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Posté par le 31 août 2026
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La CAQ vire au rouge

Analyse du virage idéologique de la CAQ, de l’autonomisme de François Legault au nationalisme canadien de Christine Fréchette.

Derrière le maintien du vocabulaire nationaliste, le centre de gravité de la CAQ se déplace vers une acceptation durable du cadre canadien.

Dans ce deuxième volet, je cherche à comprendre ce qui change réellement à la CAQ depuis le départ de François Legault. Derrière la continuité du discours nationaliste, la victoire de Christine Fréchette me semble consacrer un déplacement plus profond, celui d’un parti autrefois partagé entre une sensibilité « bleue », autonomiste et portée au rapport de force avec Ottawa, et une sensibilité « rouge », gestionnaire et beaucoup plus à l’aise dans la permanence canadienne. Son parcours, que j’ai moi-même croisé il y a près de quinze ans, me ramène aussi aux réseaux péquistes dont est issue la CAQ et à cette étrange faculté de renoncer progressivement à l’indépendance sans jamais avoir à se dire fédéraliste.


Dans mon texte précédent, Sauver la CAQ pour battre le PQ, j’ai essayé de montrer pourquoi la survie de la Coalition avenir Québec pourrait devenir l’une des variables déterminantes de l’élection qui commence. Le Parti libéral possède les moyens de reconstruire un important bloc fédéraliste, mais il demeure trop faible dans une grande partie du Québec francophone pour constituer à lui seul le meilleur adversaire électoral du Parti québécois. Christine Fréchette n’a donc pas besoin de gagner pour devenir déterminante. Une CAQ maintenue à un niveau suffisamment élevé dans les bonnes circonscriptions pourrait empêcher le PQ d’atteindre la majorité, voire créer les conditions permettant au Parti libéral de revenir au pouvoir tout en demeurant largement à l’écart de la principale bataille pour le vote francophone.

Dans le premier volet de cette analyse, j’examine pourquoi Christine Fréchette n’a pas nécessairement besoin de ramener la CAQ au pouvoir pour devenir déterminante. En conservant suffisamment d’électeurs nationalistes francophones dans la troisième voie caquiste, son parti pourrait simplement priver le Parti québécois des quelques sièges nécessaires à une majorité. Le présent texte reprend la réflexion exactement là où je l’avais laissée : quelle CAQ cherche-t-on désormais à sauver?

Cette mécanique électorale soulève cependant une question plus fondamentale : qu’est devenue exactement la CAQ depuis le départ de François Legault?

Pendant près de quinze ans, la Coalition avenir Québec s’est présentée comme une troisième voie entre le fédéralisme libéral et le projet indépendantiste du Parti québécois. François Legault avait réussi à construire une coalition suffisamment ambiguë pour accueillir d’anciens péquistes, des adéquistes, des conservateurs économiques, des nationalistes fatigués de la question référendaire et même une partie de l’ancien électorat libéral. Chacun pouvait y retrouver suffisamment de son propre univers politique pour ne pas avoir l’impression d’avoir complètement changé de camp.

Cette ambiguïté constituait probablement la plus grande force de la CAQ.

Avec Christine Fréchette, cet équilibre me semble en train de se rompre. Le parti demeure nationaliste dans son vocabulaire et continuera certainement de parler de français, d’identité, d’immigration, d’autonomie et de défense des intérêts du Québec. Mais derrière cette continuité apparente, son centre de gravité s’est déplacé. Pour comprendre ce qui est en train de se produire, il faut revenir à une tension qui a toujours traversé la coalition de François Legault : celle entre ses composantes que j’appellerai, par commodité, les « bleus » et les « rouges ».

Les deux âmes de la CAQ

Il serait évidemment caricatural de prétendre que ces deux sensibilités ont toujours constitué des factions parfaitement organisées. Elles permettent néanmoins de comprendre une bonne partie de l’équilibre politique sur lequel François Legault avait construit son parti.

