Mars Express : Un polar futuriste d’une remarquable intelligence
Mars Express, film d’animation de science-fiction réalisé par Jérémie Périn, fait partie de ces œuvres qui redonnent à la science-fiction adulte une vraie tenue de cinéma. Premier long métrage du cinéaste, présenté à Cannes en 2023 puis sorti en France le 22 novembre 2023, le film suit la détective Aline Ruby et son partenaire androïde Carlos Rivera dans une enquête martienne qui déborde vite le simple polar pour devenir une réflexion sur le travail, la conscience et la place des êtres artificiels dans un monde gouverné par les intérêts privés. Il est d’autant plus étonnant de constater à quel point le film est resté relativement discret, car il se démarque nettement dans le paysage actuel, au point où sa découverte peut relever presque du hasard, comme une œuvre que l’on croise sans l’avoir anticipée et qui s’impose pourtant avec évidence. Source
Ce qui impressionne d’abord, c’est la qualité de la mise en scène. Jérémie Périn ne traite jamais son futur comme une simple vitrine technologique. Dès la première scène, le film donne le ton avec une forme d’avertissement implicite, signalant au spectateur qu’il devra rester attentif et ne rien tenir pour acquis. Le dessin 2D, soutenu par des apports numériques très lisibles, sert l’action, clarifie les espaces, donne une consistance concrète aux poursuites et aux fusillades. L’univers évoque bien sûr Ghost in the Shell, Blade Runner ou encore Minority Report, mais l’intérêt du film tient justement à sa capacité à transformer ces filiations en langage personnel. Les véhicules autonomes, les interfaces mentales, les machines organiques ou les périphéries martiennes ne sont pas là pour faire joli, ils participent tous à la dramaturgie. Source
Le scénario constitue l’autre grande réussite. Mars Express commence comme une enquête de disparition, puis élargit progressivement son horizon jusqu’à faire apparaître un système entier de domination. Cette structure narrative est l’une des forces du film, parce qu’elle préfère la progression, la déduction et la contamination des indices au bavardage explicatif. Périn comprend très bien qu’un monde futuriste devient crédible quand il est observé à travers ses usages, ses angles morts et ses tensions sociales. Comme dans les grands récits paranoïaques à la Chinatown, le complot n’a pas seulement pour fonction de surprendre, il sert à déplacer le regard du spectateur, à lui faire comprendre que derrière une affaire locale se cache un ordre politique plus vaste. Source
Mais le film ne serait qu’un exercice de style brillant s’il ne trouvait pas en Carlos sa véritable blessure. C’est là que Mars Express dépasse l’hommage. Le personnage n’est pas un simple relais philosophique sur l’intelligence artificielle, il porte une tristesse, une mémoire et une ambiguïté morale qui donnent au récit sa profondeur humaine. Le film retrouve ainsi quelque chose de la mélancolie de Blade Runner et de l’inquiétude politique de Ghost in the Shell, tout en donnant à l’émancipation des robots une portée presque sociale, comme si la question de la conscience artificielle révélait surtout notre incapacité à accueillir ce qui échappe à l’ordre productif. Source
Cette qualité n’a pas échappé à plusieurs critiques. Le Monde juge le film « très réussi » et souligne la rareté d’un tel imaginaire dystopique en France. Télérama parle d’un « cyberpolar enthousiasmant ». Le Point y voit un « réjouissant spectacle high-tech », tandis que The Verge insiste sur son élégance visuelle et sur sa capacité à exister au-delà de ses influences. Je partage largement cet enthousiasme. Ma seule réserve, assez mineure, tient à la densité de l’exposition initiale, qui demande une attention soutenue et laisse certains personnages secondaires un peu en retrait. Mais cette légère saturation est aussi la marque d’un film qui respecte assez son public pour ne pas tout simplifier.
Au fond, Mars Express existe pour rappeler que la science-fiction n’a de valeur que lorsqu’elle éclaire le présent sous une forme déplacée. Sous ses dômes martiens, ses androïdes et ses mégacorporations, le film parle déjà de nos dépendances techniques, de la privatisation du monde, de l’obsolescence programmée des corps et des vies. Rarement l’animation française récente m’aura semblé aussi adulte, aussi nerveuse, aussi cohérente dans ce qu’elle cherche à produire chez le spectateur, soit du plaisir de récit, mais aussi un trouble durable. Pour moi, cette réussite mérite sans difficulté ★★★★★★★★☆☆, 8 sur 10.
Mars Express
- -En l’an 2200, Aline Ruby, détective privée obstinée, et Carlos Rivera son partenaire androïde sont embauchés par un riche homme d’affaires afin de capturer sur Terre une célèbre hackeuse. De retour sur Mars, une nouvelle affaire va les conduire à s’aventurer dans les entrailles de Noctis, la capitale martienne, à la recherche de Jun Chow, une étudiante en cybernétique disparue. Noctis est leur ville, une utopie libertarienne rendue possible par les progrès en robotique, emblème d’un futur tourné vers les étoiles. Au fil de leur enquête, ils seront confrontés aux plus sombres secrets de leur cité ; ses institutions corrompues, ses trafics, ses fermes cérébrales, et les magouilles des toutes puissantes corporations. Mais des tueurs cyber augmentés ont eux aussi pris pour cible Jun Chow. Aline et Carlos se lancent dans une course désespérée pour sauver cette jeune femme qui, sans le savoir, détient un secret capable de menacer l’équilibre précaire sur lequel repose leur civilisation.

