La vertu comme capital politique
Il y a quelques années, j’ai eu un échange corsé avec Jean-François Lessard sur mon mur Facebook. Je me permets de le nommer ici, et même de le taguer, parce que la discussion était publique, assumée, et révélatrice de quelque chose de plus large que nous deux. À l’époque, Lessard se présentait au poste de co-porte-parole masculin de Québec solidaire. Sa candidature avait peu de chances d’aboutir, mais elle était fidèle à ce qu’il incarne, brasser les idées, nourrir la démocratie interne, porter un idéal militant même lorsque l’appareil du parti semble déjà avoir tracé sa route.
Je le dis franchement, Lessard est, à mes yeux, l’archétype du militant de gauche sincère. Un gars de cœur, profondément révolté par les inégalités, habité par une exigence morale et par l’idée de justice. Je l’ai souvent vu manifester lors des marches nocturnes du Printemps érable en 2012, généreux dans ses prises de parole, toujours disponible pour une entrevue, prêt à occuper l’espace public au nom d’une cause qu’il juge juste. Et puis, c’est un excellent chansonnier, le genre de personne dont on se dit qu’il faudrait aller voir le spectacle un jour, ne serait-ce que pour se rappeler qu’une colère sociale peut aussi se transformer en poésie. Quand un type comme lui parle de « combattre le fascisme », je peux esquisser un sourire, parce que cela sonne parfois romantique, presque naïf. Mais je ne doute pas une seconde de sa sincérité, et cette naïveté-là, lorsqu’elle est authentique, est souvent une force, même si elle peut, à l’occasion… être instrumentalisée.
Notre divergence, à l’époque, portait sur une idée précise, et elle revient aujourd’hui avec une ironie froide. Lessard rejetait mes critiques qui devenaient, à mes yeux, de plus en plus difficiles à éviter. Il rejetait surtout l’idée même que le carriérisme puisse exister à gauche. Dans sa logique, voire dans ses croyances, oserais-je dire, la gauche se tient naturellement du côté du bien commun et contre les injustices. À partir de là, elle ne peut pas être carriériste. La droite, elle, serait fondamentalement du côté de l’ordre établi, de l’enrichissement personnel et des intérêts individuels. Je comprends cette vision manichéenne, je l’ai moi-même portée, moi aussi j’ai déjà cru à ce partage simple du monde, rassurant, presque moralement hygiénique, comme si la vertu politique était une propriété stable, attachée à une étiquette.

En relisant mon bilan de première année comme conseiller municipal, publié il y a déjà plus de quinze ans, je mesure le chemin parcouru. On y sent encore une foi presque intacte dans la pureté du camps progressiste, dans l’idée que certaines étiquettes politiques garantissent à elles seules la vertu. Il témoigne d’une époque où je croyais encore que le clivage gauche-droite suffisait à distinguer les motivations nobles des ambitions plus stratégiques.
Mais à mesure que je formulais des critiques envers certains réflexes et certaines figures dites de gauche, certains camarades progressistes se demandaient pourquoi je m’éloignais de la solidarité partisane, pourquoi je devenais une voix toujours plus critique des partis qu’on désigne « de gauche ». Dans mon for intérieur, la droite classique demeure encore mon adversaire idéologique, je ne me suis pas converti, je n’ai pas changé de valeurs fondamentales. Ce que j’ai perdu, avec le temps, ce sont mes illusions sur ce que la gauche peut réellement poursuivre, parfois, à commencer par la poursuite et la défense de carrières politiques, et donc, d’une hypocrisie particulière, parce qu’elle se présente sous les habits de la vertu, elle parle d’émancipation, elle parle de justice, elle parle d’égalité, tout en jouant, très concrètement, la même pièce que les autres, celle où l’on apprend à tenir un rôle, à porter un costume, à être crédible dans la scène qu’on occupe.
Ce que j’ai compris plus tard, c’est que la gauche partisane n’est pas une communauté morale, mais une organisation humaine, et qu’une organisation humaine, même nourrie des plus beaux principes, développe inévitablement des intérêts propres, des réflexes de protection, des dynamiques de reproduction de ses élites, exactement comme celles qu’elle prétend dénoncer ailleurs.
