Angine de Poitrine et la panique morale du conspivers droitard
Depuis quelques jours, une étrange controverse circule autour du duo québécois Angine de Poitrine, à la suite de leur passage à Tout le monde en parle. Devant certaines réactions, j’ai choisi de partager sur Facebook un statut de mon contact David Saucier que je trouvais particulièrement pertinent. Mais en prenant un peu de recul, ce qui m’intéresse surtout dans cette histoire n’est pas tant le groupe lui-même que la réaction qu’il a provoquée.
Dans son statut, David résumait assez bien l’ironie de la situation en posant une question simple. La droite anti-woke est-elle devenue woke à son tour. Depuis quelques jours, certains réseaux passent leur temps à chialer contre ce petit duo québécois comme si un drame culturel venait de se produire.
Son intuition est assez juste. Entre une droite anti-Québec qui carbure à longueur de journée à cracher sur la culture québécoise pour faire des vues et des likes, et un duo de musiciens qui explore une proposition artistique étrange et décalée, le choix n’est pas très difficile. Dans le doute, autant choisir la création.
David rappelait aussi, avec un certain humour, qu’entre Angine de Poitrine et certains humoristes obsédés par l’idée de répéter que les Québécois seraient irrémédiablement racistes, son choix allait encore une fois au duo du Saguenay. Non pas par adhésion idéologique, mais simplement parce que leur univers absurde a au moins le mérite de faire sourire.
Et il faut reconnaître que l’objet culturel lui-même est plutôt singulier. Un math-rock microtonal complètement barré, des masques en papier mâché géants, une énergie presque hypnotique. Tout dans leur univers semble chaotique, presque grotesque. Pourtant, c’est là que réside le paradoxe. Derrière cette mise en scène déjantée se cache une musique d’une précision chirurgicale, exécutée au quart de tour. Une mécanique sonore d’une complexité remarquable qui trahit le génie, la performance et parfois même l’exploit. Bref, exactement le genre de proposition artistique qui ne cherche pas à plaire à tout le monde.
Ce qui me fascine dans cette controverse, si controverse il y a vraiment, ce n’est donc pas tant Angine de Poitrine que la réaction qu’ils provoquent. On dirait que toute une faune réactionnaire, qu’on n’avait presque plus vue depuis la pandémie de Covid-19, ressort soudainement du sous-sol du conspivers pour analyser des triangles, des masques et des symboles comme si un rituel satanique venait d’être diffusé en direct à la télévision.
La scène est presque comique. Mais ce qui frappe surtout dans cette histoire, c’est notre mémoire collective étonnamment courte.
Parce que jouer avec l’imagerie ésotérique ou occulte fait partie depuis longtemps de l’arsenal du rock et de l’art performatif. Depuis les années 1970, des artistes comme David Bowie, Ozzy Osbourne, Kiss ou Marilyn Manson ont utilisé ces codes visuels pour provoquer, intriguer ou simplement attirer l’attention. Souvent avec une bonne dose d’ironie.
Ce type de symbolique fonctionne d’ailleurs toujours pour la même raison. Il suffit de quelques images un peu mystérieuses pour déclencher une avalanche d’interprétations chez ceux qui prennent tout cela au premier degré.
Je dois l’avouer, voir certains réseaux complotistes entrer immédiatement en mode panique devant quelques triangles stylisés a quelque chose de franchement amusant. On dirait presque une performance artistique involontaire.
Dans un autre commentaire qui circulait sur Facebook, l’essayiste Philippe Sauro Cinq-Mars formulait d’ailleurs une réflexion intéressante sur cette étrange symétrie idéologique. Pendant longtemps, écrit-il, il avait lui-même résisté à l’expression « droite woke », estimant que le wokisme relevait d’une logique intellectuelle bien particulière, issue notamment du postmodernisme et nourrie de concepts comme la déconstruction, l’intersectionnalité ou encore le pouvoir symbolique. À ses yeux, les réactions outrées de la droite face à certains phénomènes culturels ne relevaient pas de la même dynamique.
Mais il reconnaît aujourd’hui voir apparaître un phénomène nouveau. Lorsque certains militants se présentent eux-mêmes comme des gens « éveillés » face à une masse de « dômiens », tout en se disant constamment « trigger » par la moindre provocation culturelle, l’ironie devient difficile à ignorer. Comme il le résume avec humour, « éveillé », en anglais, se dit justement woke.
