Ce sentiment de dépossession ne m’est pas tombé dessus hier. En relisant mon propre blogue, je vois à quel point j’écris autour de cette faille depuis près de vingt ans. Dès 2006, dans Changer le nom du boulevard Saint-Joseph pour celui de Robert Bourassa : hors de question!, je dénonçais déjà ce que je percevais comme une tentative de réorienter symboliquement l’identité politique du quartier contre sa propre mémoire. La même année, dans Projet : une zone française dans le Plateau Mont-Royal à Montréal, je rappelais que le rêve de Gérald Godin, tel que je le comprenais alors, consistait à faire de ce coin de Montréal un lieu où l’interculturalisme pouvait encore converger vers la langue française. Puis, en 2011, dans L’habitation dans le Plateau-Mont-Royal ; l’enjeu social prioritaire, je pointais déjà l’embourgeoisement, les évictions et la conversion du parc locatif comme le vrai cœur du problème. En 2007, dans Now Montrealers, it’s time to speak business ! quelque chose s’est déplacé. Ce n’était plus seulement une inquiétude. C’était un constat brutal. Celui du moment où j’ai pris conscience que, sur l’île de Montréal, le français venait de basculer du côté minoritaire face à l’anglais.

Durant mon enfance, je n’ai jamais osé parler à Gérald Godin. J’en étais intimidé. Son aura dépassait largement la politique au sens banal du terme. Elle éclairait les militants indépendantistes du quartier, bien sûr, mais aussi les simples citoyens, et même certains adversaires qui le respectaient au-delà des lignes partisanes. Godin n’était pas seulement un député. Il était une présence. Il incarnait quelque chose de plus vaste que lui, une identité collective, un projet d’émancipation nationale, et ce rêve encore vivant, à l’époque, de faire du Québec un pays.

Gérald Godin au travail, dans cet espace encombré de mots, de papiers et d’idées, là où s’élaborait patiemment une pensée qui refusait de se plier. Avant d’être une figure politique, il fut d’abord cela, un homme plongé dans l’écriture, cherchant à donner forme à un peuple, à une langue, à un pays encore à naître. Dans ce désordre apparent se tenait déjà une cohérence, celle d’un engagement qui ne séparait jamais la parole de l’action

Ancien poète, journaliste contestataire, arrêté et emprisonné de manière arbitraire lors de la Loi sur les mesures de guerre, il était devenu, à nos yeux, une sorte de légende vivante, portant à la fois l’âme du quartier et celle de notre combat. Élu dans Mercier en 1976 en faisant tomber le premier ministre libéral Robert Bourassa, il n’a pas seulement remporté une circonscription. Il a imprimé au quartier une signature, une manière d’être, une âme rebelle et anti-conformiste qui lui ressemblait.

Un regard qui portait plus qu’un homme, une époque, un rêve, un pays à naître. © Marie-Josée Hudon. Toutes les œuvres reproduites sont la propriété de l’artiste.

Devenu ensuite ministre de l’Immigration, puis des Communautés culturelles et de l’Immigration, il aura été l’un des premiers, au sein du mouvement nationaliste, à porter notre message directement auprès des néo-Québécois, non pas dans une logique d’adaptation unilatérale, mais dans une volonté de rencontre. Il ne cherchait pas à diluer le Québec pour accueillir le monde, mais à tendre la main à ceux qui arrivaient afin qu’ils prennent part, avec nous, à une aventure commune. Il leur parlait d’un peuple en devenir, d’un projet d’émancipation collective auquel ils pouvaient librement adhérer. Il incarnait ainsi une idée aujourd’hui presque introuvable, celle d’un Québec assez solide pour intégrer sans s’effacer, assez confiant pour inviter sans se renier, assez vivant pour faire du français autre chose qu’un simple règlement administratif.

