Lendemain de veille d’une victoire tiède
Le Parti québécois a gagné. Après douze années loin du pouvoir et les annonces répétées de sa disparition, ce retour mérite d’être célébré. Pourtant, depuis lundi soir, je demeure partagé. La majorité nous a échappé et, dans Rosemont, notre campagne auprès de Pierre-Luc Brillant s’est terminée par une défaite qui fait mal. Entre la satisfaction de voir la CAQ disparaître, l’amertume des attaques de fin de campagne et la fierté de ce que nous avons construit ensemble, j’essaie de prendre la mesure de cette victoire tiède. Avant de réfléchir aux possibilités du nouveau gouvernement, il me fallait revenir sur ce que cette élection nous laisse, politiquement et humainement.
Le Parti québécois a gagné. Il faut peut-être commencer par prendre la mesure de cette phrase. À la dernière élection, avec ses trois députés, on le disait en phase terminale. Après douze années de traversée du désert, nous voilà pourtant de retour au pouvoir. Aussi minoritaire soit-il, ce retour mérite d’être célébré.
Cela n’efface pas mon état d’esprit partagé depuis lundi soir. Je suis heureux de voir le PQ revenir au gouvernement, franchement satisfait que la CAQ disparaisse de l’Assemblée nationale, mais déçu que la majorité nous ait échappé. Dans Rosemont, là où cette campagne avait pour moi un visage et une équipe, nous avons sèchement perdu. « Tout ça pour ça », me suis-je dit, encore pris dans la fatigue de la campagne et l’amertume de notre défaite locale. Il m’aura fallu un peu de recul pour mesurer aussi le chemin parcouru : nous venons de reprendre le gouvernement alors qu’on nous croyait condamnés à quitter la scène.

