It Follows : La matérialisation d’une angoisse permanente
It Follows s’impose comme l’un des exemples les plus marquants du renouveau du cinéma d’horreur contemporaine, un film qui conjugue avec intelligence concept simple et mise en scène rigoureuse pour produire une expérience sensorielle durable, fondée précisément sur la matérialisation progressive d’une angoisse qui ne se dissipe jamais. À partir d’une prémisse minimaliste, une malédiction qui se transmet par le désir et qui prend la forme d’une présence inarrêtable, It Follows construit un univers où l’angoisse ne repose plus sur le surgissement brutal, mais sur l’attente, sur cette idée qu’elle s’incarne lentement dans le réel sans jamais disparaître. Le film s’inscrit ainsi dans une tradition qui remonte à Halloween ou The Ring, tout en en proposant une relecture plus abstraite et existentielle. À titre personnel, il s’agit clairement de l’un de mes films d’horreur favoris du dernier millénaire, ce qui explique à la fois mon désir de le revisiter et celui de le faire découvrir à une amie encore sceptique face à la valeur cinématographique du genre, souvent réduit à ses formes les plus commerciales.
Ce qui frappe d’abord, c’est la cohérence formelle de l’ensemble. La mise en scène privilégie les plans larges et les mouvements circulaires, souvent des panoramiques à 360 degrés, qui obligent le spectateur à scruter constamment l’image, comme les personnages eux-mêmes. Cette stratégie visuelle transforme chaque arrière-plan en menace potentielle et installe une tension diffuse rarement relâchée, comme si l’angoisse elle-même trouvait constamment de nouvelles formes pour se rendre visible. Le montage refuse l’efficacité immédiate pour privilégier une temporalité étirée, presque hypnotique, renforçant l’impression d’inéluctabilité. Cette rigueur visuelle s’inscrit dans une volonté plus large de déréalisation, où les repères spatio-temporels deviennent volontairement instables. Le film se déroule dans un espace qui évoque à la fois une banlieue américaine contemporaine et une zone figée hors du temps, où cohabitent des éléments anachroniques, comme ces téléphones en forme de coquillage ou des références esthétiques empruntées à différentes décennies. Cette indétermination empêche toute inscription claire dans une époque ou une ville précise, et participe activement à l’angoisse, qui semble alors exister indépendamment de tout contexte, comme une présence permanente prête à s’incarner n’importe où, comme si la menace pouvait surgir partout, à tout moment, sans ancrage ni limite.
Le travail sonore participe pleinement à cette construction. La musique synthétique, inspirée des compositions de John Carpenter, agit comme une pulsation anxiogène qui enveloppe les images sans jamais les surcharger, renforçant cette sensation d’une angoisse continue qui ne connaît ni pause ni résolution. Elle accompagne un dispositif narratif fondé sur la répétition et la variation, où chaque apparition de la menace reconfigure l’espace et la perception du danger. Cette économie de moyens contribue à faire du film une œuvre singulière, capable de produire une peur diffuse sans recourir aux effets traditionnels du genre.
Sur le plan narratif, le film détourne les codes du cinéma d’horreur adolescent pour les déplacer vers une réflexion plus large sur le passage à l’âge adulte. Derrière son dispositif fantastique, It Follows met en scène une angoisse fondamentale, celle d’un basculement irréversible, qui ne cesse ensuite de se manifester sous différentes formes sans jamais disparaître. La malédiction, transmise par le rapport sexuel, convoque inévitablement l’imaginaire des infections transmissibles sexuellement, mais le film évite soigneusement toute lecture moralisatrice simpliste. Il ne s’agit pas d’un châtiment lié au désir, mais plutôt d’une métaphore de la transmission, de ce qui circule entre les corps sans que l’on puisse en reprendre le contrôle. En ce sens, l’analogie avec les ITS s’approfondit moins du côté de la culpabilité que de celui de la contamination diffuse, de l’irréversibilité et de la responsabilité partagée, chaque individu devenant à la fois porteur et vecteur d’un danger qu’il ne comprend jamais entièrement, une angoisse qui change d’hôte sans jamais s’éteindre. Cette logique transforme la sexualité en passage, presque en relais, inscrivant les personnages dans une chaîne où l’intimité devient le lieu même de la menace.
Cette dimension est d’autant plus marquante qu’elle trouve son origine dans une expérience intime du réalisateur David Robert Mitchell. Dans plusieurs entretiens, celui-ci explique que le concept du film provient de cauchemars récurrents vécus durant son enfance, dans lesquels une présence indéfinie le poursuivait lentement mais inévitablement, une idée qu’il a ensuite transformée en dispositif narratif central. Cette genèse onirique confère au « monstre » une qualité particulière, moins physique que mentale, presque abstraite, comme la matérialisation persistante d’une angoisse intérieure devenue visible, une incarnation directe de l’inconscient. (Voir par exemple cette entrevue détaillée : https://www.indiewire.com/features/general/it-follows-david-robert-mitchell-interview-1201427390/
)
Cette richesse thématique n’empêche pas certaines limites. Le refus d’explication, s’il participe à la force du film, peut aussi générer une frustration, notamment dans son dernier acte, où la logique interne semble parfois vaciller. Toutefois, cette fragilité s’intègre paradoxalement à la proposition globale, comme si l’incohérence faisait partie du malaise que le film cherche à produire, prolongeant cette angoisse plutôt que de la résoudre.
En définitive, It Follows existe comme une tentative de redéfinir les mécanismes de la peur au cinéma, en les débarrassant de leurs automatismes pour revenir à une forme plus pure, presque primitive. Il ne cherche pas tant à effrayer qu’à installer un état d’inquiétude durable, une sensation qui persiste bien après le visionnement, une angoisse qui se matérialise, se transmet et ne disparaît jamais complètement. Dans cette perspective, malgré quelques flottements, le film demeure une proposition forte et singulière, qui justifie pleinement une appréciation positive, et qui confirme, au-delà des préjugés encore tenaces, que le cinéma d’horreur peut atteindre une véritable exigence formelle et symbolique. ★★★★★★★☆☆☆ (7 sur 10)
It Follows
- -Une jeune femme est poursuivie par une force surnaturelle inconnue, après une relation sexuelle.



