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Posté par le 27 janvier 2026 dans Philosophie-politique, Politique

Refuser la polarisation étatsunienne pour mieux penser le Québec

Violence d’État, fascisme et pièges des paniques importées

En général, j’essaie de maintenir une certaine distance avec l’actualité étatsunienne. Non par ignorance, ni par indifférence, mais par lucidité. Donald Trump m’énerve, à l’instar du monde entier qu’il s’amuse à tenir sur la corde raide. Il est imprévisible, aime tester les limites, exhiber son sentiment de puissance, y compris face à ce que les États-Unis considèrent pourtant comme leurs alliés historiques. Mais plus profondément encore, au-delà de sa personne, la situation politique et sociale aux États-Unis me désespère d’une manière qui dépasse celle que je ressens face aux impasses canadiennes ou québécoises. Il y a là-bas une dramaturgie permanente, une tension constante, une fatigue morale qui aspire tout, et devant laquelle je me sens foncièrement impuissant.

Cette distance est aussi un choix politique. De gauche à droite, nous sommes en train de nous faire coloniser mentalement par l’univers politique et culturel des États-Unis. Nous importons leurs débats, leurs obsessions, leurs lignes de fracture, comme si elles étaient les nôtres. Or nous n’y sommes, pour l’essentiel, que des spectateurs. Nous n’avons aucune prise réelle sur ce système, aucune capacité d’en infléchir le cours. Y consacrer nos énergies intellectuelles comme s’il s’agissait d’un espace politique partagé est, à mon sens, une erreur stratégique autant qu’un piège culturel.

C’est pourquoi je choisis généralement de concentrer mes forces ailleurs; c’est à dire ici sur le Québec. Sur une société à taille humaine, imparfaite mais encore pensable, où la parole peut circuler, où les rapports de force sont lisibles, où une intervention citoyenne peut conserver un sens. Small is beautiful, non pas par romantisme, mais parce que l’échelle conditionne la possibilité même d’agir.

Mais parfois, il faut s’arrêter. Lever les yeux malgré soi. Regarder l’éléphant dans la pièce. Non pas pour s’y installer, mais parce que refuser de regarder devient alors une forme de déni.

Le choc. Quand l’éléphant devient une scène

Le meurtre commis récemment par des agents de l’ICE au Minnesota fait partie de ces moments.

Après avoir vu les images et pris le temps d’examiner les faits tels qu’ils apparaissent, je partage l’analyse selon laquelle il est difficile de qualifier autrement la mort d’Alex Pretty. Comme l’exprime avec justesse l’avocat et vidéaste Farnell Morisset, selon les standards juridiques américains eux-mêmes, on parle à tout le moins d’un meurtre au deuxième degré. Ce constat ne repose pas sur une indignation réflexe, mais sur une lecture attentive de la séquence des événements.

Les tentatives de justification circulent déjà, y compris chez nous. On invoque le chaos, la peur, la pression du moment, le fait que la victime était armée. Or l’arme était légale dans l’État du Minnesota, elle n’a jamais été manipulée par la victime, et les coups de feu subséquents ont été tirés alors qu’elle était à plat ventre, désarmée et déjà blessée. À partir de là, on ne parle plus d’une bavure, mais d’une violence d’État exercée, puis rationalisée.

Farnell Morisset , réaction à chaud sur la mort de Pretti
Sur ce point précis, celui de considérer la mort de Pretti comme un meurtre révélateur d’une tendance profondément inquiétante dans la société américaine, je rejoins entièrement l’opinion de Farnell Morisset, ancien militant libéral… donc issu d’un univers politique différent du mien. Cela rappelle une chose essentielle. En démocratie, il est vital de demeurer ouvert à des sources et à des voix qui évoluent dans d’autres formations politiques. Car ce n’est pas l’échange informé qui fragilise le lien social, mais bien la polarisation. La radicalisation commence par le refus d’écouter l’autre, se poursuit par l’intolérance aux nuances, et se referme dans des chambres d’écho imperméables au réel.