C’était cela, au fond, le cœur de son projet. Faire du Plateau une véritable porte d’entrée, un lieu d’accueil capable de rassembler des gens d’origines diverses autour d’un projet commun, celui de construire un nouveau pays ensemble. Une nation appelée à être plurielle, multiethnique, oui, mais profondément francophone. Contrairement à ce que certains fédéralistes tentent encore de faire croire, il n’a jamais été question dans notre mouvement d’un nationalisme ethnique. Il s’agit simplement d’un nationalisme québécois, ancré dans une culture, une langue, une histoire, mais ouvert à celles et ceux qui choisissaient d’y prendre part. Car si l’identité québécoise peut bien avoir une origine commune, elle n’est pas figée. Elle évolue, elle se transforme, elle s’enrichit des apports de ceux qui s’y joignent. Encore faut-il qu’il y ait quelque chose à transmettre, une langue vivante, une mémoire assumée, des valeurs partagées.

Et peut-être que ce projet, je l’ai compris bien avant de pouvoir le formuler. De son vivant, je garde pourtant de lui un souvenir minuscule, presque rien en apparence, mais qui n’a jamais cessé de grandir en moi. Un jour, je suis passé à son bureau de la rue Gilford pour prendre ma batch de courrier à distribuer aux membres. Gérald était là. Je n’ai rien dit. Lui non plus. Il s’est simplement avancé et m’a posé une main paternaliste sur l’épaule en me regardant solennellement dans les yeux. Sur le coup, j’ai reçu ce geste comme un détail banal, à peine plus qu’un signe de reconnaissance. Mais avec le recul d’une vie, j’y vois presque une transmission silencieuse. Comme si, sans un mot, quelque chose m’avait été confié. Peut-être est-ce là, plus que dans tous les discours, que se trouve l’origine secrète de mon énergie politique, cette fidélité têtue, parfois ingrate, qui m’a porté, sans toujours que j’en comprenne la source, d’hier à aujourd’hui.

Carl Boileau à 14 ans

Bien que mon père m’a imposé une discipline spartiate quant au militantisme, c’est bien en distribuant le courrier des membres du PQ dans les années 80 que mon esprit politique s’est forgé.

Même après la défaite référendaire de 1995, nous n’avions pas l’impression d’habiter un monde vaincu. Et pourtant, avec le recul, je comprends aujourd’hui que cette défaite ne m’a jamais quitté. Elle s’est déposée en moi comme une blessure sourde, presque invisible, mais persistante, une fracture intérieure que ni le temps ni les engagements politiques n’ont vraiment refermée. Peut-être est-ce là que s’est installée cette lucidité qui ne m’a plus jamais lâché. Mercier avait donné 62,77 % au OUI. Pour nous, ce résultat valait plus qu’un chiffre. Il disait qu’au cœur d’un quartier dense, urbain, multiethnique, l’intégration allait encore dans notre direction, vers notre langue, et même, plus qu’ailleurs dans cette partie au cœur culturel de Montréal, vers notre option nationale. Nous étions fiers de cela. Nous pensions, naïvement peut-être, mais sincèrement, que ce territoire prouvait qu’un quartier cosmopolite pouvait encore choisir le Québec.

Avec le recul, je vois aussi que mon malaise contemporain ne date pas d’hier. À la veille de ma défaite électorale de 2013, en porte à porte, je sentais déjà que quelque chose s’était déplacé. Je me reconnaissais de moins en moins dans la culture bobo qui s’installait, et cette culture, inversement, ne se reconnaissait plus en moi, comme si j’étais devenu le représentant d’un Plateau en voie d’être révolu. Une statistique m’avait alors glacé. Un texte publié en 2010 rappelait que le taux de mobilité résidentielle dans l’arrondissement atteignait 24 % par année, contre 16 % à l’échelle montréalaise. Près d’un quart des résidents qui déménagent chaque année, cela veut dire qu’en quatre ans à peine, un quartier peut virtuellement se renouveler de fond en comble. Autrement dit, se remplacer lui-même.

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Ce chiffre donne aujourd’hui un visage froid à une intuition que beaucoup ont ressentie sans la formuler. Le portrait récent de Centraide montre un secteur où le coût du logement demeure très élevé, où 17 % de la population vit sous le seuil de faible revenu, et où l’on retrouve la plus forte population de résidents non permanents à Montréal, soit 15 915 personnes. Ce n’est pas seulement un quartier plus riche ou plus branché. C’est un milieu plus instable, plus filtré, plus transitoire. On ne transmet pas une mémoire nationale sur un sol qui change aussi vite de locataires, de codes et de visages.