Les « bleus » provenaient davantage du vieux nationalisme québécois. Plusieurs avaient des racines péquistes ou adéquistes et continuaient d’accorder une importance réelle à la langue, à la laïcité, à l’identité nationale, à l’autonomie du Québec et à l’établissement d’un certain rapport de force avec Ottawa. Ils avaient abandonné l’indépendance comme objectif politique immédiat, mais n’avaient pas nécessairement adopté pour autant une vision affectivement canadienne de l’avenir du Québec. Leur autonomisme conservait quelque chose du vieux réflexe national : pousser constamment sur les limites du fédéralisme, arracher de nouveaux pouvoirs et préserver l’idée que le Québec constituait politiquement autre chose qu’une province comme les autres.

Les « rouges », eux, étaient beaucoup plus compatibles avec l’univers politique traditionnel du Parti libéral. Ils provenaient davantage du monde économique, des milieux d’affaires, de l’ancien électorat libéral ou d’un nationalisme strictement provincial qui ne voyait aucune contradiction fondamentale entre l’affirmation du Québec et son intégration permanente au Canada. Ils pouvaient défendre le français, réclamer certains pouvoirs ou contester Ottawa sur des dossiers précis, mais sans que ces revendications ne débouchent jamais sur une remise en cause fondamentale du régime canadien.

Autrement dit, les bleus voulaient encore pousser sur les murs du fédéralisme; les rouges voulaient surtout apprendre à bien gouverner entre ces murs.

François Legault pouvait maintenir ces deux cultures ensemble parce qu’il les incarnait lui-même. Ancien ministre péquiste et ancien souverainiste devenu fondateur d’un parti autonomiste, il pouvait se quereller avec Ottawa, réclamer davantage de pouvoirs en immigration, défendre vigoureusement la loi 21 ou dénoncer certaines intrusions fédérales, puis assurer quelques heures plus tard qu’il ne voulait surtout pas replonger les Québécois dans le débat sur l’indépendance.

Cette contradiction était moins une faiblesse qu’un élément constitutif de son leadership. Legault pouvait parler aux « bleus » parce qu’il venait de leur monde et rassurer les « rouges » parce qu’il avait renoncé au projet indépendantiste. Pendant quelques années, cette synthèse a fonctionné remarquablement bien.

C’est précisément cet équilibre que Christine Fréchette semble aujourd’hui faire virer au rouge.

Une trajectoire qui ne m’est pas étrangère

Mon regard sur Christine Fréchette ne date pas de sa course à la direction de la CAQ. Nos trajectoires se sont croisées dans l’arène politique montréalaise bien avant qu’elle ne devienne ministre, puis première ministre.

Avec mon adversaire pour représenter le district DeLorimier, Christine Fréchette, en 2009

En 2009, Louise Harel l’avait recrutée comme candidate de Vision Montréal dans le district De Lorimier, sur le Plateau-Mont-Royal, où je me présentais moi-même sous les couleurs de Projet Montréal. Nous étions donc directement adversaires. Je l’avais battue lors de l’élection municipale et, sans fausse modestie, j’estime avoir également eu le dessus lors du débat qui nous avait opposés pendant la campagne.

Je peux évidemment m’amuser aujourd’hui de cette ligne assez inattendue dans mon propre parcours politique, mais ce souvenir prend surtout une autre dimension lorsque je mesure la distance idéologique parcourue par Christine Fréchette depuis cette époque.

Les candidats du district DeLorimier en débat

La Christine Fréchette que j’ai connue évoluait dans un environnement où la mouvance indépendantiste demeurait encore présente dans divers postes politiques. Elle a ensuite travaillé auprès de Jean-François Lisée au sein du gouvernement péquiste, tout en gravitant à proximité d’un réseau politique que j’avais moi-même observé autour de François Legault, notamment à travers les liens étroits et durables qui l’unissaient à François Rebello. Pour moi, ce nom n’a rien d’anecdotique : Rebello fut mon président d’exécutif péquiste dans Mercier avant de devenir l’un des symboles les plus parlants de cette migration politique qui allait conduire une partie de l’ancienne mouvance péquiste vers le projet autonomiste de François Legault, puis vers la CAQ.

