Et si vous aviez aimé MBC parce que vous pensiez lire Amir Khadir?

Quand le nom de l’auteur pèse davantage que l’idée elle-même : petite expérience sur nos réflexes partisans et nos chambres d’écho.
Avant d’aller plus loin, prenez simplement quelques secondes pour lire cette publication comme vous liriez n’importe quel statut qui apparaît dans votre fil Facebook. Ne cherchez pas encore à savoir pourquoi je vous la montre. Lisez-la, voyez ce qu’elle vous inspire, si vous êtes plutôt d’accord ou en désaccord, si elle vous semble intéressante, excessive, pertinente ou banale

Montage fictif créé pour cette expérience sur le biais partisan. Amir Khadir n’est pas l’auteur de cette publication.
Bon. Maintenant que vous l’avez lu, je dois vous dire quelque chose : Amir Khadir n’a jamais écrit ce statut. Cette publication est un montage que j’ai fabriqué moi-même. Et si je vous ai laissé quelques secondes avec cette impression avant de révéler le procédé, c’est précisément parce que ces quelques secondes constituent le cœur de l’expérience.
Je ne cherche pas à fabriquer une fausse nouvelle ni à mettre durablement des paroles dans la bouche de quelqu’un que je respecte. Au contraire, je révèle volontairement le montage presque aussitôt. Ce que je voulais observer, c’est ce petit mécanisme très banal de nos comportements politiques : nous prétendons juger les idées pour elles-mêmes, alors que nous les filtrons souvent d’abord selon l’identité de celui ou celle qui les formule. Sur Facebook, ce phénomène devient encore plus intéressant parce qu’un « J’aime » ne traduit pas seulement un accord intellectuel. Il constitue aussi un geste public, un signal envoyé à notre réseau sur ce que nous acceptons d’endosser et sur les personnes auxquelles nous consentons, parfois inconsciemment, à être associés.
Tout est parti d’un statut de Mathieu Bock-Côté sur la campagne électorale que j’ai moi-même partagé sur mon mur Facebook pour ouvrir la discussion. Ce qui m’intéressait dans son analyse, c’était surtout l’idée que le récit québécois se trouve de plus en plus aspiré par Ottawa, Mark Carney, Donald Trump et la guerre commerciale, pendant que Christine Fréchette bénéficie d’un cadrage qui lui permet de se présenter comme le bouclier québécois dans une confrontation définie ailleurs. Or, dans les commentaires sous mon propre partage, une partie des réactions s’est immédiatement concentrée sur l’expression « noyade migratoire », jusqu’à ce que certains en viennent pratiquement à affirmer qu’il ne faudrait jamais citer MBC. Jamais. C’est cette réaction, apparue directement dans mon fil de discussion, qui m’a frappé : à partir de là, le nom de l’auteur semblait suffire à disqualifier l’analyse avant même qu’on accepte de la considérer.