Photo prise avant hier d’une affiche posée par des Antifas qui semble s’adresser à la nouvelle sociologie… paradoxalement dans la langue du colonisateur.

C’est ici que commence ma thèse. À mes yeux, Québec solidaire aura été, dans plusieurs quartiers centraux francophones de Montréal, moins une relève qu’un passage. Moins un ancrage qu’un entre-deux. Un parti de transition entre un vieux fond nationaliste francophone, largement ancré dans une culture de gauche social-démocrate, et son intégration graduelle dans le multiculturalisme canadien.

Car ce socle, celui des classes populaires et moyennes francophones, historiquement porté par le Parti québécois, formait déjà un espace politique relativement homogène, que Québec solidaire a pu investir en partie, sans jamais parvenir à le dépasser. À l’inverse, le parti n’a jamais réussi à s’implanter dans les milieux plus ruraux ou conservateurs, ce qui limitait dès le départ sa capacité à incarner une véritable coalition nationale.

Pendant un moment, QS a occupé l’espace laissé par le recul du PQ dans ces quartiers. Il a donné à cette mutation un langage moral, urbain, progressiste, rassurant pour les nouvelles classes cultivées. Mais il n’a pas recréé le socle humain qui portait autrefois la mémoire indépendantiste du lieu. Il a habité l’intervalle. Il a accompagné le glissement sans vouloir le voir, comme s’il refusait d’en assumer la direction réelle, prisonnier d’une dissonance cognitive persistante, nourrie par ces poseurs d’étiquettes fédéralistes qui, sous couvert de vertu progressiste, s’emploient à fragmenter le camp indépendantiste et à saboter toute tentative de convergence nationale en disqualifiant moralement la résistance au régime.

L’histoire même de QS risque d’ailleurs de s’effacer au rythme de la folklorisation du français à Montréal. Il aura été, au fond, une transition entre notre identité nationale et notre assimilation progressive dans l’ordre canadien.

Aujourd’hui, ce cycle se referme. Québec solidaire entre à son tour dans une nouvelle phase de son histoire, celle du repli et du déclin. À mesure que la transformation sociologique des quartiers centraux s’achève, le parti se voit lentement repoussé dans ses propres bastions montréalais, ces derniers quartiers francophones qui l’ont vu naître, comme une formation désormais sur la défensive, en voie de marginalisation. Mais ces bastions eux-mêmes ne sont pas immuables. À mesure qu’ils s’anglicisent et que leur composition humaine se transforme, c’est le sol même sur lequel QS a pris racine qui se dérobe sous ses pieds. À terme, le parti ne survivra pas à cette mutation qu’il aura contribué, en partie, à accompagner sans jamais la nommer. Les bobos progressistes s’imaginaient prolonger Godin. Ils auront souvent surtout contribué à rendre la transition plus douce, plus chic, plus inodore.

Paradoxalement à ses ambitions, QS convainc aujourd’hui moins que tous les autres grands partis les électeurs non francophones, avec à peine 2 % d’appuis dans le sondage Léger de janvier 2026. Comme quoi sa mission proclamée d’élargir naturellement le camp du pays chez les néo-Québécois s’écrase elle aussi contre le réel. Car, dans les faits, une large part des nouveaux arrivants ne s’intègre pas à partir d’un idéal abstrait, mais en fonction du cadre politique et économique dominant dans lequel ils cherchent à s’insérer, souvent avec une sensibilité plus pragmatique, parfois plus conservatrice sur certains plans, et tournée vers la stabilité. Dans ce contexte, les propositions plus idéologiques ou militantes de QS trouvent peu d’écho, tandis que le Parti libéral, ancré dans les institutions du régime canadien, apparaît comme le véhicule naturel de cette intégration. Avec le PQ ou sans le PQ, cette mission-là est déjà un échec.