Et c’est ici que je sens devoir sortir, brièvement, de ma neutralité. Non par réflexe idéologique, ni par alignement partisan, mais parce que ce type de violence, lorsqu’il est justifié ailleurs, prépare toujours le terrain à sa justification ici. Lorsqu’on accepte que des agents de l’État puissent agir ainsi, pourvu que le récit soit bien cadré, on affaiblit collectivement nos propres garde-fous. Ce glissement-là, lent et souvent imperceptible, est celui qui m’inquiète réellement.

Oui, je m’inquiète aussi de la dérive autoritaire menée par le gouvernement Trump. Je m’inquiète de voir une agence comme l’ICE, devenue une quasi milice fédérale, intervenir de manière de plus en plus brutale, au point où des citoyens ordinaires peuvent désormais se retrouver tués lors d’opérations censées faire respecter la loi. Ce basculement est réel, documenté, et il mérite d’être nommé.

Ce deuxième meurtre commis par des agents de l’ICE à Minneapolis ne peut d’ailleurs pas être lu isolément. Pour plusieurs analystes, il s’inscrit dans une dynamique plus large de désagrégation interne qui traverse les États-Unis depuis des années, certains allant jusqu’à parler d’une guerre civile larvée, jamais véritablement refermée depuis la guerre de Sécession. Une société profondément fragmentée, où la violence politique, longtemps contenue, tend à se normaliser, d’abord dans le discours, puis dans les pratiques de l’État lui-même. Dans ce contexte, chaque événement de ce type agit comme un révélateur, parfois même comme un point de bascule, non pas nécessairement vers un conflit ouvert immédiat, mais vers un seuil où la légitimité de l’usage de la force cesse d’être partagée.

Mais ce conflit n’est pas le nôtre. Cette polarisation extrême, cette logique de camps irréconciliables, cette guerre culturelle permanente ne doivent en aucun cas devenir notre horizon politique. Ni au Canada aujourd’hui, ni demain, je l’espère, dans un Québec indépendant. Notre responsabilité collective est précisément de refuser cette importation mécanique des fractures étatsuniennes, de ne pas nous laisser aspirer dans une dramaturgie qui n’est pas la nôtre, et de préserver un espace politique où le désaccord demeure possible sans basculer dans la logique de l’ennemi intérieur.

Quand la polarisation internationale détourne les Québécois de leurs priorités : Ce texte prolonge directement la réflexion développée ici sur l’importation des conflits politiques étatsuniens et leurs effets de brouillage sur le débat québécois. J’y analyse comment la polarisation internationale détourne l’attention de nos propres enjeux nationaux et affaiblit la capacité d’agir politiquement ici. 👉 Cliquez sur l’image pour lire le texte

Quand l’émotion devient carburant politique

Le meurtre abject d’Alex Pretty par des agents de l’ICE comporte toutefois un autre risque, plus insidieux. Celui de servir de déclencheur émotionnel à un activisme opportuniste, prompt à instrumentaliser l’indignation légitime pour accélérer la polarisation de notre propre société. Lorsque l’émotion devient le principal carburant de l’intervention politique, elle tend à court-circuiter l’analyse, à imposer des lectures morales immédiates, et à importer ici, sur le feu de l’indignation, des cadres idéologiques forgés ailleurs, sans égard à notre contexte réel.

Analyse de la réélection de Trump, des réactions de la gauche québécoise, et du rôle du wokisme dans la polarisation politique en Amérique du Nord.

La gauche québécoise face à Trump. Réflexion sur le wokisme et ses dérives : Dans cet article, je m’attarde à la manière dont une partie de la gauche québécoise réagit à Trump en important des cadres moraux et idéologiques américains, souvent au détriment de l’analyse contextuelle. Une réflexion qui éclaire directement les mécanismes de polarisation décrits dans le texte actuel. 👉 Cliquez sur l’image pour lire le texte

C’est précisément à cet endroit que le débat devient plus délicat. Non pas au moment de nommer la violence ou de reconnaître l’horreur de l’événement, mais lorsque cette émotion brute se transforme en moteur politique pressé, avide de catégories morales totalisantes et de sommations idéologiques. C’est dans ce climat saturé d’urgence émotionnelle que certaines notions commencent à circuler, non plus comme outils de compréhension, mais comme instruments de polarisation.