J’avais d’ailleurs observé de près les premiers mouvements de ce réseau. Rebello m’avait convié à une rencontre privée réunissant une vingtaine de jeunes délégués autour de François Legault, dans ce que j’avais alors compris comme une opération de réseautage en prévision de l’après-Landry. Le contexte était particulier : le congrès de 2005 devait se conclure par un vote de confiance déterminant pour Bernard Landry et, dans mon propre exécutif de Mercier, mon vote contre le chef avait même fait partie d’un compromis politique avec Rebello. Je ne prétends pas pouvoir reconstruire aujourd’hui l’ensemble des manoeuvres qui traversaient les différentes factions du parti, mais je sais ce que j’avais observé : autour de Legault se constituait déjà un réseau qui réfléchissait sérieusement à la succession et à la direction que pourrait prendre le PQ.

Ce qui m’intéresse rétrospectivement est moins la manoeuvre de succession elle-même que la culture politique qui commençait à s’y dessiner. Legault parlait encore ouvertement d’indépendance, mais on retrouvait déjà autour de lui cette valorisation du pragmatisme économique, de l’efficacité gestionnaire et d’un exercice du pouvoir moins tributaire de la culture militante traditionnelle du Parti québécois. Ce que ce réseau ne réussira finalement pas à imposer de l’intérieur du PQ, François Legault finira quelques années plus tard par le construire à l’extérieur avec son propre véhicule politique.

J’ai raconté plus longuement cette période dans un texte publié en 2012, « Résumé de mon parcours de militant au Parti Québécois, entre 2001 et 2005 ». J’y reviens notamment sur mon passage dans l’exécutif de Mercier, ma relation avec François Rebello, cette rencontre avec Legault et l’atmosphère politique précédant le vote de confiance fatal à Bernard Landry.

Je ne raconte pas cela pour distribuer rétrospectivement des certificats de pureté idéologique. Les gens changent, leurs convictions évoluent et personne n’est condamné à défendre toute sa vie les positions qu’il entretenait vingt ans auparavant. Mais les trajectoires individuelles racontent parfois quelque chose de beaucoup plus large que les individus eux-mêmes.

Dans celle de Christine Fréchette, je vois justement l’illustration particulièrement achevée d’un phénomène qui a marqué toute une génération politique québécoise : celui d’anciens souverainistes qui n’ont jamais véritablement eu besoin de devenir fédéralistes parce que l’autonomisme leur a fourni une troisième possibilité.

Renoncer sans jamais avoir à se convertir

Je reconnais volontiers que cette génération de politiciens provoque chez moi une profonde méfiance, et parfois même une forme de dégoût. Ce qui me dérange n’est pas simplement qu’ils aient changé d’idée. C’est qu’une certaine culture politique semble avoir progressivement remplacé la fidélité à une cause par la fidélité à l’exercice du pouvoir lui-même. On ne sert plus nécessairement une idée; on apprend aussi à se servir des idées disponibles, indépendance hier, autonomisme ensuite, pragmatisme aujourd’hui, afin de continuer à administrer le Québec à l’intérieur du cadre provincial.

C’est en ce sens que je les vois d’abord comme des gestionnaires du pouvoir provincial. Ils ont fait leurs classes dans le mouvement national, y ont construit leurs réseaux, leur crédibilité et parfois leur carrière, puis ont progressivement découvert que l’indépendance pouvait toujours être reportée lorsque les possibilités d’exercer le pouvoir se trouvaient ailleurs. Ce n’est donc pas le changement d’opinion en soi qui m’intéresse, mais la manière dont le renoncement au projet national a pu être présenté comme une simple maturation politique.

L’autonomisme rendait précisément cette transition remarquablement confortable. On pouvait continuer à se dire nationaliste, demeurer sincèrement attaché au français et à la culture québécoise, conserver même une certaine nostalgie de l’indépendance, puis expliquer que le moment n’était pas venu, que les Québécois n’étaient pas prêts, qu’il fallait d’abord mieux gérer la province, obtenir davantage de pouvoirs ou attendre des circonstances plus favorables.

Puis le plus tard devenait une politique permanente.

