La fracture rentable : quand le droit à l’avortement devient capital politique

Si le droit à l’avortement est non négociable, il n’est pas pour autant intouchable politiquement, car il peut aussi devenir un outil.
Je viens d’écrire sur la mémoire qui fonde mes convictions féministes, universalistes, à partir de cette table autour de laquelle, bien avant que je ne parle de politique, s’est installée en moi une évidence morale qui ne fluctue pas. Ce n’était pas une théorie. Ce n’était pas un slogan. C’était une manière simple de concevoir la dignité et la liberté. Ici, je regarde autre chose. Non pas la légitimité du droit, qui pour moi demeure ancrée dans cette mémoire intime, mais la manière dont, dans l’espace public, on peut le mettre en scène, l’importer, le monnayer, le transformer en récit mobilisateur.

Dans ce texte, je reviens à la source intime de mes convictions. J’y défends un féminisme ancré dans l’universalité des droits, loin des logiques de camp et des fragmentations identitaires. Une réflexion essentielle pour comprendre la cohérence de ma position aujourd’hui.
Car même lorsqu’un droit tient, le récit du droit qui vacille peut circuler. Il peut produire de la peur. Il peut fabriquer des camps. Il peut alimenter une économie morale où l’urgence devient une ressource. Un droit peut alors cesser d’être seulement un principe pour devenir une infrastructure narrative, une référence constante autour de laquelle s’organisent des prises de position, des hiérarchies morales et des centralités médiatiques. Le déplacement est subtil. Il ne touche pas le droit lui-même, mais le régime discursif qui l’entoure. Et c’est ici que se loge le paradoxe central que je veux nommer clairement. Plus un droit est présenté comme menacé, plus il devient un terrain de mise en valeur. Et plus il devient un terrain de mise en valeur, plus certains ont intérêt à entretenir l’idée qu’il vacille.
Un épisode réglé, et pourtant révélateur
L’épisode constitutionnel a été réglé, du moins dans l’immédiat. Le ministre Simon Jolin-Barette a renoncé à inclure le droit à l’avortement dans son projet de constitution, après avoir entendu les réserves formulées en commission et dans l’espace public.
Je pense, pour ma part, qu’il a été de bonne foi. Il a dit avoir agi par inquiétude sincère et par désir d’ériger une protection supplémentaire. Il a ensuite reculé en invoquant l’écoute et l’humilité, mais aussi dans un contexte politique devenu plus complexe, alors que sa collègue Christine Fréchette, engagée dans la course à la direction pour succéder à François Legault, venait d’annoncer qu’elle souhaitait aller dans le sens d’un retrait ou d’une reformulation. Le rapport de forces interne a manifestement pesé. Cela dit, rien dans cette séquence n’a ressemblé à une manœuvre sournoise visant à fragiliser le droit.

Plus j’y réfléchis, plus je me demande si l’argument d’une contestation future du droit à l’avortement n’a pas été instrumentalisé. Faire d’une hypothèse lointaine un péril imminent peut devenir une manière efficace de discréditer un projet plus large. À ce moment-là, la peur ne protège plus un droit. Elle sert une stratégie.
Et pourtant, l’effet politique a été presque immédiat. Un geste présenté comme protecteur a été lu, par certains, comme une menace potentielle. Des arguments techniques et prudents ont été relayés dans un climat d’alarme, au point où l’initiative a été retirée pour éviter d’alimenter davantage l’incertitude. Voilà une démonstration limpide de mon propos. Un droit peut tenir, et même être défendu de bonne foi, tout en devenant le support d’une dramaturgie de péril où l’intention, la nuance et la prudence se font avaler par la logique de l’alerte. Et lorsque la politique elle-même se retrouve forcée de reculer non pas devant un danger réel, mais devant la peur de ce danger, on voit apparaître un mécanisme inquiétant. L’alerte n’est plus une réaction au réel. Elle devient une force qui modèle le réel.