Et c’est là que Lessard devient, paradoxalement, une clé de lecture. Parce qu’il ne me semblait pas projeter par cynisme, il projetait par sincérité. Il croyait à une gauche « pure », parce qu’il incarnait lui-même cette pureté militante, et c’est précisément ce type de militant, sincère, généreux, moral, qui peut servir, sans le vouloir… de décor moral à un autre profil, plus stratégique, plus adaptable, plus habile à se maintenir, celui qui sait quoi dire, quand le dire, et à qui le dire, afin de rester au centre de la scène.
Le militant croit au projet. Le professionnel apprend à croire à sa place dans le projet. La nuance est subtile, mais elle change tout.
La vertu comme capital politique
Il existe une croyance tenace chez l’électeur progressiste moyen, une idée rassurante, presque consolante, le carriérisme serait ainsi l’apanage des autres, des conservateurs, des gestionnaires froids, des politiciens qui embrassent le système pour y grimper. À gauche, pense-t-on, on résiste, et cette résistance, parce qu’elle s’enveloppe de valeurs morales, donne l’impression d’être naturellement protégée contre les mécanismes les plus ordinaires du pouvoir, comme si l’ambition n’osait pas franchir la frontière du « camp du bien ».
Je ne parle pas ici en observateur extérieur. J’ai milité, j’ai organisé, j’ai siégé dans des partis de gauche, j’ai vu de l’intérieur la mécanique de ces partis, les investitures, les calculs derrière les envolées morales. J’ai vu comment une conviction sincère peut devenir une trajectoire, lentement, sans fracas, sans rupture, et comment une trajectoire peut finir par dominer la conviction, non pas parce qu’on est « mauvais », mais parce que le pouvoir, comme l’eau, trouve toujours son chemin, il use les résistances, il récompense la discipline, il encourage l’ajustement, il transforme la posture en réflexe.

Le conseiller fédéral Max Weber dans sa bibliothèque privée, 1953.
Max Weber parlait déjà de la professionnalisation de la politique, de cette transformation du militant en homme politique de métier, vivant pour la politique ou vivant de la politique. La distinction est fondamentale. On peut commencer par vivre pour une cause, puis, imperceptiblement, en venir à vivre d’elle. À partir de là, la défense du principe se confond avec la défense de la position qui permet d’en parler.
Le système n’est pas seulement une abstraction néolibérale. Ce n’est pas uniquement Bay Street, les grandes entreprises ou Ottawa. Le système, c’est aussi l’appareil partisan, les budgets publics, les cabinets, les équipes, les réseaux médiatiques, les comités stratégiques, les nominations, la manière dont une tribune se gagne, se conserve, puis se justifie. On peut très bien y faire carrière tout en prétendant le combattre, et parfois même, le combattre devient la manière la plus stable d’y faire carrière, parce que la contestation, quand elle est bien maîtrisée, devient une fonction, presque un métier.

Le parcours politico-artistique de Catherine Dorion est à mes yeux un exemple type d’une carrière publique s’appuyant sur une image de contestataire du système. Cliquez sur l’image pour lire mon ancien texte à cet effet : La théâtralisation politique de Catherine Dorion
Dans une certaine gauche contemporaine, la posture d’opposition s’est transformée en capital. Le combat finit par devenir une identité, et l’indignation, une signature. Or cette signature a une valeur, parce qu’elle garantit de la visibilité médiatique, elle soude une base militante, elle évite aussi une question plus délicate, celle des résultats concrets, puis elle offre une protection morale redoutable, on ne peut pas être carriériste si l’on se présente comme un combattant permanent contre le système, n’est-ce pas. C’est là que se loge l’hypocrisie particulière du carriérisme à gauche, parce qu’il peut se cacher derrière un discours qui le nie, et plus le discours est élevé, plus il devient difficile, pour le public, de concevoir qu’il puisse être instrumentalisé.
