La liberté commence à table
En mai prochain, mon blogue aura vingt ans.
Vingt ans à écrire sur la nature, sur le passage du temps, sur le cinéma, sur la politique en général et parallèlement l’indépendance du Québec. Vingt ans à défendre une cohérence, parfois à contre-courant, souvent à distance des emballements collectifs.
Et pourtant, en près de deux décennies d’écriture, je n’avais jamais explicitement abordé la question du féminisme.
Plus précisément, je n’avais jamais abordé frontalement le droit à l’avortement.
Non pas par indifférence. Mais parce que je me suis toujours contenté d’appliquer ma grille de lecture universaliste sans même la nommer. L’égalité entre les hommes et les femmes fait partie, pour moi, des principes non négociables. Une ligne de commande stable, cohérente, qui traverse mes analyses sans que j’aie ressenti le besoin de la proclamer. Elle résiste aux effets de mode, aux emballements générationnels, aux relectures opportunistes. Elle ne se laisse pas redéfinir par les glissements de la novlangue ni par les constructions idéologiques sophistiquées qui, sous couvert d’émancipation, servent parfois des agendas plus opaques. Je ne l’ai jamais brandie comme étendard. Je l’ai simplement appliquée.
Mais certains événements récents m’ont forcé à sortir de cette posture implicite.
En appuyant récemment Karima Brikh, j’ai été amené à toucher à des enjeux que je n’avais jamais traités frontalement. Ce qui m’a frappé dans cette séquence, ce n’était pas seulement le désaccord politique. C’était l’impunité accordée à certaines attaques à connotation sexiste dans des milieux se réclamant pourtant du féminisme. Comme si l’invective devenait tolérable lorsqu’elle sert la bonne cause.

Quand la solidarité envers Karima Brikh révèle une tolérance troublante envers le sexisme, au nom de la bonne cause. Une réflexion sur l’égalité mise à l’épreuve dans certains milieux progressistes.
Puis est venue l’entrevue d’Elizabeth Lemay à Radio-Canada. Là, le glissement est devenu explicite. Un discours ouvertement hostile à l’égard des hommes en général, assumé comme posture politique. Non plus une maladresse isolée, mais la normalisation d’un mépris genré présenté comme progressiste.

L’entrevue d’Elizabeth Lemay à Radio-Canada comme symptôme d’un glissement. Quand le mépris genré se pare des habits du progrès et fracture le débat public.
Ces deux épisodes m’ont forcé à regarder autrement un principe que je croyais stabilisé.
L’égalité entre les hommes et les femmes, un principe élémentaire que je tenais pour acquis dans notre société, semblait pouvoir être relativisée. Non pas par un masculinisme revendiqué, toujours marginal au Québec, mais par un néo-progressisme woke qui remplace l’égalité symétrique par une logique d’équité hiérarchisée, tout en se réclamant du féminisme.
Or, pour moi, l’égalité ne s’ajuste ni aux conjonctures ni aux intérêts du moment. Elle est symétrique et constante, ou elle n’est qu’un slogan.
Il faut réaliser ici que dans certains discours contemporains, on quitte le terrain de l’égalité pour celui d’une équité conçue comme correctif permanent. C’est d’ailleurs là l’essence de l’intersectionnalisme tel qu’il est aujourd’hui mobilisé, analyser les individus à travers leurs identités croisées et leur position supposée dans les rapports de pouvoir. Sous couvert de réparer des injustices, on introduit une hiérarchie des appartenances où la légitimité morale varie selon la place occupée dans cette grille. On ne parle plus d’individus juridiquement équivalents, mais de groupes situés dans une pyramide mouvante de privilèges et de vulnérabilités.

Ce déplacement installe une tension permanente, dont l’ordre néolibéral tire profit, puisqu’une société fragmentée par des luttes identitaires se retrouve atomisée, privée de sens commun et affaiblie dans sa capacité collective à constituer un véritable rapport de force face au système capitaliste.
En parallèle, on en a vu des manifestations dans d’autres débats, notamment autour de la Loi 21 sur la laïcité de l’État, qui interdit le port de signes religieux chez certains agents exerçant une autorité coercitive, juges, policiers, procureurs, enseignants du réseau public. Adoptée au nom de la neutralité religieuse et appuyée par une majorité francophone, elle est régulièrement dénoncée comme raciste par ses opposants.