Un détail révélateur est passé presque inaperçu. Le retrait de l’article a été salué non seulement par des groupes féministes mobilisés, mais aussi par des organisations explicitement opposées au droit à l’avortement. Lorsque des camps idéologiquement opposés célèbrent la même issue, il ne s’agit plus seulement d’un désaccord juridique. Il faut s’interroger sur la structure même du débat.
Le décor, et la géométrie morale
Ce climat n’est pas né de nulle part. Il s’est inscrit dans une ambiance déjà lourde, où l’on traite de plus en plus les principes comme des objets modulables, qu’on applique ou qu’on suspend selon le récit du moment.
Les épisodes autour de Karima Brikh et l’entrevue d’Élizabeth Lemay à Radio-Canada ont fonctionné comme révélateurs.

Dans mon texte intitulé Pour en finir avec l’égalité à géométrie variable de la SRC, je montrais comment un principe universel peut être modulé selon l’identité visée. La séquence actuelle autour du droit à l’avortement prolonge ce constat : lorsque l’émotion remplace l’analyse, le cadre commun se fragilise.
D’un côté, on a vu certaines attaques à connotation sexiste bénéficier d’une indulgence étonnante, dès lors qu’elles provenaient du bon milieu, du bon camp, de la bonne posture. De l’autre, on a entendu un mépris genré assumé, mis en scène comme courage politique, normalisé sous une esthétique de progrès. Je ne reviens pas ici sur l’analyse au long cours. Je note le déplacement. Dans certains discours contemporains, l’égalité a cessé d’être une exigence stable. Elle est devenue un terrain de rapports de force. Elle s’est fragmentée, hiérarchisée, administrée. Et cette logique a transformé la conversation publique en mécanique de suspicion.
Dans un tel environnement, le droit à l’avortement n’a pas seulement été défendu. Il a aussi été converti en marqueur identitaire, en ligne de démarcation symbolique, en preuve de vigilance. Le débat a porté moins sur la protection concrète d’un droit, que sur la capacité à incarner publiquement l’état d’alerte qui l’entoure. Et c’est précisément dans ce passage, du droit au récit, puis du récit à la posture, que la cause devient vulnérable à une instrumentalisation personnelle.
Une menace sans ancrage, et l’effet Trump en arrière-plan
On a suggéré qu’une offensive anti-avortement était sur le point de déferler au Québec. On a convoqué l’imaginaire d’une droite triomphante, parfois propulsée par la réélection de Donald Trump aux États-Unis, et l’on a décrit une avant-garde masculiniste en gestation, prête à s’emparer de l’État.
Je ne nie pas qu’il existe ailleurs des dynamiques réactionnaires réelles. Je ne nie pas non plus que des discours masculinistes circulent. Mais l’analyse exige un ancrage.
Au Québec, aucun parti crédible n’a porté un projet structuré visant à abolir le droit à l’avortement. Aucun projet législatif sérieux ne s’est dessiné. Aucun mouvement politique d’envergure ne s’est organisé autour de cet objectif. Même la formation la plus à droite de l’échiquier québécois, dirigée par un libertarien ouvertement homosexuel, est demeurée muette sur la question. On a pu débattre de mille enjeux idéologiques, mais sur celui-ci, le silence a été éloquent.
Un rappel à la réalité s’est imposé. Non pour baisser la garde moralement, mais pour refuser la fabrication d’un péril imminent sans correspondance institutionnelle. Car lorsqu’une menace hypothétique est présentée comme imminente, elle cesse d’être un objet d’analyse. Elle devient un outil de mobilisation. La possibilité glisse vers la quasi-certitude. Et la peur commence à circuler indépendamment du droit réel. Or une peur qui circule sans ancrage institutionnel devient disponible pour autre chose. Elle peut nourrir des récits, des identités… voire des carrières.