C’est probablement l’une des grandes réussites historiques de la CAQ. François Legault a offert à des centaines de milliers de Québécois, mais également à toute une classe politique issue du mouvement indépendantiste, une manière de renoncer au projet sans jamais devoir se reconnaître fédéraliste.

On ne choisissait pas vraiment le Canada. On reportait simplement le choix. Et puisque le moment de choisir n’arrivait jamais, le Canada demeurait.

Voilà pourquoi l’autonomisme caquiste m’a toujours paru beaucoup plus politiquement significatif que ne le laissait entendre son discours gestionnaire. La CAQ n’a pas simplement déplacé le Québec vers la droite ou vers le centre. Elle a surtout neutralisé la question nationale en donnant au nationalisme québécois un espace politique où il pouvait continuer à s’exprimer sans jamais déboucher sur l’indépendance.

Sous François Legault, le bleu et le rouge pouvaient donc encore cohabiter.

La question est de savoir ce qu’il reste de cet équilibre sous Christine Fréchette.

Quand les « rouges » prennent le dessus

Lorsque Christine Fréchette s’est lancée dans la succession de François Legault, j’avais parlé, un peu ironiquement, d’un possible « PLQ 3.0 ». La formule était volontairement provocatrice, mais elle cherchait à désigner quelque chose de réel : une politique calibrée autour de la compétence économique, du partenariat, de la prudence institutionnelle, de la prévisibilité et d’un langage suffisamment lisse pour éviter les grandes fractures nationales.

Je ne dirais plus aujourd’hui que la CAQ devient simplement une copie du Parti libéral. Ce serait trop facile et surtout politiquement imprécis. La course à la chefferie a plutôt donné une traduction concrète au changement de couleur qui s’opérait déjà à l’intérieur du parti. Bernard Drainville incarnait davantage le vieux courant nationaliste de la CAQ, tandis que Christine Fréchette représentait plus naturellement son aile économique et gestionnaire. Sa victoire, avec 57,9 % des voix contre 42,1 %, n’a évidemment pas fait disparaître les « bleus », mais elle leur a fait perdre l’essentiel : la direction du parti et, avec elle, le pouvoir de définir l’après-Legault.

Voilà pourquoi je parlerais aujourd’hui moins d’un « PLQ 3.0 » que d’une victoire des rouges dans la bataille pour définir la nouvelle CAQ.

Le vocabulaire de Fréchette met beaucoup plus naturellement l’accent sur la stabilité, le développement économique, le partenariat, la compétence de gestion et la collaboration entre gouvernements. Son nationalisme ne disparaît pas, mais il tend à devenir un nationalisme de gestion beaucoup plus qu’un nationalisme de confrontation. La CAQ peut continuer à défendre le français, réclamer certaines concessions d’Ottawa ou dénoncer ponctuellement une intrusion fédérale sans que cela remette en cause sa fonction politique fondamentale. La véritable ligne de partage n’est plus de savoir si Québec et Ottawa se querelleront, mais si ces conflits doivent mener à remettre en question le cadre canadien lui-même.

Avec Christine Fréchette, cette ambiguïté me paraît largement dissipée : le Canada devient le cadre dans lequel le nationalisme québécois doit apprendre à fonctionner efficacement, plutôt qu’un régime dont il faudrait éventuellement sortir.

Le bleu ne disparaît donc pas nécessairement de la CAQ. Il cesse simplement d’en déterminer la direction.

Ce déplacement commence d’ailleurs à être perçu jusque dans les milieux nationalistes qui avaient trouvé refuge au sein du parti. Le recrutement de Geneviève Pettersen dans L’Assomption a ainsi provoqué des réactions particulièrement révélatrices, d’autant plus que Fréchette avait recruté quelques semaines auparavant Guillaume Rousseau, présenté comme un nationaliste et un autonomiste attaché à la langue et à l’identité québécoises.