Ce qui me frappe dans ces contestations, c’est la facilité avec laquelle on en vient parfois à relativiser l’égalité homme-femme au nom de la reconnaissance de spécificités religieuses. Comme si certaines normes confessionnelles, historiquement inégalitaires à l’égard des femmes, pouvaient bénéficier d’un traitement particulier, au prix d’un affaiblissement de l’espace commun.

comment expliquer que le parti qui se présente le plus féministe en arrive à refuser d’appuyer une motion affirmant la primauté de l’égalité homme/femme face aux religions
C’est cette tension entre mémoire réelle et réactivation contemporaine qui m’a ramené en arrière. À une époque où la question de l’avortement n’était ni symbolique ni instrumentalisée, mais concrète, brûlante, existentielle. Une époque où le Québec se déchirait autour d’un nom que plusieurs jeunes ignorent aujourd’hui, celui de Chantal Daigle.
Si vous avez grandi après les années 2000, vous avez peut-être toujours perçu l’avortement comme un droit établi, presque banal sur le plan juridique.
C’est une illusion rétrospective.
Il ne l’était pas.
Il a fallu le conquérir. Le défendre. L’arracher à des tribunaux hésitants, à des morales religieuses dominantes, à des conceptions patriarcales profondément enracinées. Ce droit ne s’est pas imposé par évidence, mais dans la friction, dans la controverse, dans la colère.
À la fin des années 1980, le Québec ne débattait pas d’un symbole abstrait. Il débattait d’un corps. Du corps d’une femme. De la question fondamentale de savoir s’il lui appartenait réellement.

Ceci n’est pas un symbole. C’est la mémoire d’un droit conquis dans la douleur.
C’est dans ce climat que le nom de Chantal Daigle est entré dans nos salons.
Et pour moi, ce débat ne s’est pas d’abord joué dans les grandes salles d’audience.
Il s’est joué autour d’une table, à Verchères.
Ce soir-là, sans que je le sache encore, j’entrais en politique. Non pas dans un parti, mais dans la friction des idées. C’était mon baptême du feu. Le moment où j’ai compris que l’autorité pouvait être contestée, que la majorité pouvait se tromper, et que certaines convictions valent la solitude qu’elles imposent.
Ce trait ne m’a jamais quitté.
Le soir où je suis devenu féministe
À la fin des années 1980, la décision de la Cour suprême dans l’affaire R. c. Morgentaler venait tout juste de faire tomber les dispositions criminelles encadrant l’avortement. Le pays respirait à peine que déjà la tempête reprenait. Puis l’affaire Tremblay c. Daigle a traversé le Québec comme un éclair. Un homme demandait aux tribunaux d’empêcher une femme d’interrompre sa grossesse. Les premières décisions lui avaient donné raison. Il aura fallu que la Cour suprême tranche clairement pour affirmer ce qui aurait dû aller de soi, aucun homme ne peut contraindre une femme à mener une grossesse contre sa volonté.
À cette époque, en revenant de l’école, il m’arrivait de croiser des manifestants aux abords du Parc Lahaie, dans le Mile End. Devant la clinique de Henry Morgentaler sur le boulevard Saint-Joseph. Des hommes surtout, habités par une mission qu’ils croyaient sacrée. Leur présence me mettait mal à l’aise. Je n’y voyais pas de la compassion. J’y voyais une surveillance. Une volonté d’encadrer des femmes qu’ils ne connaissaient pas, au nom de vérités transcendantes qu’ils tenaient pour absolues.
Ce n’était pas un débat abstrait. C’était une pression concrète. Un pouvoir moral exercé dans l’espace public, comme si le corps d’autrui relevait d’une juridiction divine.
C’est dans ce climat que s’est forgée ma conviction.
Pas dans l’enthousiasme militant. Dans la friction. Dans le malaise. Dans l’intuition que la liberté ne peut survivre lorsqu’elle est soumise à une autorité qui prétend parler au nom de Dieu.
Ce débat national, je ne l’ai pas d’abord vécu dans les manchettes. Je l’ai vécu dans une maison.
La scène se déroule à Verchères, dans la salle à manger de mes grands-parents paternels. Le téléjournal vient de se terminer. Dehors, l’hiver serre les vitres. À l’intérieur, l’air est lourd.