Je vous invite à lire la suite direct de ce texte intitulé : La vertu comme capital politique
La politique, et l’inversion du raisonnement
C’est précisément là que la politique intervient. Quand une menace n’est pas concrète, elle peut néanmoins être utile. Parce qu’un récit d’urgence a des fonctions. Il simplifie les lignes de fracture, clarifie les camps, mobilise les affects, repositionne les acteurs. Il offre une lisibilité immédiate dans un paysage complexe, en transformant des nuances en oppositions frontales.
Je pense ici justement à la posture adoptée par Ruba Ghazal au sujet du projet de constitution de la CAQ en question. Elle a soutenu que l’inscription explicite du droit à l’avortement aurait pu, paradoxalement, ouvrir la porte à sa contestation future. Cette logique m’a semblé profondément tordue. Elle a reposé sur l’idée qu’une protection pouvait devenir en elle-même un risque, qu’une affirmation contenait déjà sa propre fragilité. Comme si nommer un droit revenait à l’exposer. Protéger aujourd’hui pour fragiliser demain.
Au-delà du débat juridique réservé aux spécialistes, cette hypothèse a reposé sur un soupçon d’une ampleur singulière. Elle a supposé une duplicité politique presque romanesque. Comme si affirmer un droit équivalait à préparer sa démolition. Cette logique m’a rappelé celle d’un enfant qui reste sous ses couvertures pour éviter le monstre sous son lit. Ne pas nommer pour ne pas provoquer. Comme si le mot lui-même portait la menace.
En démocratie, les droits ne se protègent pas par l’effacement. Ils se protègent par l’affirmation. Mais ce qui m’a intéressé ici n’a pas été seulement l’argument. Ça a été son effet. En laissant entendre que le danger était déjà tapi dans les interstices du texte, dans les silences stratégiques ou dans des intentions cachées, on a installé une dramaturgie. Une dramaturgie qui n’a pas seulement cherché des solutions. Elle a cherché des rôles, elle a distribué des positions, elle a consacré des vigies, elle a créé une scène où certains deviennent indispensables parce qu’ils incarnent l’alerte permanente. Et lorsque l’on devient indispensable à une alerte, on finit par avoir intérêt à ce qu’elle ne s’éteigne jamais complètement.
Médias, importation et capital de visibilité
Quelque temps avant la séquence constitutionnelle de la CAQ, un imaginaire s’était déjà installé. Le documentaire La peur au ventre de Léa Clermont-Dion, sorti en 2024, portait sur une réalité incontestable. Aux États-Unis, des droits ont été retirés. Des cliniques ont fermé. Des femmes ont perdu une protection qu’elles croyaient acquise.
Ce constat n’est pas contestable.
Mais ce qui m’a frappé, c’est la manière dont cet imaginaire américain a progressivement servi de toile de fond au débat québécois. Non pas comme comparaison prudente, mais comme horizon latent. L’émotion a franchi la frontière plus rapidement que le droit. Et lorsque la séquence constitutionnelle a éclaté, elle s’est inscrite dans un climat déjà sensibilisé à l’idée d’un recul imminent. L’inspiration n’a pas été illégitime. Elle a été structurante.
Or la dramaturgie contemporaine n’est pas seulement militante. Elle est aussi médiatique. Elle produit de la visibilité. Elle façonne des figures publiques. Dans un écosystème où l’indignation circule vite et se convertit en invitations, en tribunes, en conférences, en contrats, l’alerte permanente devient un capital. Elle devient aussi, pour certains, une monnaie. Plus le danger est perçu comme imminent, plus la parole qui l’annonce devient rentable.
Je ne mets pas en doute la sincérité des inquiétudes exprimées. Mais je refuse d’ignorer que certaines causes, surtout lorsqu’elles s’inscrivent dans un récit d’urgence transfrontalier, peuvent aussi devenir des accélérateurs de trajectoire. Lorsqu’un climat d’alarme structure l’attention publique, celles et ceux qui l’incarnent se retrouvent naturellement au centre de la scène. Et c’est ici que se noue le paradoxe. Pour demeurer au centre, il faut que la menace demeure visible. Il faut qu’elle reste racontable. Il faut, d’une certaine façon, qu’elle continue d’exister.
C’est dans ce cadre que je relis également la séquence d’Élizabeth Lemay, analysée dans mon texte sur l’égalité à géométrie variable de la SRC. On n’y voyait plus un effort patient d’universalisation de l’égalité, mais une posture spectaculaire, un habit idéologique qui autorise la généralisation et transforme la nuance en faute morale. La dureté devenait signe de courage. La polarisation, signe de lucidité.
Je ne dis pas que tout féminisme radical est carriériste. Je dis que l’écosystème médiatique récompense, de manière prévisible, les postures qui polarisent et qui choquent, surtout lorsqu’elles sont enveloppées dans le langage de la vertu. Dans un tel système, il devient tentant, consciemment ou non, de comprendre que l’outrance accélère, que la polémique expose, et que la cause peut parfois devenir le véhicule d’une visibilité durable. Et lorsque la cause devient un véhicule, elle a besoin de carburant. L’alerte permanente fournit ce carburant.

