Retrouver le plancher commun

Ce texte se veut une introduction à la réflexion que je développerai lors de ma prochaine conférence, en partant du constat d’un débat public qui a perdu son plancher commun. J’y pose les bases d’un retour à un universalisme capable de rassembler au-delà des fractures actuelles.
Depuis quelque temps, mes textes politiques semblent tourner autour des mêmes foyers de tension. Le féminisme. Le wokisme. Le racialisme. La polarisation. La laïcité. L’universalisme. Le Québec. Vu de loin, cela pourrait donner l’impression d’une dispersion. D’une série de réactions à l’actualité. D’un fil blogué au gré des irritants et des secousses du moment. Mais plus j’écris, plus je vois se dessiner autre chose. Un sens commun. Une cohérence. Peut-être même, tranquillement, une plate-forme.
Car au fond, tous ces textes parlent du même problème.
Ils parlent d’un monde politique qui a perdu son plancher commun.
Ils parlent d’un espace public où l’on ne commence plus par regarder les faits, mais d’abord les appartenances. Où l’on ne demande plus en premier si une chose est vraie, mais si celui qui la dit a le droit moral de la dire. Où l’on ne débat plus d’un désaccord comme d’un désaccord, mais comme d’un indice de contamination. Où la mise en scène finit par remplacer le principe, et où la performance morale prend souvent le pas sur la recherche du vrai.
C’est cela, je crois, que j’essaie de cerner depuis des mois.
Non pas simplement le dérèglement de quelques militants exaltés, ni la fatigue passagère d’un cycle médiatique. Mais une crise plus profonde. Une crise du cadre. Une crise du langage commun. Une crise de la conversation démocratique elle-même.
J’ai longtemps été un homme de gauche sans avoir besoin de me définir chaque matin. C’était ma culture politique naturelle. J’ai été le premier élu de Projet Montréal en 2005. Je viens d’une tradition progressiste, écologiste, sociale-démocrate. Une tradition qui croyait encore que la justice sociale, l’égalité civique, la laïcité, le bien commun et l’émancipation nationale pouvaient cohabiter dans une même maison. Cette maison n’était pas parfaite. Elle avait ses contradictions. Mais elle tenait debout.
Or quelque chose s’est déplacé.
Pas mes valeurs. Le cadre qui prétend désormais les porter.
J’ai vu apparaître, d’abord par touches, puis de plus en plus frontalement, une nouvelle manière de penser le politique. Une manière qui ne cherche plus d’abord à construire un commun, mais à administrer des identités. Une manière qui remplace l’égalité par la hiérarchie morale, la solidarité par le tri, la citoyenneté par l’assignation, le débat par la disqualification. Une manière, aussi, qui ne se contente pas de nommer les injustices, ce qu’il faut évidemment continuer de faire, mais qui vit de leur amplification permanente, de leur mise en scène, de leur rentabilité symbolique.
C’est là qu’une intuition s’est imposée à moi.
Ce que nous appelons couramment le wokisme n’est pas seulement un excès culturel, ni même une simple dérive idéologique de campus. C’est devenu une mécanique. Une manière d’occuper l’espace. Une manière de produire du pouvoir, du statut, de la visibilité, de la respectabilité, en transformant toute question politique en procès moral. Et cette mécanique a une conséquence très concrète. Elle fragmente le camp progressiste, court-circuite le langage populaire, pousse hors du cercle de la légitimité des voix parfaitement démocratiques et, ce faisant, stabilise objectivement l’ordre établi.
Voilà le paradoxe central qui hante mes derniers textes.
Plus une partie de la gauche se radicalise dans le langage de l’assignation, plus elle prétend combattre les dominations, mais plus elle contribue aussi à empêcher la reconstitution d’un bloc politique cohérent capable de parler au commun. Plus elle remplace la lutte sociale par la guerre des identités, plus elle détourne l’attention des rapports de force matériels. Plus elle moralise le débat, plus elle rend impossible le rassemblement. Et plus elle rend impossible le rassemblement, plus elle travaille, consciemment ou non, au maintien du régime.
Car il faut bien nommer ce qui se joue derrière ce brouillard.
Le brouillard n’est pas neutre.
Pendant que le débat public s’épuise dans les indignations sélectives, les mises en accusation symboliques et les hiérarchies de souffrance, les structures de pouvoir continuent d’agir. Le régime fédéral continue de bénéficier d’un Québec divisé contre lui-même. Le multiculturalisme canadien continue d’avancer comme cadre moral dominant, pendant que le modèle québécois de laïcité, d’intégration civique et d’égalité républicaine est constamment sommé de se justifier comme s’il était, par nature, suspect. Et la gauche contemporaine, ou du moins une part croissante de ses porte-voix, se fait l’avant-garde involontaire de cette neutralisation.
C’est pour cela que j’ai tant écrit sur le féminisme dans la dernière année.
Parce que c’est là que le glissement m’a semblé le plus visible.
Je demeure profondément attaché à un féminisme de l’égalité réelle. Un féminisme qui vise la dignité, la liberté, la sécurité, la pleine citoyenneté des femmes. Un féminisme universaliste, donc. Mais ce féminisme-là cohabite aujourd’hui avec un autre, plus médiatique, plus performatif, plus rentable aussi. Un féminisme de positionnement, de signalement, parfois de carrière, où l’important n’est plus seulement de transformer le réel, mais d’occuper la scène morale, de se montrer du bon côté, de désigner les impurs, de produire la bonne indignation au bon moment.
Le problème n’est pas mince.