Comme toujours, mon père et ma grand-mère occupent l’espace comme deux pôles magnétiques. Ma grand-mère, profondément catholique, est indignée. En roue libre comme d’habitude, elle parle de faute, de péché, de décadence. Elle maudit cette jeune femme qu’elle qualifie de mécréante. Pour elle, il ne s’agit pas d’un débat juridique. C’est une transgression morale. Une offense à l’ordre des choses.
Mon père, paradoxalement farouchement antireligieux, appuie pourtant sa mère cette fois-ci. Il ne parle pas au nom de la foi. Il parle au nom de l’autorité patriarcale. Dans sa logique, une décision de cette ampleur ne peut être prise sans l’assentiment du père. Il y a chez lui une certitude tranquille, presque instinctive, que l’homme tranche. Que l’homme décide.
Mon père n’était pas un dévot. Bien au contraire. Rebelle dans l’âme, il détestait viscéralement les religions. Il les voyait comme des structures d’aliénation, des appareils de contrôle social. Cette méfiance à l’égard du dogme, je la porte encore en moi. C’est peut-être son plus grand héritage culturel à mon endroit.
Il n’était pas fréquent qu’il s’accorde aussi parfaitement avec sa mère. D’ordinaire, ils s’opposaient avec la même ardeur, deux tempéraments obstinés se renvoyant leurs certitudes comme dans un miroir. L’un était souvent le reflet de l’autre dans cette manière de camper sur ses positions. Mais ce soir-là, leurs voix ne s’affrontaient pas. Elles se superposaient. Ils frappaient à l’unisson.
Mon grand-père, lui, se tient en retrait. Comme d’habitude. Il parle peu. Lorsqu’il tente une nuance, une phrase hésitante, il est rapidement interrompu. On ne l’écoute pas vraiment. Il se replie, avec cette discrétion résignée qui semblait lui être devenue naturelle. Je l’aimais, mais je voyais son effacement. Un homme dominé, enchaîné à une dynamique familiale toxique dont il ne paraissait plus chercher l’issue, tenu par loyauté, par habitude, par religion. Et déjà, confusément, je pressentais qu’un rôle imposé, qu’il soit celui du dominant ou du dominé, finit toujours par abîmer.
Je n’étais encore qu’un pré-adolescent. Un garçon à peine sorti de l’enfance, assis trop droit sur sa chaise, cherchant mes mots comme on cherche une prise dans le noir. Je n’avais ni vocabulaire juridique ni assurance rhétorique. Seulement une intuition, brute, insistante.
J’ai tenté d’exprimer mon incompréhension. Comment peut-on décider pour autrui de l’usage de son propre corps. Comment la capacité reproductive d’une femme peut-elle appartenir symboliquement à une autorité religieuse ou patriarcale.
Les phrases sortaient incomplètes, hésitantes. Je sentais ma voix trembler sans vouloir céder. C’était maladroit. Fragile. Mais quelque chose en moi refusait de se taire.
Ils ont d’abord été interloqués. Un silence bref. Un regard échangé entre mon père et ma grand-mère. Puis un sourire. Pas un sourire moqueur, mais un sourire complice, presque attendri. On a invoqué ma jeunesse, mon manque d’expérience. On a réduit mon désaccord à une naïveté passagère.
Et pourtant, dans cette condescendance douce, je percevais autre chose. En affirmant mon caractère, j’exprimais sans le savoir un trait que je partageais avec eux, cette aptitude à entrer dans le débat, à occuper l’espace de discussion, à faire entendre sa voix sans s’excuser d’exister. Chez eux, cela prenait souvent la forme d’une parole qui s’impose, qui tranche, qui ne laisse guère de place à la réplique. Ils reconnaissaient en moi le tempérament, même s’ils rejetaient la position.
Je ne les ai pas convaincus. Mais moi, je venais de me convaincre.
Quelque chose s’était fixé en moi. Une certitude silencieuse, dense, presque physique. Je ne disposais pas encore des mots pour la défendre, mais je savais, avec une évidence tranquille, que j’avais moralement raison.
Ce moment fut un tournant dans ma vie. Le premier où j’ai fait fi de l’autorité paternelle et du consensus familial pour tenir une conviction. Le premier où j’ai accepté l’inconfort d’être minoritaire autour de la table. Si vous me connaissez moindrement, vous savez que ce trait ne m’a jamais quitté.
Avec le recul, je comprends que ce qui s’est révélé ce soir-là n’était pas seulement une opinion. C’était une disposition. Une sensibilité. Devant le cas Daigle, je ne voyais pas un symbole à condamner. Je voyais une femme, seule, confrontée à un ex-conjoint dominateur, à des tribunaux, à une opinion publique divisée. Je voyais du courage.