Et ce mouvement n’est pas abstrait. Il se lit désormais à même la carte électorale. La circonscription fédérale de Laurier–Sainte-Marie, qui recouvre une large partie du Plateau-Mont-Royal ainsi que des secteurs de Ville-Marie, raconte presque parfaitement ce cycle. Pendant des années, elle a été le château fort de Gilles Duceppe, alors chef du Bloc québécois et figure centrale du mouvement indépendantiste sur la scène fédérale, incarnant à Ottawa une voix du Québec distincte, assumée et sans compromis. En 2011, la vague orange l’a emporté, Hélène Laverdière y battant Duceppe avec 46,6 % contre 35,9 %. Puis, après ce passage néo-démocrate, le siège est devenu libéral, et Steven Guilbeault y a été réélu en 2025 avec 52,1 % des voix.

Lire mon analyse politique en rapport à ma consternation face à la vague orange : «En berne: La majorité parlementaire au Parti Conservateur du Canada»

Voilà, en raccourci, l’histoire récente d’un pan du Montréal central, d’abord indépendantiste, puis orange, puis libéral. D’abord la mémoire nationale. Ensuite l’interlude progressiste. Puis le retour du régime, désormais armé d’un langage vert, urbain et moral, parfaitement calibré pour convaincre ceux qui veulent se sentir du bon côté de l’histoire sans pour autant rompre avec le Canada. Guilbeault aura ainsi mis son capital écologique au service d’un ordre qui n’avait même plus besoin de se défendre frontalement, tant il était déjà en train de s’imposer de lui-même. Qu’il tire aujourd’hui sa révérence ou qu’il poursuive sa carrière importe finalement peu. Le mal est fait. Et le pire, loin d’avoir incarné une quelconque révolution écologique au sein du Canada, son passage politique apparaîtra peut-être, avec le recul, comme celui d’un ministre du patrimoine devenu, bien malgré les apparences, un agent de consolidation fédéraliste sur un territoire en voie de basculement. La transition est désormais achevée dans cette circonscription. Le régime peut maintenant s’appuyer sur la nouvelle démographie elle-même pour y maintenir durablement son hégémonie. Et ce qu’il faut comprendre ici, c’est que ce que les libéraux ont gagné ici, ce n’est pas seulement un siège… mais bien un territoire. Un territoire lentement intégré à l’ordre d’une nation conquérante qui n’a jamais renoncé à nous assimiler. Ironiquement, certains appellent cela aujourd’hui le progrès.

Voir le réel obligerait à le nommer. L’entendre forcerait à y répondre. Alors les progressistes de salon, souvent relayés par une base solidaire de plus en plus déconnectée du terrain, choisissent de ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire, pendant que le quartier se transforme… et que ceux qui en portaient encore la mémoire s’effacent, un déménagement à la fois.

Le problème, c’est que ce scénario ne se limite plus à un seul comté fédéral. Selon la projection de Qc125 du 17 avril 2026, sur l’île de Montréal, le Parti libéral du Québec serait aujourd’hui en voie de remporter 21 sièges sur 27, contre 4 pour Québec solidaire et 2 pour le Parti québécois. Il ne s’agit pas d’un résultat électoral, mais d’un modèle de projection. Il n’empêche, le signal est brutal.

Ce n’est pas le PQ qui est en train d’éroder QS à Montréal. C’est le PLQ. Pendant que certains continuent de brandir, presque par réflexe, le spectre d’un danger péquiste présenté comme rétrograde, voire carrément fasciste dans une propagande qui assimile le nationalisme québécois à l’extrême droite, le vieux parti du régime conquiert méthodiquement la métropole, circonscription par circonscription, en s’appuyant sur la nouvelle sociologie qui s’y est installée. À force d’être conditionnés à voir dans le PQ l’ennemi à abattre, selon une grille largement nourrie par des relais fédéralistes se drapant dans les habits du progressisme, plusieurs en viennent à détourner le regard du véritable basculement en cours.