La droite, elle, affiche souvent une franchise brutale. Elle assume plus facilement sa proximité avec l’ordre, avec la hiérarchie, avec la « réalité » telle qu’elle la raconte. Elle parle de gestion, d’efficacité, de prudence, de stabilité, et lorsqu’elle fait carrière, elle ne prétend pas toujours être en train de renverser la table. Le carriérisme de droite peut être cynique, mais il est parfois moins dissimulé. Le carriérisme de gauche, lui, cède à une tentation plus sophistiquée. Il s’enrobe de morale, s’habille de compassion, adopte des airs de rupture tout en protégeant soigneusement sa place au cœur du dispositif. Il n’a pas besoin de mentir frontalement. Il lui suffit d’entretenir une ambiguïté, une zone grise où l’on peut se dire « contre le système » tout en bénéficiant pleinement de ce qu’il offre, salaire, statut, tribune, réseau, permanence, reconnaissance sociale… voire essentiellement du pouvoir d’ordre individuel.
Et c’est précisément cette dissimulation morale qui le rend plus corrosif, parce qu’elle affaiblit la capacité critique de son propre camp. La droite peut être attaquée frontalement pour son cynisme, elle finit même parfois par en faire une posture assumée. La gauche, lorsqu’elle dérive, est souvent protégée par l’idée qu’elle reste du bon côté de l’histoire, et c’est ainsi que l’hypocrisie devient plus difficile à nommer, presque un tabou, alors même qu’elle fait des ravages dans la confiance populaire.
C’est pour cela que je refuse l’idée que le camp progressiste serait immunisé contre les logiques humaines du pouvoir. La droite peut produire des carriéristes cyniques, la gauche peut produire des carriéristes convaincus de leur propre vertu, et parfois, c’est encore plus dangereux, parce qu’on ne les critique pas seulement comme des politiciens, on les défend comme des symboles. À partir de là, l’autocritique devient trahison, la nuance devient suspecte, la cohérence devient un luxe, puis la politique se referme sur elle-même, comme un théâtre qui protège ses acteurs parce qu’ils “représentent” la bonne cause.
Je demeure de centre-gauche. Je demeure attaché à l’égalité réelle, à la solidarité, à l’idée qu’une société peut s’élever en réduisant la violence sociale de ses inégalités. Mais je refuse de confondre ces valeurs avec la psychologie des appareils, parce que les appareils, même quand ils brandissent de belles idées, obéissent aussi à des intérêts très concrets, et l’un de ces intérêts, c’est la reproduction de leurs élites, leur capacité à se maintenir, à s’imposer, à se récompenser, à s’excuser, parfois même, à se sanctifier.

L’année dernière, j’ai fais mon comming out au “centre” dans mon article : Recentrer le débat : ma gauche n’est plus la leur
Et c’est là que le piège se referme. À force de parler au nom du bien, on finit par croire que le bien nous protège de nous-mêmes. On finit par confondre la cause avec l’appareil, la justice avec la stratégie, la vertu avec la discipline. Et quand cette confusion s’installe, le carriérisme n’a même plus besoin de se cacher. Il lui suffit de se présenter comme nécessaire.
Reste alors une question simple, et elle ne se règle pas en congrès. Comment reconnaître, au cœur même du camp progressiste, le moment où la morale devient un capital. Et le moment où ce capital commence à choisir, à notre place, qui mérite la scène, qui mérite l’exception, et qui doit rester dans l’ombre.
Parce qu’une théorie n’a de valeur que si elle survit au réel. Tant qu’elle demeure abstraite, elle rassure. Elle éclaire. Elle semble cohérente. Mais c’est toujours le réel qui tranche.
Or le réel ne se présente pas sous forme de concepts. Il se présente sous forme de trajectoires, de décisions, de règlements qu’on ajuste, de candidatures qu’on justifie.
Si la vertu peut devenir un capital politique, alors il doit exister des moments où ce capital se matérialise, où il s’active, où il protège.
C’est précisément là que la théorie rencontre le réel.
Et ce réel a un nom…
Il est temps maintenant de regarder ce cas de face; ici dans la suite directe de ce premier texte : Carriérisme à gauche, l’archétype Boulerice
Celui qui fait de la politique aspire au pouvoir
– Max Weber (Le Savant et le politique)