Mon père entretenait un rapport méprisant envers les femmes. Il se pensait naturellement dominant, supérieur. Cela transparaissait dans sa manière d’occuper l’espace, de couper la parole, de trancher. Plus je vieillissais, plus ce comportement me devenait insupportable.
Si je suis devenu féministe, ce fut d’abord par rejet de ce modèle d’homme que l’on qualifie parfois d’alpha, sûr de sa prérogative, persuadé que son intérêt personnel doit naturellement s’imposer.
Mais le mouvement fut plus intime que cela.
Je me suis construit en réaction à cette figure autoritaire, à cette manière d’occuper l’espace comme s’il lui appartenait, de décider pour autrui comme si cela allait de soi, de confondre assurance et domination. Je n’ai pas cherché à rivaliser avec cet homme. J’ai cherché à m’en affranchir. À rompre avec cette verticalité qu’il ne savait pas quitter, lui qui préférait la solitude à la négociation d’un lien égalitaire. À construire, de mon côté, des relations horizontales, choisies, fondées sur l’égalité. Une égalité réelle, symétrique, qui ne tolère ni supériorité implicite ni soumission consentie.
Avec le temps, j’ai compris que j’avais intégré, en partie, la psyché de celles qui doivent composer avec ce type d’homme pour préserver leur autonomie. Non pour m’y dissoudre, ni pour m’y confondre, mais parce que je reconnaissais en lui le même adversaire. Cette posture masculine faite de supériorité intrinsèque, de certitude non questionnée, d’autorité exercée comme un droit naturel.
Les femmes féministes et moi combattons, au fond, la même figure de masculinité toxique, celle qui fragilise l’égalité en la remplaçant par la verticalité.
Mais cette solidarité ne m’oblige pas à renoncer à ma cohérence universaliste. Combattre la masculinité toxique ne signifie pas accepter qu’une hiérarchie en remplace une autre. Je refuse que l’on fragmente l’espace commun au nom d’une réparation permanente. Je peux m’opposer à la domination masculine sans adhérer aux thèses intersectionnalistes qui divisent la gauche et installent la conflictualité comme principe structurant.
Il n’est d’ailleurs pas anodin que la plupart de mes anciennes conjointes aient été des femmes féministes. Non pas des caricatures militantes, mais des femmes conscientes, exigeantes, attentives aux rapports de pouvoir et à leur autonomie. Ces relations ne m’ont jamais éloigné de mes convictions. Elles les ont éprouvées. Elles les ont affinées. Elles m’ont obligé à confronter mes angles morts, à ajuster mes réflexes, à comprendre concrètement ce que signifie vivre l’égalité au quotidien.
J’ai donc appris à affronter ces hommes sans les imiter. À refuser leur ascendant sans entrer dans leur logique. À rester debout sans écraser, libre sans me soumettre. À faire place à l’empathie comme principe actif, non comme faiblesse. Car l’empathie n’est pas une abdication. Elle est la condition même de l’amour, et sans amour aucune égalité ne tient durablement.
C’est en ce sens que je me considère comme un allié des femmes. Non par posture morale, mais parce que j’ai connu de près cette masculinité autoritaire et ses ravages. Je l’ai vue à l’œuvre. Je l’ai subie plus que certains pourraient l’imaginer. Je sais ce qu’elle produit, de violence sourde, d’isolement, de rupture du lien.
Si je combats encore la domination masculine, c’est parce que je refuse cette verticalité. Parce que je cherche des formes de coexistence plus justes, capables de réduire la violence faite aux femmes et de transformer nos modèles relationnels.
J’assume d’ailleurs sans complexe ce que certains qualifieraient de côté féminin. Je suis proche de mes émotions. Je les explore. Je les partage. Même lorsque cela m’expose. Même lorsque cela me vulnérabilise. Je n’ai jamais eu l’impression que cela amputait ma masculinité. Je n’ai rien à prouver sur ce terrain.
Je ne voulais ni dominer ni me laisser classer parmi les dominés. Je voulais me tenir hors de cette hiérarchie. Indépendant. À l’image de mon idéal politique indépendantiste, affranchi des tutelles symboliques comme je rêvais et rêve encore d’un Québec affranchi des siennes.
