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Posté par le 30 septembre 2026
3 commentaires

CAQ-Carney : le scénario qui n’a pas tenu

À moins d’une semaine du scrutin québécois de 2026, la CAQ est au bord du gouffre et son scénario politique avec Carney et Trump tombe à plat.

De Trump à Carney, la CAQ aura tenté d’imposer son récit avant que la campagne ne lui échappe

Rarement une campagne électorale m’aura autant intéressé par le scénario qu’on a tenté de lui imposer dès son commencement. J’y ai vu se construire un étonnant rapprochement CAQ-Carney, une mise en scène articulée autour de Trump et de la menace économique, puis une tentative de déplacer le débat loin du bilan caquiste. Mais les débats des chefs ont ramené les enjeux québécois au centre du jeu et révélé les limites de cette stratégie. À quelques jours du vote, l’effondrement possible de la CAQ pose désormais une question plus vaste: assistons-nous seulement à la fin d’un gouvernement, ou à la fin de toute une parenthèse autonomiste?


Rarement une campagne électorale m’aura autant intéressé par le scénario qu’on a tenté de lui imposer dès son commencement. Non pas tellement par les promesses des partis ou les petites controverses quotidiennes, mais par cette impression persistante que la véritable question de l’élection avait été définie ailleurs avant même que les Québécois aient véritablement commencé à en débattre. Pendant les premières semaines, j’ai regardé cette mécanique se mettre en place avec fascination, je l’avoue, mais aussi avec une certaine inquiétude.

Il faut dire que je n’ai pas vécu cette campagne seulement comme observateur. Le fait de m’être impliqué activement dans une équipe électorale sur le terrain m’en a donné une perspective beaucoup plus concrète, engagée et humaine. Derrière les stratégies nationales, il y a des bénévoles, des portes frappées, des conversations parfois improbables et des électeurs qui ne suivent pas nécessairement le scénario qu’on leur propose. Cette expérience m’a justement rappelé qu’une campagne ne se résume jamais à la mise en scène médiatique qui tente de l’organiser.

Car cette mise en scène, en début de campagne, était fascinante à observer. Tout semblait avoir été pensé pour fabriquer une nouvelle CAQ autour de Christine Fréchette, jusqu’à son identité visuelle et ce nouveau logo dévoilé à l’approche de la campagne. Ce changement pouvait sembler cosmétique, mais il résumait assez bien l’opération : faire oublier l’usure des années Legault et donner l’impression qu’un nouveau parti venait presque de naître sans avoir à porter complètement le poids de huit années de pouvoir.

C’est exactement ce que relève Josée Legault dans son bilan de campagne. Selon elle, les stratèges caquistes ont misé sur le marketing pour présenter leur nouvelle cheffe comme « l’antithèse parfaite de François Legault » : plus jeune, hyperactive et surtout prête à collaborer avec le trop populaire Mark Carney. L’opération avait d’ailleurs fonctionné pendant un temps, suffisamment pour permettre à la CAQ de reprendre de l’altitude dans les sondages. Mais derrière la nouvelle cheffe, le nouveau logo et la nouvelle appellation, écrit-elle en substance, le parti n’avait pas véritablement changé. C’était toujours, au fond, la CAQ de François Legault.

C’est dans ce contexte que j’ai été franchement surpris par le rapprochement stratégique entre la CAQ de Fréchette et le gouvernement libéral de Mark Carney. Ce qui se dessinait sous nos yeux ressemblait de plus en plus à une convergence d’intérêts entre un gouvernement caquiste menacé de disparition et un pouvoir fédéral qui avait tout intérêt à empêcher l’élection d’un gouvernement péquiste.

À relire : « Sauver la CAQ pour battre le Parti québécois », mon premier texte de cette série, publié à la veille du déclenchement de la campagne. J’y explorais déjà l’hypothèse d’une CAQ maintenue à flot pour compliquer l’accès du PQ à une majorité.