Cinq-Mars pousse même la réflexion plus loin en posant une question assez simple. Si l’on critique constamment l’état culturel du Québec au nom d’un certain dynamisme national, ne devrait-on pas se réjouir lorsqu’un projet artistique singulier réussit à attirer l’attention à l’international. Autrement dit, faut-il vraiment s’indigner chaque fois qu’un objet culturel sort un peu des sentiers battus.
« On peux-tu juste être fiers que quelque chose d’un peu différent se produise pour une fois dans notre province et que ça intéresse à l’international ? » demande-t-il, avant d’ajouter avec une pointe d’ironie qu’il aurait peut-être fallu, pour éviter la controverse, un autre « chanteur à voix » dans la tradition de Céline Dion, de Jean Lapointe ou de Jean Ferrat.
L’étrange, l’expérimental et l’absurde ont toujours fait partie de l’histoire de la musique. Pourtant, on dirait que certains découvrent soudainement que la culture peut parfois sortir du moule. Comme si l’art devait désormais rester dans un corridor étroit, parfaitement conforme et rassurant.
Il y a donc une ironie assez savoureuse dans tout cela. Ainsi, plusieurs critiques virulentes viennent justement de milieux qui passent leur temps à dénoncer la culture « woke ». Pourtant, devant une proposition artistique un peu étrange, la réaction est exactement la même que celle des moralistes qu’ils prétendent combattre.
Pendant ce temps, on a ainsi deux musiciens de Chicoutimi qui inventent un univers étrange, explorent une musique qui échappe aux formats habituels, accumulent des millions de vues et font rayonner quelque chose d’un peu imprévisible venant du Québec.
Je dois d’ailleurs dire que j’apprécie un détail symbolique dans leur démarche. Le groupe assume pleinement un nom francophone, Angine de Poitrine. Ce simple choix oblige déjà une partie du public international à faire une recherche pour comprendre ou traduire le nom. Dans un monde culturel largement dominé par l’anglais, c’est déjà beaucoup.
Et il faudrait peut-être rappeler une chose toute simple. Les artistes ne sont pas obligés d’avoir un message à transmettre.
Dans le cas de ces deux énergumènes éclectiques, je ne trip pas particulièrement sur le concept absurde. Mais je respecte leur démarche, à commencer par leur choix de maintenir l’anonymat et de laisser la musique parler avant le reste.
Ce sont des musiciens, pas des porte-paroles politiques ni des ambassadeurs culturels. Ils font de la musique instrumentale originale. Le reste, les masques, les symboles, l’univers visuel, c’est du marketing, de l’emballage, du théâtre.
Au moins, ces deux-là ne passeront pas leur temps dans les médias institutionnels à expliquer au reste de la société comment elle devrait penser, parler ou se comporter. Et c’est peut-être là l’ironie la plus savoureuse de toute cette histoire. Ceux qui s’indignent le plus de leur présence semblent oublier que ces musiciens ne prétendent justement pas nous faire la morale.
Et pour être bien clair, si l’on doit comparer ce type de proposition artistique à certains artistes obsédés par la politique identitaire, mon choix est vite fait. Je préfère cent fois plus d’excellents musiciens qui s’expriment dans un langage inventé qui ne veut rien dire que des artistes qui désertent la musique pour occuper la sphère publique avec des discours de victimisation permanente, à l’instar de l’exécrable Safia Nolin en passant.

Chaque fois que Safia Nolin va à Radio-Canada pour exprimer son opinion woke et nous dire comment voir les choses, elle le fait avec un cachet financé, en partie, par nos impôts.
À choisir entre la posture militante et la musique, je choisis la musique.
On peut aimer ou non. Les goûts musicaux ne sont pas une obligation collective. Mais dans un petit peuple comme le nôtre, voir des créateurs d’ici expérimenter, provoquer et se faire remarquer ailleurs devrait au moins susciter un peu de curiosité.
Par simple curiosité, et aussi par solidarité nationale, je vais probablement acheter leur album. Question de découvrir davantage ce qui sonne déjà à mes oreilles comme une musique originale, audacieuse et rafraîchissante.
Et parfois, en musique, l’essentiel est simplement là.
Faire de la musique.
Sans déviation par rapport à la norme, le progrès n’est pas possible
– Frank Zappa