Et le mouvement déborde déjà vers la couronne en banlieue. Aux fédérales de 2025, les libéraux ont gagné Longueuil-Saint-Hubert avec 41,0 % contre 39,7 % au Bloc, ainsi que Longueuil-Charles-LeMoyne avec 49,4 %. Le 13 avril 2026, ils ont aussi remporté la partielle de Terrebonne avec 48,3 % contre 46,9 % pour le Bloc. Ces résultats n’ont pas tous le même sens local, mais ils pointent dans la même direction. Quand Montréal change de base humaine, ses périphéries ne demeurent pas intactes. Ce qui s’est amorcé au centre au début des années 2000 gagne maintenant les quartiers adjacents, Rosemont, la Petite-Patrie, Villeray, Hochelaga, Ville-Marie, puis finit par se répercuter plus loin encore.

Cliquez sur la pochette pour consulter le dernier livre de Ruba Ghazal

C’est dans ce contexte que la récupération de Gérald Godin par Ruba Ghazal me paraît si triste. Au-delà même de la sincérité possible qu’elle peut avoir exprimé dans son dernier livre Les gens du pays viennent aussi d’ailleurs, une question demeure. Qu’a-t-elle réellement compris, dans ce geste d’écriture, du rêve de Gérald Godin? Hériter de Godin, ce n’est pas répéter son nom comme une formule d’autorité, ni brandir son souvenir comme un brevet de légitimité morale. C’est comprendre le sens historique de sa démarche. Godin était de gauche, sans doute, mais il avait saisi que l’indépendance du Québec ne se ferait jamais dans l’entre-soi idéologique, ni dans le confort stérile des frontières partisanes.

L’auto-proclamation de l’héritage de Gérald Godin est surtout un spin électorale de Québec solidaire pour justifier sa raison d’être politique dans l’histoire du quartier

J’aurais envie de le dire sans détour à Ruba Ghazal, comme à Amir Khadir avant elle, s’ils veulent vraiment prétendre à cet héritage, qu’ils cessent enfin de jouer le jeu, même inconsciemment, de l’ordre fédéraliste, celui qui consiste à diviser sans fin les forces indépendantistes pendant que le régime, lui, consolide patiemment son emprise. Hériter de Godin, ce n’est pas se draper dans sa mémoire tout en refusant la convergence du OUI et d’appuyer le très fédéraliste NPD au niveau fédéral. Ce n’est pas substituer le sectarisme partisan au rassemblement national.

On se souviendra de cette publicité officielle de Québec solidaire, liée au lancement du livre de Ruba Ghazal, qui en venait à traiter Paul St-Pierre Plamondon de xénophobe. Un geste maladroit, mais surtout révélateur. Et une question demeure : en quoi ce genre de bassesse partisane peut-elle réellement servir la cause indépendantiste ?

Répéter un slogan ne suffit pas à hériter d’un legs. L’héritage de Godin, c’est le courage intellectuel, pas le conformisme partisan. C’était celui d’un homme libre, d’un poète devenu politicien, capable d’aborder sans détour la question de l’immigration, avec lucidité, sans jamais se soumettre aux dogmes dominants. Il défendait une souveraineté ancrée dans la réalité culturelle et démographique du Québec, pas dans les abstractions d’un progressisme hors-sol.

Je me garderai bien de prêter des intentions aux disparus. Mais il m’arrive de penser que Gérald Godin lui-même, s’il parlait aujourd’hui avec la même liberté sur la nation, l’intégration, la langue et le peuple réel, se verrait sans doute rangé parmi les esprits rétrogrades, voire disqualifié moralement, par ces mêmes agents fédéralistes actuellement en mission de consolidation du régime, qui s’emploient à discréditer tout ce qui résiste encore à l’ordre canadien.

Sans prétendre parler en son nom, il me semble qu’il aurait voulu qu’on travaille à faire adhérer les néo-Québécois à la constitution d’un nouveau pays, qu’on les invite à nous suivre dans l’aventure nationale, non qu’on s’acharne à combattre stérilement le Parti québécois au profit d’un régime néolibéral, canadianisé et colonisateur. Il aurait voulu la convergence. Pas cette guerre de tranchées entre souverainiste pendant que le régime, lui, avance.