J’ai surtout eu l’impression qu’on tentait de nous embarquer dans une variation québécoise du scénario qui avait si bien fonctionné contre Pierre Poilievre lors de la dernière élection fédérale. Donald Trump devenait la menace extérieure autour de laquelle tout le reste devait s’organiser; Mark Carney, le rempart rassurant capable de protéger le Canada; et Christine Fréchette cherchait à devenir son relais québécois, celle qui protégerait à son tour notre économie contre la tempête américaine. Pendant un moment, j’ai réellement craint que la manœuvre fonctionne.

La guerre tarifaire était bien réelle, l’inquiétude économique aussi, et Carney demeurait extrêmement populaire au Québec. La stratégie avait donc tout ce qu’il fallait pour déplacer le centre de gravité de l’élection. Au lieu de juger huit années de gouvernement caquiste, nous étions invités à regarder vers Washington et Ottawa. Au lieu de débattre de l’état du Québec, il fallait débattre de Trump. Et lorsque cela ne suffisait plus, le référendum pouvait prendre le relais comme nouvelle menace à conjurer.

C’était politiquement audacieux. Mais c’était aussi, à mes yeux, une formidable tentative de détournement de campagne.

Heureusement, quelque chose a fini par détraquer le scénario: les débats des chefs. Je crois même qu’ils auront joué un rôle démocratique beaucoup plus important qu’on ne le reconnaîtra peut-être. En obligeant les cinq chefs à se retrouver devant les Québécois, à répondre directement les uns aux autres et à confronter leurs projets sur les enjeux qui relèvent réellement du gouvernement du Québec, les débats ont ramené un certain équilibre dans une campagne dont le cadrage initial avait été largement aspiré par Trump, Carney et la crise tarifaire.

Et ce retour à la vraie campagne aura servi de révélateur. À mes yeux, Paul St-Pierre Plamondon a fait un quasi-sans-faute. Il maîtrisait ses dossiers, est demeuré calme lorsqu’il était attaqué et a réussi à projeter l’image d’un homme prêt à gouverner. Mais j’ai également apprécié les autres chefs, chacun pour des raisons différentes et sans nécessairement partager leurs positions. J’ai trouvé Charles Milliard franchement sympathique et beaucoup plus naturel que je ne l’anticipais; Ruba Ghazal m’est apparue positive, articulée et capable de défendre sa vision; Éric Duhaime, quant à lui, a été efficace, discipliné et parfaitement à l’aise dans son rôle. On pouvait être en désaccord avec eux, parfois profondément, mais chacun donnait au moins l’impression d’habiter ses convictions et de savoir pourquoi il était là.

Je le notais d’ailleurs à chaud, le 15 septembre, alors que le débat n’était même pas encore terminé.

Christine Fréchette, en revanche, m’a produit l’effet inverse. C’est précisément dans cet exercice moins contrôlable que toute la construction du début de campagne m’a semblé se fissurer. Derrière l’image de la femme d’action et de la gestionnaire énergique est apparue, à mes yeux, une candidate prisonnière du rôle qu’on lui avait écrit, revenant mécaniquement aux mêmes éléments de langage et cherchant presque systématiquement à ramener les échanges au référendum, même lorsque le sujet était ailleurs. C’est peut-être à ce moment précis que le scénario a cessé de tenir.

C’est là que j’ai commencé à voir une coquille vide derrière l’opération de marketing. Non pas parce qu’une mauvaise soirée suffirait à déterminer la valeur d’une personne, mais parce que le contraste entre le personnage vendu depuis des semaines et ce qui apparaissait dans un exercice contradictoire devenait difficile à ignorer. Le rôle sonnait faux, les mêmes cassettes revenaient et l’automate communicationnel semblait parfois prendre le dessus sur la cheffe politique. Josée Legault arrive à un constat semblable lorsqu’elle estime que les débats n’auront pas permis à Fréchette de démontrer qu’elle possédait « l’étoffe d’une cheffe de gouvernement ».