J’aurais eu envie de répondre sur le mur de ce contact qu’il n’y a pas d’infiltration de l’extrême droite au PQ, et que sa position sur la scène internationale est beaucoup plus pragmatique que ce que certains partisans manichéens veulent bien admettre (c’est d’ailleurs le sujet de mon prochain texte). Mais face à certains milieux politiques, il faut parfois savoir se taire si l’on ne veut pas être aussitôt exclu de leur chambre d’écho.

Est-ce du fascisme ici ? Assistons-nous à une montée de l’extrême droite aux États-Unis, avec des résonances ailleurs en Occident. La question est légitime. Elle est complexe. Elle mérite débat. Il serait irresponsable de nier ce qui se joue actuellement au sud de la frontière.

Cependant, le piège récurrent consiste à utiliser cette situation américaine comme un prisme unique pour lire notre propre réalité. Encore une fois, le danger n’est pas seulement ce qui se passe là-bas, mais la tentation d’importer ici des catégories, des urgences et des sommations qui ne correspondent pas à notre contexte politique réel.

Y a-t-il une montée du fascisme au Canada ou au Québec.

La réponse rationnelle est non, pas vraiment. Pas au sens historique, pas au sens institutionnel, pas dans les dynamiques réelles de pouvoir. Confondre ce qui se passe aux États-Unis avec notre situation propre relève davantage de la projection que de l’analyse.

Regardons les acteurs concrets. Pierre Poilievre, chef du Parti conservateur du Canada, surfe clairement sur le ressentiment anti-woke qui traverse l’Occident. Il est un conservateur décomplexé, volontiers populiste, parfois cynique. Mais il n’est pas fasciste. Même Maxime Bernier, figure désormais marginale convertie au libertarianisme dur et flirtant avec certaines thèses complotistes, n’est pas fasciste. Il est un symptôme de la fragmentation politique contemporaine, pas l’avant-garde d’un régime autoritaire.

Au Québec, le tableau est tout aussi révélateur. François Legault se présente volontiers comme nationaliste, mais gouverne avant tout comme un affairiste libéral classique, arrimé aux intérêts économiques dominants. Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec, est un libertarien assumé, souvent de mauvaise foi, souvent démagogue. Et pourtant, paradoxe révélateur, sa simple présence à la tête d’un parti de droite a sans doute davantage contribué à la normalisation sociale de l’homosexualité au Québec ces dernières années, par effet de banalisation, que bien des campagnes militantes progressistes fondées sur l’injonction morale.

Quant à Mathieu Bock-Côté, il est un nationaliste conservateur, point. Ni plus ni moins. Et Paul St-Pierre Plamondon, chef le plus clairement social-démocrate que le Parti québécois se soit donné depuis Parizeau, n’a de fasciste que les étiquettes que certains agents fédéralistes s’acharnent à lui coller pour disqualifier par avance toute perspective de rupture nationale.

Bref, le fascisme supposé au Canada et au Québec relève aujourd’hui largement de la fabulation politique. Et l’appel à l’urgence, à la sommation morale, à la nécessité de choisir son camp maintenant, est non seulement inapproprié, mais potentiellement plus dangereux pour l’équilibre démocratique que l’éventuel retour au pouvoir d’une droite traditionnelle. Car cette logique d’urgence fabrique la polarisation qu’elle prétend combattre, rigidifie les positions, et prépare le terrain à des alignements mécaniques qui servent d’abord le régime fédéral canadien, bien plus que la démocratie elle-même.

Capture d’écran tirée d’un groupe associé à Québec solidaire, publiée par un militant radical bien connu dans les médias sociaux. On notera que 178 personnes ont approuvé cette représentation fortement polarisante du paysage politique québécois, sans qu’il n’y ait jamais eu, à ma connaissance, le moindre rappel à l’ordre public de la part des officiers du parti face aux débordements répétés de ce type de discours.
Une telle lecture suggère implicitement que près de 90 % de la population se situerait “à droite”, effaçant toute nuance idéologique réelle. Dans un climat de polarisation croissante, ce genre de schématisation contribue à naturaliser l’idée d’une majorité hostile et rapproche dangereusement le débat d’une logique où l’autoritarisme pourrait être justifié au nom de la lutte contre un fascisme présenté comme omniprésent.