Dès que l’égalité cesse d’être symétrique, elle cesse d’être l’égalité. Dès qu’un propos devient tolérable contre un groupe, mais impensable contre un autre, nous avons quitté le terrain de l’universel. Dès qu’une femme n’est plus défendue parce qu’elle n’est pas idéologiquement du bon camp, nous avons cessé de faire du féminisme un principe pour en faire une loyauté conditionnelle. Dès que l’indignation dépend du pedigree identitaire de l’agresseur, du prestige moral de la victime ou de l’utilité stratégique du scandale, nous ne sommes plus dans la justice, mais dans sa gestion variable.
Et le racialisme pousse encore plus loin cette logique.
Il ne s’agit plus seulement de constater qu’il existe des discriminations, ce qui est vrai. Il s’agit de réorganiser entièrement la sphère morale autour des appartenances. De lire chaque interaction comme une mise en scène de privilèges. De juger la valeur d’une parole à partir de l’identité de celui qui l’énonce. De faire de la race, du sexe, de la religion ou de l’origine non plus des réalités parmi d’autres, mais les matrices mêmes de la légitimité politique.
Or c’est précisément cela que l’universalisme républicain refuse.
Il ne refuse pas de voir les différences. Il refuse d’en faire le fondement de la citoyenneté.
Il ne nie pas les blessures particulières. Il refuse de bâtir la vie commune sur leur concurrence.
Il ne prétend pas que tous vivent la même chose. Il affirme que tous doivent relever du même cadre politique, des mêmes droits, des mêmes devoirs, de la même dignité fondamentale.
Dans le contexte québécois, cette position n’a rien d’un vieux réflexe abstrait. Elle est au contraire profondément concrète. Elle touche à notre histoire, à notre combat pour la laïcité, à notre manière de concevoir l’intégration, à notre refus du communautarisme, à notre volonté de faire exister ici autre chose qu’une mosaïque de clientèles administrées depuis Ottawa. Elle touche aussi à la question nationale, parce qu’un peuple incapable de se penser comme peuple civique, comme sujet politique commun, devient très vite un simple terrain d’arbitrage entre identités concurrentes.
C’est pourquoi il devient urgent de reconstruire un espace politique à gauche qui ne soit ni honteux de l’universalisme, ni tétanisé par la laïcité, ni prisonnier du racialisme, ni fasciné par les codes importés du wokisme nord-américain.
Il nous faut retrouver un plancher commun.
Un plancher où l’égalité n’est pas une faveur mais un principe.
Un plancher où la laïcité redevient un cadre de coexistence et non un objet de culpabilisation permanente.
Un plancher où la justice sociale retrouve ses ancrages matériels, économiques, territoriaux, au lieu d’être dissoute dans la compétition des identités blessées.
Un plancher où le féminisme redevient une exigence de dignité universelle, et non une dramaturgie variable selon l’origine de l’agresseur ou l’utilité politique de la victime.
Un plancher, enfin, à partir duquel une gauche québécoise digne de ce nom pourrait recommencer à parler au peuple tel qu’il est, au lieu de le surveiller comme un élève moralement à risque.
C’est cette réflexion que je pousserai plus loin dans ma prochaine conférence.
J’y parlerai ouvertement de féminisme, de vertu et de carriérisme. J’essaierai d’y montrer comment certaines causes justes ont été absorbées dans une économie de la visibilité et de la disqualification. J’essaierai aussi d’y dégager, au-delà du diagnostic, quelques pistes de sortie. Car il ne suffit pas de dénoncer le brouillard. Il faut commencer à rouvrir des chemins.
Ces chemins, à mes yeux, passent par une réaffirmation nette de l’universalisme. Par une gauche qui cesse de se définir par sa capacité à s’auto-flageller ou à excommunier, et qui recommence à proposer. Par une réconciliation entre la social-démocratie, la laïcité, l’égalité civique et la question nationale. Par une volonté de sortir de la dramaturgie morale pour revenir au terrain du réel. Par une parole politique qui ne demande plus la permission d’exister aux gardiens de la pureté contemporaine.
Je ne prétends pas que la tâche sera simple.
Mais je crois qu’elle est désormais nécessaire.
Parce qu’une société commence à se défaire au moment précis où elle ne sait plus comment se dire à elle-même ce qu’elle est en train de vivre. Et parce qu’une gauche commence à s’effacer quand elle ne sait plus distinguer la justice de la posture, le principe du décor, l’universel de la mise en scène.
Le Québec mérite mieux que cette confusion administrée.
Il mérite qu’on retrouve enfin le courage de parler clair.
Et c’est dans cet esprit que je prendrai la parole.
Je donnerai la conférence Féminisme, vertu et carriérisme. Plaidoyer pour un universalisme de gauche face à la polarisation dans le cadre du Forum sur l’universalisme de l’AQUR.
J’y poursuivrai ce travail de clarification, non pas pour flatter le ressentiment ou nourrir une autre guerre de camps, mais pour contribuer, à ma mesure, à la reconstruction d’un espace politique commun, laïque, républicain, sociale-démocrate et québécois.
Si mes derniers textes vous ont parlé, cette conférence en sera le prolongement naturel. Et si, comme moi, vous avez parfois eu le sentiment d’assister au grand déraillement du débat public sans toujours trouver les mots justes pour le nommer, alors peut-être que cette prise de parole pourra, au moins, aider à remettre quelques repères en place.
Il n’y a qu’une seule façon d’être citoyen, c’est de l’être pour tous
— Jean Jaurès





