Il avait compris quelque chose que Québec solidaire semble avoir désappris, l’indépendance exige le rassemblement. Le Parti québécois est né d’une coalition, pas d’une chapelle. Godin savait qu’il faudrait un jour faire converger des sensibilités différentes, de droite, de centre et de gauche, vers une seule priorité, l’État québécois. Il ne méprisait pas ceux qui ne lui ressemblaient pas en tout. Il savait que la pureté idéologique ne fonde rien.

À l’inverse, une partie de QS me paraît enfermée dans un sectarisme stérile, à cheval entre deux fidélités, celle du Québec qu’on dit vouloir faire naître, et celle du multiculturalisme canadien qu’on n’ose plus frontalement affronter. Tant que Québec solidaire préférera affaiblir le PQ plutôt que marcher avec lui vers l’essentiel, tout cela relèvera moins de la fidélité que de la récupération partisane.

La marginalisation de Québec solidaire est aussi un signal inquiétant pour le camp du OUI

Dans mon propre texte de 2025 sur la marginalisation de QS, je revenais déjà à cette idée qu’en s’éloignant de la nation, la gauche risque de devenir un levier involontaire du statu quo fédéral. C’est exactement ce que je vois aujourd’hui.

Ce qui me dégoûte le plus, au fond, c’est la facilité avec laquelle on réécrit les morts. On garde le poète, on oublie le stratège. On garde la tendresse, on jette la colonne vertébrale. On transforme Godin en icône commode d’un nationalisme inoffensif, compatible avec tout, et donc vidé de toute portée réelle. On l’arrache au peuple qui lui donnait chair pour le replacer dans un récit où le Québec n’est plus qu’un espace d’accueil administré à l’intérieur du Canada. C’est une manière souriante, presque élégante, de travestir l’histoire. À force de le lisser ainsi, on finit presque par le rendre utile au récit de ceux-là mêmes qu’il combattait.

Et pourtant, la courbe reste brutale, implacable même. Plus les loyers montent, plus les classes populaires francophones reculent. Plus elles reculent, plus la mémoire politique du lieu s’affaisse. Plus cette mémoire s’affaisse, plus l’option nationale perd son milieu naturel. Puis le régime canadien n’a plus qu’à cueillir ce que l’économie et la démographie ont déjà trié. L’éviction sociale produit un remplacement sociologique. Le remplacement sociologique produit une translation politique. Et la translation politique conduit à l’assimilation.

« Nationaliste décâlisse. » Plus qu’un slogan, une injonction à disparaître. Derrière le vernis antifasciste, c’est l’idée même d’un remplacement qui affleure, comme si certains habitants enracinés devaient céder la place à d’autres, jugés plus conformes à l’ordre dominant. Ironie d’époque, au nom de l’anti-colonialisme… certains “progressistes” en viennent à reproduire ses réflexes

Je dis cela avec un poids, celui d’une lucidité qui n’a rien de réconfortant. Car elle ne mène pas à une forme de clairvoyance rassurante, mais à l’intuition d’un échec collectif, peut-être même d’une trahison lente et feutrée. Celle d’une bourgeoisie progressiste devenue profondément conformiste, soucieuse avant tout de ne pas être étiquetée ni exclue du “camp du Bien”, au point d’adopter sans distance les grilles morales dominantes, qualifiant les réflexes nationalistes de dérives suspectes et préférant signaler sa vertu en chœur plutôt que de demeurer solidaire du peuple dont elle est issue. En croyant moderniser le rêve de Gérald Godin, elle en aura vidé le cœur, jusqu’à en trahir l’esprit même. Je le dis comme un homme qui voit son quartier natal s’éloigner de lui, et qui comprend que cette distance n’est pas seulement sentimentale. Elle est historique.