J’ai donc façonné mon propre modèle d’homme hétérosexuel, cherchant l’équilibre. Ni masculiniste nostalgique d’un ordre figé. Ni adepte d’un féminisme contemporain qui transforme l’identité sexuelle en champ de bataille permanent. Je refuse autant le patriarche écrasant que l’idéal woke de l’homme déconstruit présenté comme horizon moral obligatoire.
Cette recherche d’équilibre ne s’est pas faite dans l’abstraction. Elle s’est construite à partir de deux figures qui m’habitaient, l’homme qui domine et l’homme qui s’efface. Entre ces deux pôles, j’ai compris qu’il me fallait tracer ma propre ligne.
C’est là que le souvenir de mon grand-père revient. Lorsque l’on m’évoque cette figure effacée, presque désincarnée, le spectre de mon grand-père me revient. Je ne crois ni à la domination ni à l’auto-effacement. Je crois à un homme debout. Doux sans être faible. Respectueux sans se dissoudre. Sensible sans renoncer à sa force.
Je crois à une force qui ne domine pas. À une autorité intérieure qui n’écrase pas. À une présence capable de tenir debout sans confisquer l’espace des autres. Une présence qui reconnaît en l’autre un égal, et non un adversaire.
D’ailleurs, il n’est pas anodin que mon milieu professionnel soit aujourd’hui essentiellement féminin, en horticulture comme en enseignement. J’y évolue naturellement. Sans calcul. Sans posture. Je m’y sens à ma place. Parce que pour moi, l’égalité n’est pas un slogan que l’on brandit. C’est une manière d’être.
J’aime la présence des femmes. Leur intelligence émotionelle, leur sensibilité, leur force tranquille, leur manière d’habiter le monde. Je me sens bien en leur compagnie, au-delà de toute dynamique de séduction ou de rivalité. Plusieurs de mes amitiés les plus profondes sont des femmes, certaines lesbiennes, d’autres hétérosexuelles. Cela n’a jamais menacé mon identité d’homme, ni brouillé la clarté des relations. Je crois profondément à l’amitié entre un homme hétérosexuel et des femmes. À une complicité libre, à une parole franche, à une loyauté qui ne cherche rien d’autre que la présence.
Je m’émancipe dans ces espaces. Je m’y sens libre précisément parce qu’il n’y a rien à prouver. Rien à conquérir. Rien à dominer.
Ce qui menace aujourd’hui l’égalité, ce n’est pas tant une supposée montée d’un fascisme fantasmé. C’est surtout tout ce qui trouve un intérêt à diviser les sexes. Les idéologies, qu’elles soient religieuses, conservatrices, masculinistes ou pseudo-progressistes, cherchent à cloisonner, à ériger des frontières identitaires étanches, à segmenter les expériences humaines en espaces sécurisés qui finissent par devenir des espaces séparés. Je refuse cette fragmentation. Je crois à la mixité. À la porosité. À la rencontre.
Dans mon monde idéal, les sexes ne s’affrontent pas. Ils se reconnaissent et se respectent. Ils se complètent sans se dissoudre. Ils s’apprécient et peuvent même s’aimer au-delà du désir.
Quoi qu’en disent certaines théories contemporaines qui réduisent le sexe à une pure construction sociale, la réalité biologique demeure. Depuis l’origine du vivant, l’union du féminin et du masculin constitue l’un des fondements de la vie elle-même. Cette complémentarité n’abolit pas l’individualité, elle la rend féconde.
Lorsque cette union naît d’un amour véritable, elle donne un sens profond à l’existence. Elle crée plus qu’un couple. Elle fonde un espace de transmission, un noyau où la vie circule, se prolonge, se transforme.
Mais cet amour ne se décrète pas. Et la vie ne peut être réduite à une obligation biologique. Si un fœtus n’a pas été désiré par sa mère, si celle-ci ne se sent ni prête ni capable de s’engager dans ce processus exigeant, énergivore, irréversible qu’est le fait de donner la vie et d’en assumer la responsabilité, alors il vaut mieux, pour elle comme pour l’enfant à naître, et pour la société dans son ensemble, qu’elle puisse interrompre ce projet.
La naissance d’un enfant ne devrait jamais être le fruit d’une contrainte morale ou juridique. Elle devrait être portée par un consentement profond, par une volonté partagée, par un minimum d’élan aimant entre ceux qui l’engendrent. Car c’est dans cette énergie initiale que se transmettent les premières dispositions à affronter le monde, un monde complexe, parfois dur, souvent dangereux… et qui trop souvent manque cruellement d’amour.