Et c’est peut-être là que la campagne a véritablement changé. À mesure que Trump disparaissait du centre de la scène, le bilan de la CAQ revenait. À mesure que les chefs débattaient des enjeux québécois, la campagne redevenait québécoise. Le scénario initial cessait progressivement d’être le seul disponible.

Voilà finalement ce que j’aurai trouvé le plus réjouissant dans cette campagne. Malgré toute la sophistication des communications, malgré le rapprochement stratégique entre Québec et Ottawa, malgré la puissance d’un récit anti-Trump qui avait déjà fait ses preuves au fédéral, il n’aura pas été possible de reproduire mécaniquement ici ce qui avait fonctionné ailleurs. Parce que le Québec n’est pas le Canada anglais.

Notre paysage politique compte cinq partis significatifs, bientôt quatre je l’espère, et cette fragmentation introduit une part de chaos qui rend les coalitions électorales beaucoup plus difficiles à contrôler. Dans un scrutin uninominal à un tour, quelques points déplacés peuvent bouleverser des dizaines de circonscriptions. Une remontée peut s’essouffler, une stratégie peut être rattrapée par le bilan et un scénario apparemment bien ficelé peut finalement se défaire devant les électeurs.

C’est précisément ce qui semble être arrivé à la CAQ. Après avoir momentanément réussi à se sortir du gouffre, elle semble aujourd’hui revenir dangereusement vers son point de départ. Le 22 septembre, la projection de sièges présentée à RDI donnait même une image que j’aurais difficilement imaginée quelques semaines plus tôt: 67 sièges projetés au PQ, donc au-dessus du seuil majoritaire de 64, et aucun à la CAQ, avec une fourchette allant de 0 à 7. Une projection n’est évidemment pas un résultat électoral, mais comme photographie d’un moment de campagne, difficile de trouver symbole plus saisissant du chemin parcouru.

Et c’est peut-être Josée Legault qui résume le mieux le paradoxe de toute cette campagne lorsqu’elle écrit que « le contenant ne triomphe pas toujours du contenu ».

Mathieu Bock-Côté pousse cependant l’analyse plus loin. Derrière l’échec possible de Fréchette, il voit l’épuisement de tout un courant politique, celui de l’autonomisme québécois. C’est ici que son analyse rejoint directement la mienne. Depuis sa fondation, la CAQ proposait aux Québécois une troisième voie permanente: être nationalistes sans devenir indépendantistes, défendre le français sans remettre en question le cadre canadien, réclamer davantage de pouvoirs sans aller jusqu’au bout de la logique politique qui les justifiait.

Pendant presque une décennie, cette formule aura permis de maintenir la question nationale en suspens. Et c’est peut-être ici que se trouve, au fond, la fin d’un détour. Si la CAQ devait réellement s’effondrer, la question ne serait pas seulement de savoir où iront ses électeurs, mais ce qu’il adviendra de cet immense espace politique occupé si longtemps par un nationalisme qui refusait d’aller jusqu’à l’indépendance.

Pendant ce temps, le Parti québécois semble avoir traversé la campagne avec un noyau électoral remarquablement résistant. J’y vois à la fois une force et une faiblesse. Cette stabilité constitue une assise considérable pour reprendre le gouvernement, mais autour de 30 %, nous demeurons évidemment loin d’une majorité référendaire. Pour un parti indépendantiste, ce niveau ne peut jamais être une destination. C’est un plancher, une base à partir de laquelle il faudra construire beaucoup plus large pour atteindre un jour les 50 % plus un nécessaires à l’indépendance.

Voilà pourquoi la disparition éventuelle de la CAQ m’enthousiasme bien davantage que sa simple défaite. Elle pourrait libérer un espace politique immense et marquer la fin de cette longue parenthèse autonomiste durant laquelle le Québec aura discuté sans cesse de langue, d’immigration, de culture, de pouvoirs, de Constitution et de rapports avec Ottawa, autrement dit de toutes les manifestations de la question nationale, tout en repoussant continuellement sa conclusion.