Je propose dans ce texte de résister à l’importation automatique des conflits américains dans notre débat public. Une invitation à penser le Québec à partir de ses propres institutions, de son propre contexte, et non sous le prisme d’une guerre culturelle qui n’est pas la nôtre.
La polarisation comme boucle, et la fracture rentable
Un extrémisme nourrit l’autre. Les masculinistes prospèrent sur la colère. Les féminismes alarmistes prospèrent sur la peur. Plus la menace est décrite comme imminente, plus la réaction se radicalise. Plus la réaction se radicalise, plus l’alerte semble justifiée. Ce mouvement circulaire installe une polarisation symétrique où les pôles opposés se renforcent mutuellement, au détriment d’un espace commun capable de défendre les droits sans les transformer en instrument d’escalade.
Pendant ce temps, ce qui devrait rester simple se perd dans le bruit. Le droit demeure. L’égalité devrait demeurer. Mais l’espace public s’organise autour d’une dramaturgie continue où la menace devient moteur narratif, où le campement devient identité, où la fracture devient rentable.
Je refuse cette économie morale. Je refuse qu’un droit fondamental serve de carburant à une compétition d’alertes où chacun doit prouver qu’il voit le danger plus vite et plus loin que les autres. Mais surtout, je veux nommer ce que cette économie produit, paradoxalement, à long terme. En exagérant une menace pour justifier une posture, on finit par réanimer les forces qu’on prétend combattre. On alimente un retour de balancier. On recrée les conditions culturelles du mal, sous prétexte de le prévenir.
Aucune autorité ne dispose du corps d’une femme. Ce principe demeure pour moi intangible, et je continuerai de le défendre sans hésitation.
Mais je ne peux ignorer le paradoxe qui traverse notre époque. Lorsqu’un droit fondamental devient le centre d’une dramaturgie permanente, lorsqu’il est constamment présenté comme au bord du gouffre même là où les institutions ne vacillent pas, il cesse simplement d’unir. Il devient terrain d’affrontement. Il devient support de visibilité. Il devient, parfois, levier de trajectoires individuelles qui ont besoin que la menace demeure perceptible pour justifier leur propre centralité.

À travers l’exemple de Catherine Dorion, j’examine dans ce texte la frontière entre engagement sincère et mise en scène politique. Une analyse sur la théâtralisation du militantisme et ses effets sur la conversation démocratique au Québec.
Et c’est là que le risque apparaît. À force d’exagérer le péril pour mobiliser, on finit par recréer les conditions de la polarisation que l’on prétend conjurer. À force d’organiser la conversation publique autour d’un ennemi omniprésent, on contribue à le rendre plausible.
Albert Camus écrivait : « Celui qui veut faire l’ange fait la bête. »
La formule est rude, mais elle éclaire le paradoxe. À vouloir incarner la vigilance absolue, on peut finir par nourrir exactement ce que l’on combat. Ce n’est pas le droit des femmes qui fragilise la société. C’est la dramaturgie entretenue autour de lui.
La peur est toujours prête à justifier ce qu’elle produit
Hannah Arendt – (The Origins of Totalitarianism)