Car il faut voir l’ensemble du tableau. Il est parfaitement normal que le gouvernement libéral du Canada soit sous tension face aux menaces constantes de l’administration Trump. Mais ce même gouvernement doit aussi composer, en parallèle, avec le retour du Parti québécois et, par extension, avec la résurgence de la question indépendantiste.

Cette double pression, externe et interne, crée un contexte propice à l’instrumentalisation morale. Dans ce cadre, la lutte contre le fascisme peut devenir autre chose qu’un outil d’analyse. Elle peut se transformer en arme politique, utilisée pour disqualifier le nationalisme québécois, l’associer à des dérives étrangères, et défendre par ricochet le statu quo fédéraliste. C’est précisément ce glissement que je refuse.

C’est à cet endroit que le débat devient plus délicat, et que les lignes de fracture apparaissent à l’intérieur même de notre espace intellectuel québécois. C’est dans ce contexte que je me suis senti visé par le dernier texte de Jonathan Durand Folco, et plus particulièrement par l’usage qu’il fait d’une nouvelle notion de son cru qu’il dénomme le « facho-scepticisme ». Non parce que je nierais les dérives autoritaires observables aux États-Unis, mais parce que cette catégorie, appliquée sans précaution au contexte québécois, me semble produire plus de confusion stratégique que de clarté politique.

Pour en finir avec le facho-scepticisme

Cliquez sur l’image pour aller lire le texte “Pour en finir avec le facho-scepticisme (partie II)” de Jonathan Durand Folco sur son site web

J’ai trouvé instructif le rappel historique qu’il propose sur les usages et les métamorphoses du fascisme. Son dernier livre récent sur cette question en fait d’ailleurs un spécialiste du champ. Cela dit, je persiste à croire que l’usage actuel de ce terme relève moins d’un effort d’analyse que d’une importation stratégique, portée par des acteurs libéraux soucieux de contenir le retour en force du nationalisme québécois, non pas tant par intention explicite que par les effets politiques qu’il produit dans l’espace public.

Un autre désaccord fondamental apparaît ici, lorsqu’il est question du déplacement de la fenêtre d’Overton. Le concept est pertinent, mais son usage demeure, à mes yeux, incomplet. Il ne prend pas suffisamment en compte un facteur central des dernières années. L’émergence et la radicalisation du wokisme aux États-Unis ont agi comme un puissant catalyseur politique, repoussant une partie importante de l’électorat vers Trump, non par adhésion à son projet, mais par rejet d’un progressisme perçu comme moralisateur, punitif et déconnecté du réel.

Autrement dit, la balance du pouvoir n’a pas entériné Trump. Elle a rejeté le wokisme ambiant. Refuser de voir cette dynamique revient à se condamner à répéter les mêmes erreurs d’analyse, et surtout à nourrir la polarisation que l’on prétend combattre. Dans cette guerre culturelle importée, chaque camp existe désormais par opposition à l’autre. L’un ne survit qu’en alimentant l’excès de son adversaire.

Quand le wokisme pousse la fenêtre d'Overton vers la droite

Quand le wokisme fait le jeu des conservateurs : ma réflexion sur la dérive identitaire et le déplacement de la fenêtre d’Overton.👉 Cliquez sur l’image pour lire le texte

D’ailleurs, à titre d’exemple très concret, ma propre réplique à Jonathan Durand Folco, portant précisément sur sa lecture de la fenêtre d’Overton, n’a pas été retenue par Le Devoir. Ce refus n’est pas anodin. Il éclaire rétrospectivement l’éviction de Christian Rioux et confirme qu’il est désormais pratiquement impossible, à l’intérieur de ce journal, de questionner frontalement les dogmes woke du moment sans se heurter à une clôture éditoriale. Ce qui se présente encore comme un espace de débat fonctionne de plus en plus comme un cadre normatif, où certaines grilles morales sont admises d’emblée et soustraites à la discussion.