Il m’arrive d’imaginer la dernier droit de ma vie. Je me vois revenir marcher seul dans les rues de mon enfance. Je reconnaîtrai les angles, les arbres, certains peut-être que j’aurai vus grandir, voire fait planter, désormais arrivés à maturité, les façades, mais le monde qui habitera ces lieux ne me reconnaîtra plus. La langue ambiante n’y sera plus celle de mes souvenirs, ni celle de ma culture, ni même celle de ceux qui ont partagé ce territoire avec moi, mais l’anglais, devenu dominant, langue du régime, langue de ce qui nous aura lentement recouverts. Le français y flottera comme un souvenir de surface, fragile, presque décoratif. J’avancerai dans un quartier devenu étranger, plus lisse, plus léger, vidé de ce qui l’ancrait autrefois au Québec. Et je sentirai peut-être, avec une lucidité sans remède, que l’histoire dont je viens aura été effacée sous mes pas.

Ce ne sera pas seulement ma propre histoire qui aura été altérée. Ce sera aussi celle de Gérald Godin. Non pas effacée de front, mais récupérée, reclassée, neutralisée. On gardera peut-être son nom sur une plaque, une place, une citation bien choisie, pendant que le fil vivant qui le reliait à un quartier français, à un peuple concret et à une ambition nationale se sera défait.

Et il ne restera alors qu’un constat nu, presque honteux de vérité, nous aurons été dépossédés, puis lentement recouverts. Aliénés, jusqu’à ne plus tout à fait nous reconnaître nous-mêmes. Pendant que cela se produisait, beaucoup se seront laissé neutraliser, par crainte d’être rangés du mauvais côté de l’histoire, préférant se taire ou se conformer plutôt que d’assumer la complexité du réel. Et pourtant, la violence la plus profonde ne se disait pas toujours là où on la dénonçait. Elle se jouait ailleurs, plus silencieuse, dans l’effacement progressif d’un peuple, dans la capacité d’un régime colonisateur à s’imposer en faisant disparaître ce qui lui résistait.

Ainsi, pendant que l’on confondait encore l’ouverture avec la dilution, l’adaptation avec la disparition, et le progrès avec une forme d’adhésion tranquille au récit du régime, c’est peut-être une autre forme d’aveuglement qui s’installait, celle qui empêche de voir que la disparition elle-même peut devenir, à terme, la forme la plus radicale d’injustice.

Le rêve de Gérald Godin n’appelait pas à la contemplation. Il appelait à la durée, à quelque chose qui traverse le temps, qui s’enracine et se transmet, malgré les défaites, malgré les détours. Ce qui me heurte aujourd’hui, ce n’est pas seulement que ce rêve s’éloigne. C’est de voir à quel point ceux qui s’en réclament auront pu, parfois sans même s’en rendre compte, en accompagner l’effacement. Non pas en le combattant frontalement, mais en le diluant, en le reformulant, en le rendant compatible avec ce qui devait précisément être dépassé, jusqu’à le laisser se dissoudre dans le récit d’un régime qui, lui, n’a jamais cessé de travailler à notre oubli.

On parle souvent du bon côté de l’histoire. Mais l’histoire, au bout du compte, est écrite par les peuples victorieux. À cette lumière, nous n’en ferons sans doute pas partie. Pour ma part, j’accepte d’être relégué du mauvais côté de l’histoire si cela signifie demeurer fidèle au rêve oublié de Gérald Godin, quitte à disparaître avec lui dans les remous du temps. De mon côté, j’aurai été, je suis, et je resterai fidèle à ce rêve, même si je sais que cette fidélité me conduira peut-être, un jour, à le rejoindre dans l’anonymat des peuples vaincus.

Mais ce qui me hante le plus n’est pas seulement l’effacement d’un parti, d’un courant ou d’une langue. C’est une autre vision, plus nue, plus tardive, plus terrible. Celle où je deviendrais, à la toute fin, ce dernier militant de Gérald Godin, gardien fragile d’une mémoire politique en train de s’éteindre. Le dernier à porter encore en lui, ne serait-ce qu’en braise, quelque chose de cette histoire, qui est aussi celle du Québec, celle d’un rêve d’émancipation assez puissant pour vouloir faire naître un pays, et qui, un temps, aura réellement cru pouvoir y parvenir.