Dans mon texte publié le jour du vote, je faisais le choix de la confiance. Je ne retire rien de ce choix. J’essaie plutôt de comprendre ce que cette victoire nous donne, ce qui nous a échappé et ce que cette campagne nous aura appris.
Un seul de mes trois souhaits
Dans « CAQ-Carney : le scénario qui n’a pas tenu », j’avais formulé trois souhaits : un gouvernement péquiste majoritaire, d’abord et de très loin; une CAQ sans aucun député, ensuite; puis l’élection de Pierre-Luc Brillant dans Rosemont. Un seul s’est pleinement réalisé. Celui concernant la CAQ. Pour le premier, nous obtenons le gouvernement, mais pas les coudées franches. Pour le troisième, la défaite fait mal.
Les résultats d’Élections Québec consultés le 8 octobre donnent 59 sièges au PQ, 40 au PLQ, 19 au PCQ et neuf à Québec solidaire. La CAQ n’en conserve aucun. Il en faut 64 pour détenir la majorité dans une Assemblée de 127 députés. Les libéraux et les conservateurs réunis comptent donc exactement autant d’élus que nous. Nous avons un premier ministre indépendantiste, mais il faudra chercher ailleurs les appuis nécessaires pour gouverner.
Vincent Larochelle, un jeune militant rencontré dans Rosemont, écrit dans son mur Facebook que ce résultat le laisse sur sa faim tout en lui apportant une certaine sérénité. Cette ambivalence me rejoint. Les défaites de candidats auxquels nous croyions laissent une impression d’occasion manquée : 336 voix dans Montarville, plus de 4 000 dans Rosemont. Les écarts diffèrent, la déception demeure.
Tout au long de la soirée, j’ai aussi eu une pensée pour le sympathique Stephan Fogaing, dans Vachon. Dix voix à peine le séparent de la victoire. Le PQ a demandé un dépouillement judiciaire, et on se croise les doigts pour que le recomptage lui soit favorable. Stephan ferait un excellent député. J’espère vraiment qu’il pourra prendre sa place à l’Assemblée nationale.
Le PQ a néanmoins presque doublé sa part du vote, passant de 14,61 % en 2022 à environ 28 %. Nous avons placé à la tête de l’État un homme qui assume l’indépendance politique du Québec. Ma confiance envers PSPP demeure entière, même si la suite reste à gagner.
Parmi les bonnes nouvelles passées un peu sous les radars, je tiens aussi à saluer la victoire historique d’Isabelle Millette dans Papineau. Une première victoire péquiste en Outaouais depuis cinquante ans. Chapeau à Isabelle et à son équipe, ainsi qu’à Steve E. Fortin pour son implication dans cette campagne. Je suis Steve assidûment dans les médias sociaux depuis mes débuts comme blogueur. Cette percée fait plaisir à voir.
La majorité qui s’est dérobée
Ce qui me reste en travers de la gorge, c’est cette dernière semaine de campagne. Le PQ entrait dans une zone de projections majoritaires. Puis les coups ont redoublé contre PSPP, dans une accumulation d’amalgames et de procès d’intention que j’ai trouvée franchement vicieuse.
On lui reprochait tout et son contraire. Chez certains sympathisants de QS, il était trop à droite, jusqu’à devenir une menace fasciste sous la plume fallacieuse d’Alexandre Dumas, auquel j’ai répondu. La rumeur fabriquée d’une rencontre avec Éric Zemmour, publiée par Dumas en février, a aussi été reprise par Pierre Céré le 2 octobre, sans preuve publique permettant de l’établir. On lance une association infamante, puis on laisse à celui qu’on accuse le soin de s’en débarrasser. Le soupçon circule beaucoup plus facilement que sa réfutation.
Du côté conservateur, le portrait s’inversait déjà. Dès le 25 septembre, Duhaime dénonçait le retour du « vieux PQ de gauche » et accusait PSPP d’avoir « embrassé la bague » de Magali Picard. Trop à droite pour les uns, trop à gauche pour les autres. À force de lui faire porter toutes les étiquettes, on évitait de discuter de ce qu’il proposait réellement.
Certains commentateurs ont aussi applaudi ces attaques. Quand France-Élaine Duranceau comparait PSPP à Trump, Gaétan Barrette saluait une « bonne attaque ». Pendant ce temps, Eric Girard annonçait déclin économique et repli sur soi. J’y vois une campagne de peur destinée à rendre le prochain premier ministre suspect avant même qu’il gouverne.
Simultanément, le PCQ passait de 17 % à 20 % chez Pallas, tandis que Duhaime demandait la balance du pouvoir pour bloquer le référendum. Les sondages ne permettent pas d’attribuer chaque siège perdu à ce déferlement. Je crois néanmoins qu’il a contribué à nous priver de la majorité. Cette amertume fait aussi partie de mon lendemain de victoire.
La CAQ peut fermer la shop
Sur ce point, ma satisfaction est entière. La CAQ passe des 90 députés élus en 2022 à zéro en 2026. C’est une déconfiture historique. Christine Fréchette a quitté la direction dès le lendemain. Après huit années à promettre de défendre le Québec sans remettre en question le cadre qui limitait sa capacité d’agir, cette formation n’a plus personne à l’Assemblée pour prolonger l’exercice. Il est temps pour Fréchette et la CAQ de tirer sa révérence.
J’y vois la fermeture d’un cycle, celui d’un autonomisme présenté comme une destination permanente. Nous pouvions être nationalistes, parler de langue et de pouvoirs, nous inquiéter de notre avenir, pourvu que nous repoussions toujours la conclusion. La disparition parlementaire de la CAQ retire un véhicule majeur à cette façon de maintenir le Québec dans l’entre-deux.
Ses électeurs n’ont toutefois pas disparu. Plus d’un demi-million de personnes ont encore voté pour elle. Elles ne deviendront pas automatiquement péquistes : Duhaime cherche à capter cet électorat et à lui proposer le PCQ comme nouveau refuge autonomiste. La promesse de s’affirmer dans le Canada trouve déjà un autre porte-voix.
C’est aussi ce qui tempère ma joie : nous avons chassé la CAQ, mais envoyé 19 conservateurs voter nos lois. Comme Gabriel Gauthier dans son mur Facebook, je m’inquiète de ce que cette percée signifie pour nos acquis sociaux. Mon projet de pays reste lié à des services publics accessibles et à une société solidaire. Le changement de gouvernement ne règle pas cette bataille.
Rosemont et ce que nous avons construit
Dans Rosemont, le constat est plus personnel. Gisèle Pouhe Njall obtient environ 39,2 % des voix et Pierre-Luc Brillant, 27,9 %. Nous n’étions finalement pas dans le coup autant que nous le croyions. L’enthousiasme de notre équipe et les signes encourageants sur le terrain nous ont peut-être aussi fait surestimer l’ouverture de la circonscription envers nous.

Pierre-Luc au local électoral, à deux jours du scrutin. Les projections dans Route 127 le plaçaient alors en avance dans Rosemont. Nous avions des raisons d’espérer, même si la suite allait nous rappeler la distance entre une projection et le verdict des urnes.
À l’échelle du Québec, QS aura réussi à sauver les meubles. Son vote recule d’environ trois points, de 15,43 % en 2022 à quelque 12,4 %, mais il fait élire neuf députés, contre douze au dernier scrutin. Il perd du terrain tout en conservant assez de bastions pour détenir la balance du pouvoir dans la nouvelle Assemblée. Rosemont illustre cette résistance.
La candidate solidaire avait un parcours communautaire et local, mais une notoriété beaucoup moins grande que celle de Pierre-Luc. Sa victoire montre combien l’ancrage partisan compte. La notoriété de notre candidat, son engagement et quatre années de présence n’ont pas suffi à surmonter cette implantation. La réflexion de Nic Payne rejoint ici mon expérience : dans certains milieux de la bourgeoisie culturelle se voulant progressiste, le rejet du PQ et la pression sociale en faveur de QS peuvent rendre une sympathie péquiste difficile à afficher.
Cette pression, je l’ai sentie jusque dans nos échanges au porte-à-porte. Certains électeurs nous qualifiaient tout bonnement de « fascistes », avec ce petit air de bobo convaincu de se trouver du bon côté de l’histoire. L’étiquette semblait aller de soi. C’est ce qui nourrit mon amertume envers les attaques vicieuses d’une frange néoprogressiste de QS : j’ai vu cette caricature percoler jusque dans le quartier. Ce que j’avais analysé à propos de l’affaire Cotton trouvait un prolongement aux portes. Nous venions parler de nos propositions; certains nous recevaient avec un verdict déjà prêt.