Dans mon fil Facebook, j’ai vu circuler une charge présentant l’arrivée de Pettersen comme la preuve d’un « virage QSiste/libéral » et accusant la nouvelle CAQ de considérer désormais le nationalisme comme un fardeau, voire comme une insulte à ceux qui, comme Simon Jolin-Barrette, avait pris au sérieux ses engagements identitaires. Politiquement, la réaction m’intéresse beaucoup : une partie du courant nationaliste qui avait précisément trouvé dans la CAQ une maison politique commence manifestement à se demander si cette maison lui appartient encore.

C’est peut-être le signe le plus révélateur de ce virage au rouge. Les « rouges » n’ont pas besoin de purger les « bleus » du parti. Ils peuvent conserver Simon Jolin-Barrette, Guillaume Rousseau et tout le vocabulaire identitaire nécessaire pour continuer à parler au Québec nationaliste. Il leur suffit que ces éléments cessent de définir le centre de gravité de la coalition.

La couleur demeure dans la vitrine.

Le pouvoir, lui, change de main.

Du nationalisme autonomiste au nationalisme canadien

C’est ici que la transition entre François Legault et Christine Fréchette prend tout son sens.

Legault avait besoin d’entretenir une ambiguïté nationale parce qu’elle constituait la raison d’être de sa coalition. Il devait convaincre d’anciens péquistes qu’ils n’avaient pas complètement abandonné leur combat tout en rassurant d’anciens libéraux sur le fait qu’il n’y aurait jamais de troisième référendum sous son gouvernement.

Fréchette hérite d’une CAQ différente. Elle n’a probablement plus les moyens de reconstruire l’immense coalition électorale de 2018 et doit d’abord empêcher l’effondrement d’un parti dont une partie de l’électorat est retournée vers le Parti québécois ou le Parti libéral. Dans cette nouvelle configuration, l’ambiguïté historique de la CAQ devient moins nécessaire : le parti peut conserver suffisamment de nationalisme pour demeurer acceptable dans le Québec francophone tout en devenant beaucoup plus clairement compatible avec la permanence du régime canadien.

C’est précisément ce qui pourrait rendre Christine Fréchette si utile.

Le Parti libéral demeure le véhicule naturel du fédéralisme québécois, mais il porte avec lui une histoire, une culture politique et une sociologie électorale qui rendent son retour beaucoup plus difficile dans une partie du Québec francophone. Beaucoup de nationalistes peuvent vouloir empêcher l’indépendance sans avoir la moindre envie de redevenir libéraux.

La CAQ peut continuer à accueillir exactement ces électeurs.

Elle leur offre une proposition psychologiquement beaucoup plus confortable : demeurer dans le Canada sans avoir l’impression d’avoir choisi le fédéralisme.

C’est là que l’autonomisme commence presque imperceptiblement à se transformer en ce que j’appellerais un nationalisme canadien. Non pas un nationalisme canadien au sens où ces électeurs cesseraient de se sentir Québécois ou commenceraient soudainement à vibrer pour Ottawa, mais un nationalisme québécois qui accepte désormais le Canada comme horizon politique définitif. On peut réclamer davantage de pouvoirs, protéger notre langue, défendre notre culture et s’opposer ponctuellement au gouvernement fédéral, mais toujours à l’intérieur d’un cadre dont la permanence elle-même ne doit plus être remise en cause.

Voilà, à mes yeux, la véritable différence entre le bleu autonomiste de Legault et le rouge qui s’impose sous Fréchette.

Le vieux nationalisme caquiste disait essentiellement : obtenons le maximum pour le Québec sans faire l’indépendance.

Le nouveau risque désormais de dire : défendons le Québec à l’intérieur du Canada parce que l’indépendance elle-même n’est plus une option souhaitable.

Dans le premier cas, le Canada demeurait un compromis.

Dans le second, il devient l’horizon.

Et la différence est beaucoup moins petite qu’elle en a l’air.

Une alliance objective

C’est là que se dessine ce que j’appelle une alliance objective entre la CAQ et le Parti libéral. Je ne parle évidemment ni d’une coalition préparée en secret ni d’une entente électorale : Christine Fréchette et Charles Milliard demeurent des adversaires qui veulent chacun gagner. Mais ils partagent un intérêt politique supérieur susceptible de dépasser rapidement leur rivalité : empêcher qu’un gouvernement péquiste indépendantiste dispose des moyens de replacer la question du pays au centre de la vie politique québécoise.