C’est précisément cette logique que je refuse. Pour se dégager de l’influence de l’un, il ne suffit pas de combattre l’autre. Il faut refuser le terrain même sur lequel cette polarisation s’impose. Cette guerre culturelle n’est pas la nôtre. Elle étouffe l’équilibre démocratique et réduit la complexité de nos débats. À cette logique, j’oppose une lucidité contextuelle. Elle consiste à reconnaître pleinement les dérives autoritaires ailleurs, à refuser leur banalisation, tout en s’interdisant de projeter mécaniquement ces catégories sur notre réalité nationale.

Un autre point de friction politique, et non le moindre, mérite d’être nommé ici. Jonathan Durand Folco occupe formellement la position de professeur, et rien, en soi, ne disqualifie ce statut ni la rigueur intellectuelle de certaines de ses analyses. Cette position explique aussi, en partie, l’influence réelle qu’il a acquise auprès d’une frange de la gauche radicale québécoise, où son discours est souvent perçu comme critique, voire révolutionnaire.

Il n’en demeure pas moins qu’un paradoxe s’impose à l’observation. Bien que son argumentaire se présente en surface comme radicalement subversif, il s’inscrit pourtant sans difficulté dans l’espace institutionnel dominant. Il peut ainsi être invité à Radio-Canada pour y expliquer la montée du fascisme au pays, intervenir à titre d’expert légitime dans le débat public au sein des cercles progressistes, et publier ses positions dans les pages du Devoir, journal qui, depuis quelques années, traite le wokisme comme un cadre éditorial quasi intangible. À tel point que cette nouvelle religion civique du multiculturalisme canadien y est devenue pratiquement non contestable, comme l’a illustré récemment l’éviction de Christian Rioux.

Pourquoi l’éviction de Christian Rioux du Devoir soulève une inquiétude démocratique, révèle un glissement idéologique et interroge le pluralisme médiatique au Québec.👉 Cliquez sur l’image pour lire le texte

Je ne présente pas cela comme un fait objectif et définitif, mais comme une impression politique persistante, qui mérite d’être interrogée. Car si un discours se réclame d’une posture révolutionnaire tout en demeurant parfaitement compatible avec l’ordre politique, médiatique et symbolique existant, sans jamais susciter de résistance institutionnelle réelle, la question se pose quant à sa fonction concrète. Une critique qui circule librement dans les médias d’État, qui ne provoque aucune réaction défensive du pouvoir, ne contribue-t-elle pas, malgré elle, à en stabiliser les contours.

Or, cette intégration institutionnelle ne me paraît pas sans effets. Du moins, c’est ainsi que je crois l’avoir perçue. Elle tend à produire certains angles morts politiques, surtout lorsqu’on quitte le terrain théorique pour entrer dans celui, beaucoup plus concret, des rapports de force électoraux. C’est à cet endroit précis que, à quelques reprises déjà, il m’a semblé voir son jupon libéral dépasser, notamment lors de la dernière élection fédérale, où certaines prises de position paraissaient moins orientées vers une logique de rupture que vers la stabilisation de l’ordre existant.

À l’inverse, mon travail de blogueur indépendant ne s’inscrit dans aucune trajectoire de carrière institutionnelle. Il ne bénéficie d’aucune protection institutionnelle et n’ouvre l’accès à aucune des ressources du régime fédéral canadien. J’écris depuis une position plus fragile, plus exposée et fondamentalement subversive, ancrée dans un lieu social plus modeste, plus proche des intérêts matériels et symboliques du peuple québécois, historiquement appelé à être contenu ou disqualifié par les élites fédéralistes. Il me semble important de rappeler que ce qui se présente parfois comme une gauche radicale révolutionnaire est souvent bien plus intégré au cadre institutionnel qu’elle ne le reconnaît, tandis que les voix réellement indépendantes assument, elles, des coûts bien réels. C’est depuis cet endroit que j’écris et que je prends position.

Dès lors, une question devient légitime et ne peut plus être éludée. Où Jonathan Durand Folco se situe-t-il réellement sur la question constitutionnelle. Lorsque viendra le moment décisif, face à un projet indépendantiste porté par le Parti québécois, entend-il appuyer le camp du OUI ou celui du NON. Tout indique que cette réponse demeurera volontairement floue (du moins, le plus longtemps possible pour lui). Or, cette ambiguïté n’est pas neutre. Elle lui permet précisément d’intervenir comme expert de la lutte antifasciste pour mettre en suspicion le projet indépendantiste, non pas sur la base de son contenu politique réel, mais par déplacement moral, au nom de l’urgence, de la vigilance ou du risque de dérive.