Je m’assiérai. Et je laisserai remonter en moi toutes les voix que j’aurai croisées dans cette aventure, celles des militants, des voisins, des anonymes, des convaincus, des fatigués, des disparus. Elles passeront une dernière fois en moi, comme un courant lent. Et peut-être qu’à cet instant, dans le silence, je sentirai encore le poids presque imperceptible de cette main posée jadis sur mon épaule, comme si elle n’avait jamais été retirée tout à fait.

Et je comprendrai alors que je suis en train de devenir, à mon tour, l’une de ces voix du passé.

Le Plateau-Mont-Royal n’est plus tout à fait celui de mon enfance. À travers mes souvenirs, l’héritage de Gérald Godin et les mutations récentes du quartier, je propose ici un regard lucide sur un basculement sociologique et politique qui dépasse largement ses frontières.

L’image d’un avenir qui me précède déjà, assis sur ce banc, là où tout a commencé, témoin d’un monde qui aura oublié les origines de son histoire

Alors, devant ce quartier devenu étranger, devant cette langue amincie, devant cette mémoire dissoute, il ne me restera peut-être qu’à demander pardon. Pardon au lieu. Pardon à ceux qui nous ont précédés. Pardon de n’avoir pas su mener jusqu’au bout le rêve de celui qui aura été, pour nous, à jamais notre député.

Pardon à Gérald. Pardon à celles et ceux qui, bénévolement, ont porté son combat, à ces militants de l’ombre, à ces membres chez qui j’ai moi-même distribué son message, porte après porte. Pardon à mes concitoyens qui m’auront fait confiance le temps de mon passage politique. Pardon à mon père, à mon grand-père, né ici, à cette lignée silencieuse qui croyait encore que ce lieu nous appartenait un peu.

Pardon, surtout, de n’avoir pas su tenir jusqu’au bout ce qui nous avait été confié. D’avoir trop longtemps cru que certains chemins mèneraient encore au même horizon. Et peut-être, oui, pardon d’avoir accordé ma confiance à ce qui n’était, au fond, qu’un détour.

Pardon de ne pas avoir su nommer assez tôt ce qui se défaisait sous nos yeux. Et peut-être aussi pardon à ceux qui auront regardé ailleurs, par prudence, par fatigue ou par intérêt, pendant que le monde changeait, un pas à la fois.

Pardon, enfin, à la postérité, pour ce que nous lui laissons.

Et c’est là, peut-être, qu’à la manière d’un Vercingétorix contemporain, je déposerai mes armes devant l’histoire. Non pas des armes de fer, mais ce qu’il me restera de mon âme politique, mes larmes, ma fidélité, ma fatigue, tout ce que cette longue traversée aura laissé en moi. Une offrande dérisoire, peut-être, mais nécessaire, comme si, au moment de disparaître, il fallait encore témoigner.

Car au bout du compte, qu’aurai-je été d’autre qu’un témoin. Un témoin obstiné d’une histoire qui s’achève. Un homme de passage dans une mémoire plus vaste que lui, et qui s’efface avec ceux qui l’ont portée.

Et c’est peut-être cela, le plus insoutenable. Non pas seulement que le rêve de Gérald Godin ait été trahi, récupéré ou vidé de sa substance… mais qu’il puisse mourir une seconde fois, dans le silence, après nous.

Lorsque le dernier des militants de Gérald Godin aura quitté le Plateau, restera-t-il encore quelqu’un pour se souvenir que ce rêve a un jour été possible?

Chacun des mots de ma langue a écrit son histoire bien à lui
– Gérald Godin

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2 Commentaires

  1. Tu n’as pas à demander pardon. On n’est pas un peuple de conviction, on est un peuple qui s’adapte à la situation.

  2. Excellente réflexion Carl !
    À la lecture de ton texte, je suis submergée d’ émotions, de souvenirs encore vifs et d’espoir pour notre Pays en devenir.
    Les temps bougent, changent, mais nos désirs les plus grands restent intacts!
    Je chante les mots de Stéphane Venne: “C’est le début d’un temps nouveau, l’avenir est à l’année zéro”.

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