Dans ce montage, les propos attribués à Frédéric Lemay dans son mur Facebook condensent ce qui m’a rendu amer : amalgames avec l’extrême droite, insultes et prétention à réserver la dignité aux électeurs de QS. Quand l’engagement artistique devient un brevet de supériorité morale, le dialogue avec ceux qu’on prétend représenter se referme.
Ce climat a pesé sur la campagne. Il ne suffit pourtant pas à expliquer un écart de plus de 4 000 voix. Nous avons aussi à comprendre ce que nous n’avons pas réussi à faire entendre. L’option indépendantiste demeure présente dans Rosemont, même si la députée élue est solidaire. Notre déception péquiste ne doit pas nous rendre incapables de le reconnaître. Le pays demandera de rassembler plus large que nos équipes électorales.
Au plan humain, c’est dur pour notre Pierre-Luc. « C’est un coup dur, je n’ai pas de mots. On a travaillé tellement fort pour cette campagne avec toute mon équipe », confiait-il à 24 heures après l’annonce de sa défaite. Ces mots disent ce que les chiffres ne peuvent raconter. Ce fut une belle aventure humaine. Nous avons appris à travailler ensemble et tissé des liens autour d’une conviction commune. Je ne veux pas que la fermeture du local signifie la dispersion de tout ce qui s’y est construit.

Hans Bessette Morin, notre DOC dans Rosemont, artisan de l’ombre et architecte de notre organisation, ferme ici le local électoral désormais vidé. Un dernier geste discret, à l’image de tout le travail accompli pour faire tenir cette campagne. La porte se referme; à nous de préserver ce que nous avons construit ensemble.
Cette équipe peut subsister. La partielle fédérale à venir dans Rosemont–La Petite-Patrie, avec Alexandre Curzi pour le Bloc, offre déjà une occasion de poursuivre. Mais je vois plus loin encore : le porte-à-porte, les appels et les discussions avec des citoyens qui ne pensent pas tous comme nous auront aussi été une pratique pour un éventuel référendum. Nous avons commencé à bâtir une équipe capable de porter le Oui dans notre quartier. Cet apprentissage mérite de servir.

Une partie de la « bande de fous » de Rosemont. Une équipe réunie autour de Pierre-Luc, des liens qui demeurent et l’envie de remettre cette énergie au service du pays.
Dans son message SMS à notre « bande de fous », Pierre-Luc nous remercie pour une implication « aussi folle que rationnelle ». La formule nous ressemble. Lorsqu’il écrit que nous n’aurions rien pu faire de plus et qu’il espère retravailler avec nous bientôt, j’y entends toute la générosité de l’homme et une invitation à préserver cette équipe. Il nous rappelle aussi que la cause de l’indépendance ne peut prendre une seconde de repos. Nous prendrons quand même le temps de reprendre notre souffle, histoire de lui revenir avec autant d’énergie que de lucidité.

Pierre-Luc pourra toujours trouver un peu de consolation dans les bras de son amoureuse, Isabelle Blais, élue dans Maskinongé. Je lui souhaite de nous revenir en forme, au service du Québec. Sa place dans notre combat demeure entière.
Ce lendemain de veille ferme un cycle et nous oblige à comprendre celui qui commence. Nous avons un premier ministre indépendantiste, un gouvernement minoritaire et un pays toujours à faire. Alors oui, célébrons un peu. Nous sommes encore là, nous n’avons pas dit notre dernier mot et c’est maintenant à nous de jouer. Puis refaisons-nous une tête : comment transformer le pouvoir obtenu en capacité d’agir, trouver les appuis qui nous manquent et faire avancer l’indépendance dans cette nouvelle Assemblée? À nous de tirer profit de cette expérience, de nos réussites comme de nos erreurs, pour que la prochaine étape nous rapproche toujours plus de notre pays à fonder.
On a raté par une petite marge… Bon ben dans un cas comme ça, qu’est-ce qu’on fait, on se crache dans les mains et on recommence !
– Jacques Parizeau