C’est en ce sens que la disparition possible de la CAQ pourrait véritablement dégager l’horizon. Non pas parce que l’indépendance deviendrait automatiquement majoritaire, mais parce qu’un verrou politique sauterait. Après presque une décennie à tourner autour de la question nationale sans jamais vouloir la trancher, le Québec pourrait enfin être forcé de regarder devant lui plutôt que de demeurer installé dans l’entre-deux.

Reste alors une question que je me pose avec une certaine impatience: le Québec sortira-t-il de ce long coma politique au lendemain du jour J? Sortira-t-il enfin de cette période où il semblait condamné à gérer son déclin, à négocier ses marges de manœuvre et à reporter continuellement la question de son avenir? Je ne prétends évidemment pas que tout changera en une nuit, mais certaines élections ferment des cycles. Celle-ci pourrait bien en être une.

Et j’espère de tout cœur que ce texte sera le dernier que j’aurai à écrire sur la CAQ. Il viendrait clore une étonnante série de cinq articles que je n’aurais jamais imaginé écrire un jour, sinon peut-être dans quelque univers parallèle. Ce qui devait être quelques observations sur une formation politique que je croyais en voie de disparition est devenu, presque malgré moi, un véritable feuilleton: sa tentative de survie, le changement de cheffe, le rapprochement avec Carney, la mise en scène autour de Trump, puis finalement l’effondrement possible du scénario.

Il y a quelque chose d’assez ironique à avoir consacré autant de temps à une formation politique dont j’espère maintenant assister à la disparition complète. Mais peut-être fallait-il justement suivre cette séquence jusqu’au bout pour comprendre ce qu’elle révélait: non seulement les derniers soubresauts d’un gouvernement, mais possiblement la fin d’un cycle politique beaucoup plus long.

À quelques jours du vote, je me retrouve donc avec trois souhaits très simples, que j’assume pleinement. Le premier, et de très loin le plus important, est de voir le Parti québécois former un gouvernement majoritaire. Le deuxième serait de voir la CAQ disparaître complètement de l’Assemblée nationale, avec zéro député pour prolonger cette parenthèse autonomiste. Et le troisième, beaucoup plus proche de moi et de cette campagne que je vis sur le terrain, serait de voir Pierre-Luc Brillant élu dans Rosemont.

Si les trois pouvaient se réaliser lundi soir, j’aurais beaucoup de difficulté à cacher mon enthousiasme. J’y verrais bien sûr trois résultats politiques que je souhaite personnellement, mais surtout quelque chose de plus grand: la fin d’un scénario qu’on avait tenté d’imposer à cette campagne, la fermeture d’une époque politique et la possibilité d’en ouvrir une autre.

La fin d’un détour, peut-être. Et enfin, l’horizon qui se dégage.

Moi-même je n’ai jamais aimé beaucoup les scénarios, d’autant plus qu’il y a une bonne vieille sagesse qui dit que, toujours, l’imprévisible arrive
– René Lévesque, 1983

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3 Commentaires

  1. “Mathieu Bock-Côté pousse cependant l’analyse plus loin. Derrière l’échec possible de Fréchette, il voit l’épuisement de tout un courant politique, celui de l’autonomisme québécois. C’est ici que son analyse rejoint directement la mienne.”

    Je crois que ce n’est que le début. Le populiste chef du PCQ à très bien compris l’envi de changement, la hargne d’une certaine frange de la société et la facilité que l’humanité a a justement ne pas prendre de décision à moins d’être au pied du mur… Non, la supercherie de la troisième voie est bien en selle.

    Finalement merci pour votre analyse et implication à la réflexion collective.

    • En effet. Je ne sous-estimerais pas le PCQ dans le futur. Duhaime va certainement essayer de trouver une “twist” pour aller chercher le vote des nationalistes non souverainistes… l’illusion d’une troisième voie reste, pour certains, l’idéal à promouvoir.

  2. Excellente réflexion!

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