Publication originale de Mathieu Bock-Côté ayant servi de point de départ à l’expérience sociale décrite dans cet article.
J’ai donc conservé l’ossature de son raisonnement, retiré certains marqueurs rhétoriques qui lui sont propres et transposé l’ensemble dans un registre davantage associé à une gauche indépendantiste, avant de placer le nom d’Amir Khadir au-dessus. Mon intention n’était pas de faire croire durablement qu’il avait tenu ces propos, mais de déplacer momentanément l’étiquette afin d’observer ce qu’elle changeait dans notre disposition à recevoir le message.
Je tiens d’ailleurs à m’excuser auprès d’Amir Khadir d’avoir utilisé son nom et son image pour cette expérience. Je l’ai choisi précisément parce qu’il demeure, à mes yeux, une figure importante et respectée de notre discussion intellectuelle et démocratique québécoise. J’ai souvent partagé ses statuts pour exactement la même raison que je peux aujourd’hui partager celui de MBC : parce qu’un propos précis me semble mériter d’être lu, pas parce que j’endosse l’ensemble de la pensée de son auteur. Et le phénomène inverse m’est tout aussi familier. Lorsque je partage Amir, il arrive que des gens plus à droite dans mon réseau réagissent immédiatement à Amir Khadir, à son parcours ou à ce qu’ils lui reprochent depuis des années, plutôt qu’au sujet précis que je voulais mettre en discussion. Le biais ne connaît donc pas de camp : trop souvent, nous jugeons le messager avant même de considérer le message.
C’est précisément là que l’expérience devient intéressante. Nous identifions l’auteur, nous le situons politiquement, puis cette information colore la réception de tout ce qui suit. Le « like » devient aussi un petit geste d’appartenance ou de conformité : approuver publiquement une idée peut être plus facile lorsqu’elle provient de quelqu’un que notre milieu considère fréquentable, et beaucoup plus coûteux lorsqu’elle arrive du « mauvais » camp. C’est ainsi que les chambres d’écho se construisent, non seulement en rejetant certaines idées, mais en développant progressivement une cartographie implicite des personnes auxquelles il serait permis ou interdit de donner raison.
Cette petite expérience n’a évidemment aucune prétention scientifique. Je n’ai ni échantillon représentatif ni groupe témoin. Il s’agit plutôt d’une provocation méthodologique destinée à rendre visible un automatisme. Et je ne souhaite surtout pas réserver l’exercice à la gauche : je pourrais éventuellement inverser le dispositif en prenant une réflexion authentique d’Amir Khadir ou d’une autre figure de gauche et en la plaçant temporairement sous une étiquette associée à la droite, comme celle de MBC, afin d’observer si le même réflexe partisan se manifeste dans l’autre sens. Là encore, la fausse attribution devra être révélée rapidement. L’objectif n’est pas de produire des faux, mais de montrer combien l’étiquette peut modifier notre rapport à une idée alors que l’idée, elle, demeure la même.
Mais il y a aussi un enjeu politique derrière ce jeu. L’analyse de MBC rejoint directement une réflexion que j’avais déjà amorcée dans « Sauver la CAQ pour battre le Parti québécois » : à qui profite la survie électorale de la CAQ et, maintenant, qui bénéficie d’une campagne recentrée autour d’Ottawa, de Trump et de la guerre commerciale? MBC pousse cette intuition plus loin en s’intéressant à la mise en scène même de la campagne. C’est cette piste que je compte maintenant développer, parce que je pense qu’elle touche à l’une des clefs de compréhension de l’élection actuelle.

À lire en correspondance : « Sauver la CAQ pour battre le Parti québécois ». J’y amorçais déjà la réflexion sur les intérêts servis par la survie de la CAQ. Le présent texte en développe une autre dimension : le cadrage du récit électoral lui-même.
Mais au fond, il y a quelque chose de plus important encore derrière cette petite expérience. Si nous voulons évoluer collectivement, il faudra apprendre à accorder davantage de valeur aux idées, à leur cohérence et à ce qu’elles permettent de comprendre qu’au nom de celui ou celle qui les porte. Les personnes passent, changent de rôle, se trompent, évoluent ou disparaissent; les idées, elles, circulent, se confrontent, se corrigent et peuvent être reprises par d’autres. Leur porteur est finalement beaucoup plus accessoire et remplaçable qu’on ne veut bien l’admettre dans nos réflexes partisans.
C’est probablement là que commence une véritable maturité démocratique : être capable de transcender les étiquettes partisanes suffisamment longtemps pour examiner une proposition en elle-même, sans demander d’abord si elle provient du bon camp. Cela ne signifie évidemment pas devenir neutre ou renoncer à ses convictions. Cela signifie simplement s’élever au-dessus du réflexe tribal pour retrouver une forme de liberté intellectuelle. Parce qu’une société qui n’est plus capable de reconnaître une idée juste lorsqu’elle vient de l’adversaire finit inévitablement par appauvrir sa propre intelligence collective.
Le vrai sujet de cette expérience n’est donc ni Amir Khadir ni Mathieu Bock-Côté. C’est notre propre réflexe de lecture. Si, pendant quelques instants, vous avez trouvé ce raisonnement plus recevable parce que vous croyiez reconnaître Amir plutôt que MBC, ou si, à l’inverse, le seul nom d’Amir aurait suffi à vous faire rejeter un propos que vous auriez approuvé sous une autre signature, alors quelque chose s’est produit avant même votre examen de l’argument. Ce réflexe-là, lui, était parfaitement réel.
Et peut-être que le véritable exercice démocratique commence précisément là : apprendre à entendre une idée avant de demander qui l’a dite.
Celui qui ne connaît que ses propres arguments connaît mal sa cause
— John Stuart Mill, De la liberté (1859)




