Le PLQ peut consolider le fédéralisme assumé, tandis que la CAQ retient les nationalistes francophones qui refusent encore de se reconnaître comme fédéralistes. Ils ne courtisent pas nécessairement les mêmes électeurs et vont même s’affronter directement dans plusieurs circonscriptions. Mais leurs succès peuvent produire exactement le même résultat : priver le Parti québécois de la majorité dont il aurait besoin pour gouverner avec une véritable liberté politique.

Une publication de Guillaume Vaillancourt apparue récemment dans mon fil Facebook donne une illustration saisissante de ce qui pourrait alors suivre. Partant d’une projection de Québec 125 donnant un PQ premier mais minoritaire, il imagine un gouvernement péquiste incapable de faire adopter ses lois sans l’appui de la CAQ ou du PLQ, puis rapidement confronté à une convergence de ses adversaires pour le faire tomber. Il évoque même la possibilité qu’un gouvernement libéral cherche ensuite à gouverner avec l’appui de la CAQ et d’une autre formation.

La forme exacte d’un tel scénario demeure évidemment spéculative. Mais voyez-vous la mécanique arriver? Un PQ premier sans majorité se retrouverait devant deux partis qui se disputent férocement le pouvoir tout en ayant un intérêt commun à ne pas lui laisser l’espace nécessaire pour relancer durablement la question nationale. Leur concurrence électorale n’abolirait nullement leur convergence sur l’essentiel.

C’est pourquoi la nouvelle fonction de la CAQ me paraît désormais assez claire. François Legault avait créé une troisième voie permettant au Québec de suspendre le vieux choix entre fédéralisme et indépendance. Christine Fréchette n’a plus nécessairement besoin de reconstruire cette coalition ni même de gagner l’élection. Il lui suffit de conserver assez de nationalistes à l’intérieur du cadre canadien pour empêcher le Parti québécois de transformer son avance en majorité parlementaire.

Son parcours devient alors presque emblématique de cette transformation : partir de l’univers indépendantiste, passer par l’autonomisme, continuer à parler au nom du nationalisme québécois, puis finir par considérer le Canada comme le cadre normal et définitif dans lequel ce nationalisme doit s’exercer.

La véritable ligne de partage ne passe donc plus entre ceux qui se disent nationalistes et ceux qui se disent fédéralistes. Elle passe entre ceux qui acceptent la permanence canadienne comme horizon politique du Québec et ceux qui pensent encore que la nation québécoise doit disposer de son propre État.

C’est en ce sens que la CAQ vire au rouge.

Le bleu nationaliste ne disparaît pas complètement. Il demeure dans certaines politiques, certains ministres et une partie de son électorat. Mais il n’organise plus nécessairement le projet politique autour duquel le parti cherche à reconstruire sa raison d’être.

Christine Fréchette a choisi son camp.

Et la victoire des « rouges » permet désormais de mieux voir lequel.

Cette transformation nous conduit directement au prochain texte. Car si la CAQ de Christine Fréchette devient un véhicule de plus en plus compatible avec la stabilité canadienne, une nouvelle question devient inévitable : pourquoi le régime fédéral regarderait-il sa survie avec indifférence?

C’est là que Mark Carney, Donald Trump et la peur de l’instabilité entrent en scène.

Je continue à penser que la souveraineté, c’est un projet pertinent. […] J’aime ça être en contrôle. Donc, de contrôler tous nos pouvoirs, c’est quelque chose que je souhaiterais. Je pense qu’on serait mieux servis si on contrôlait tous nos pouvoirs
– François Legault, 24 juin 2009, point de presse à l’Assemblée nationale

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  1. Salut cher Carl, je te suis plus que jamais auparavant; ton intelligence et ta lucidité me séduisent. Je me demande pourquoi tu ne te lances pas comme candidat, le 5 octobre. Au plaisir de futurs dialogues, SCF.

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