Je maudis les masculinistes qui veulent réduire la femme à un objet, à une possession, à une simple extension de leur ego. Mais je refuse tout autant les courants qui, au nom d’une déconstruction radicale, prétendent dissoudre la différence des sexes jusqu’à en effacer la beauté, la complémentarité, la cohésion familiale, la tension créatrice et la réalité biologique qui les fondent.
Je revendique, sans gêne ni détour, le droit d’aimer les femmes et d’être aimé par elles. Non comme conquête. Non comme domination. Mais comme rencontre libre entre deux êtres fondamentalement égaux.
C’est pour cela que je me définis comme un féministe universaliste. Non par posture militante, mais par cohérence intime. Attaché à l’égalité en droits et à l’autonomie. Méfiant envers les formes de militantisme qui fragmentent les identités et entretiennent une tension permanente pour justifier leur propre nécessité.
Mais je m’interroge aussi. Puis-je encore me dire féministe comme on l’entendait à l’époque où le combat portait d’abord sur l’égalité juridique, sur l’autonomie corporelle, sur la fin des tutelles ? Si le mot en vient à désigner une mise en accusation permanente d’un sexe contre l’autre, alors il ne dit plus ce que je suis. Je ne suis pas dans la guerre des sexes. Je suis pour l’égalité. Simplement. Pour une symétrie des droits et des devoirs, sans revanche et sans hiérarchie inversée. Si cela suffit encore à me classer parmi les féministes, j’en accepte l’héritage. Si cela ne suffit plus, alors le mot a changé, pas moi.
Et lorsqu’un principe devient pour moi aussi fondamental, il cesse d’être une bannière. Il devient une ligne. Une ligne que l’on tient.

Le texte que vous venez de lire et celui qui suit ont été écrits simultanément. À l’origine, ils formaient un seul et même essai, mêlant la mémoire intime qui fonde ma conviction et l’analyse critique des usages contemporains du droit à l’avortement. J’ai choisi de les scinder pour en alléger la lecture et en clarifier la cohérence. Le premier explore l’ancrage moral de ma position. Le second, La fracture rentable. Quand le droit à l’avortement devient capital politique, examine son instrumentalisation stratégique et médiatique. Je vous suggère d’en poursuivre la lecture à l’endroit où j’évoque la réapparition de l’avortement comme enjeu partisan dans l’espace public, c’est là que la réflexion se prolonge naturellement. 👉 Lire la suite: La fracture rentable. Quand le droit à l’avortement devient capital politique
La question du corps des femmes a déjà été, ici, un terrain de tutelle morale. Je n’ai pas oublié ce que j’ai vu, ni ce que j’ai ressenti, ni ce que j’ai compris, trop tôt, autour d’une table à Verchères.
Pour ma part, la réponse ne varie pas.
Je suis solidaire. Solidaire du droit des femmes à disposer de leur corps. Solidaire de leur autonomie pleine et entière. Solidaire de toute résistance face aux tentatives de réinstaurer une tutelle, qu’elle soit religieuse, patriarcale ou étatique.
Aucune autorité ne devrait disposer du corps d’une femme.
Jamais.
Le principe qui règle les rapports entre les deux sexes doit être celui de l’égalité parfaite
John Stuart Mill. De l’assujettissement des femmes (1869)












Bonjour,
Je me demande quelle est votre vision du foetus et de «l’enfant à naître», comme vous dites … Parce que c’est le coeur de la question de l’avortement : qu’est-ce qui se trouve dans le ventre de la femme enceinte ? Qu’est-ce qu’un humain, qu’est-ce qu’une vie humaine – quand débute-elle, quand se termine-t-elle? Et a-t-on droit de mettre fin à une vie et, si oui, à quelles conditions et de quelle manière?) Ce n’est pas la seule facette de cette question, mais elle est incontournable.
Et donc, à votre avis, à quel moment la vie débute ? (Je ne veux pas savoir ce que dit la loi, mais ce que vous en pensez.) Qu’est-ce qui fait que le foetus, qui serait une chose appartenant à la mère, un projet (sic) auquel elle peut mettre fin à son entière discrétion, devient à un certain moment un être humain ? Ce n’est pas une question-piège, je suis toujours curieuse de savoir ce que les personnes «pro-choix» en pensent.
Merci.