Face à la vague Carney, la « gauche » québécoise choisit de se taire… ou de voter libéral

J’y examine un moment précis où la logique de vigilance morale et de peur du pire a conduit une partie de la gauche à neutraliser toute perspective de rupture politique. Un exemple concret des mécanismes de disqualification et de stabilisation du régime évoqués dans le texte présent. 👉 Cliquez sur l’image pour lire le texte

C’est à cet endroit précis que la lutte contre le fascisme peut glisser de l’analyse nécessaire vers un dispositif de disqualification symbolique du nationalisme québécois. En associant implicitement le projet de rupture nationale à une zone de danger moral, ce type d’intervention fragilise la capacité de nombreux progressistes à assumer une position souverainiste sans craindre l’assignation, la suspicion ou même les représailles médiatiques. La critique cesse alors d’être un outil de vigilance démocratique pour devenir un mécanisme de neutralisation politique, non par censure directe, mais par saturation morale de l’espace public.

C’est sur ce terrain que se situe l’essentiel de mon désaccord avec Jonathan Durand Folco. Il ne porte ni sur la nécessité de la vigilance démocratique, ni sur la compréhension historique du fascisme, qu’il expose par ailleurs avec sérieux. Il porte sur l’usage totalisant de ces catégories et sur la manière dont elles finissent par structurer le débat avant même qu’il ait lieu, en imposant des cadres moraux qui orientent la pensée autant qu’ils la contraignent.

Lorsque cette critique cesse d’être abstraite pour devenir opératoire dans l’espace politique, certains réflexes apparaissent. Non sous la forme d’un engagement explicite, mais par une tendance à stabiliser l’ordre existant dès que la question nationale surgit. C’est ce glissement, plus que le désaccord théorique, qui me semble devoir être interrogé.

Comme l’écrivait George Orwell : « Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée. »

Pour conclure, la lucidité contextuelle que je défends repose sur une idée simple mais exigeante. L’indépendance du Québec ne se construira ni dans l’alignement idéologique sur des camps étrangers, ni dans la peur de paraître insuffisamment vertueux aux yeux de grilles morales importées. Elle se construira dans notre capacité à distinguer, à hiérarchiser et à agir en fonction de nos propres intérêts nationaux.

Car l’enjeu fondamental demeure ailleurs. Il se situe dans notre capacité à préserver une culture politique qui résiste à la polarisation, qui maintient des canaux ouverts entre des sensibilités différentes et qui refuse de transformer chaque événement en test de loyauté idéologique. De la polarisation naît presque toujours la radicalisation. Et de la radicalisation émergent des chambres d’écho où le rapport au réel se déforme, où les tensions sociales s’exacerbent, et où la manipulation politique trouve un terrain fertile. C’est précisément vers cet engrenage que cherchent à nous entraîner certains acteurs politiques au Québec, comme en mobilisant la lutte contre le fascisme non comme outil d’analyse, mais comme levier moral destiné à défendre, en dernière instance, l’ordre du régime libéral en place.

Exemple typique d’une “gauche” institutionnalisée qui alimente la polarisation tout en protégeant le régime en place, sous couvert d’un antifascisme de posture. Le mot « régime » devient tabou, toute tentative de débat est aussitôt bloquée, et la chambre d’écho se referme. On a ici affaire à une désinformation canadianiste assumée, portée par un personnage régulièrement encensé à Radio-Canada et qui, sans surprise, verrouille ses réseaux dès qu’une contradiction sérieuse menace son récit.

Refuser la polarisation ambiante n’est donc pas une posture de retrait. C’est un choix politique pleinement assumé. Un choix qui vise à protéger l’espace démocratique québécois et à préserver le cœur même du projet indépendantiste, la capacité, encore fragile mais bien réelle, de décider collectivement de notre avenir politique, plutôt que de demeurer des spectateurs aliénés de conflits qui ne sont pas les nôtres.

Un peuple qui ne pense pas par lui-même est condamné à répéter les pensées des autres.
Pierre Vadeboncoeur

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