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Posté par le 9 février 2026
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Quand l’annulation woke devient antiféministe

Analyse critique de la culture d’annulation, du wokisme et du double standard antiféministe à partir du cas Karima Brikh et du débat québécois.

Le cas Karima Brikh et la logique de la disqualification par association… ou bien quand défendre le Québec devient une faute morale


Je veux partir d’un point clair, assumé, et sans faux détours. Je suis solidaire de Karima Brikh. Solidaire de son droit de parole indépendant, de son parcours professionnel singulier, et du simple fait qu’une commentatrice puisse encore, en 2026, exercer son jugement sans devoir réciter un catéchisme idéologique avant de prendre la parole. Je suis solidaire aussi parce que cette séquence s’inscrit pleinement dans une culture d’annulation que certains tendent à normaliser, où l’on ne cherche plus à contredire une parole, mais à disqualifier une personne. Et cette mécanique frappe d’autant plus violemment lorsqu’elle vise une femme qui refuse de se soumettre à l’orthodoxie morale dominante.

La séquence qui l’a prise pour cible après son passage à Zone Info n’est pas qu’un épisode de plus dans la marée quotidienne des réseaux sociaux. Elle révèle, à ciel ouvert, une mécanique de disqualification morale qui s’installe depuis des années, et qui finit par remplacer la politique elle-même.

Ma solidarité, cela dit, dépasse la simple sympathie d’un libre penseur face à une meute dogmatique. Elle touche aussi au fond politique de la séquence, et plus précisément à l’enjeu constitutionnel au Québec. Karima Brikh n’a pas seulement été attaquée pour une opinion isolée. Elle l’a été pour avoir remis en question une opération de disqualification politique devenue routinière, portée par un réseau militant restreint, mais très actif, qui consiste à qualifier au quotidien le Parti québécois de formation « fasciste » et à assimiler son chef, Paul St-Pierre Plamondon, à une figure locale de Donald Trump. Or, dans cet espace dit « public » qui se constitue à l’intérieur de certaines sphères progressistes, notamment dans des chambres d’écho sur les réseaux sociaux, défendre le PQ contre ce type d’accusations infamantes suffit à être classé à l’extrême droite politique, puis expulsé du champ de la respectabilité symbolique, sans autre forme de débat, par des activistes se présentant comme des guerriers de la justice sociale.

Dans le cas précis de Karima Brikh, la logique de l’attaque révèle un enchaînement particulièrement troublant. Par un raisonnement d’association, elle est d’abord réduite à son lien conjugal. Ce lien est ensuite assimilé à une figure honnie par certains milieux militants. Cette figure est rangée du côté de l’« extrême droite ». Et cette étiquette devient enfin le prétexte pour lever toute retenue. Puisque l’extrême droite serait, par définition, patriarcale, sexiste, raciste, autoritaire et moralement illégitime, certains en viennent à considérer que le sexisme dirigé contre elle devient tolérable, voire de bonne guerre. Karima Brikh n’aurait alors plus droit à la solidarité féministe, précisément parce qu’elle serait, par association, du mauvais côté du dogme. Cette logique est non seulement perverse. Elle est justement… antiféministe.

Ce qui apparaît alors, au-delà de l’attaque individuelle, c’est un double standard moral devenu structurel. Une fois l’étiquette posée, tout devient permis. Des propos qui auraient déclenché une indignation immédiate s’ils avaient visé une figure reconnue du « bon camp » sont soudainement tolérés, relativisés, parfois même implicitement justifiés, dès lors que la cible a été préalablement disqualifiée. Le problème n’est plus ce qui est dit, mais à qui cela est dit.





Dans cette séquence, le sexisme n’est pas combattu. Il est conditionnel. Il cesse d’être une ligne rouge pour devenir un outil circonstanciel. Lorsqu’il frappe une femme jugée idéologiquement fautive, il est excusé, minimisé, ou traité comme une conséquence regrettable mais acceptable. La solidarité féministe, pourtant présentée comme un principe universel, se transforme alors en privilège réservé à celles qui respectent l’orthodoxie dominante.

Ce renversement révèle une hiérarchie implicite des valeurs. La cohérence morale passe après la discipline de groupe. Les principes cessent d’agir comme des repères éthiques pour devenir des instruments de combat. À partir du moment où l’intérêt partisan prime sur les idées et les valeurs qu’un camp prétend défendre, ces valeurs se vident de leur substance. Elles ne servent plus à protéger, mais à trier.

C’est là que commence la corruption, non pas d’abord matérielle, mais morale. Une corruption première, souvent invisible, où l’on accepte de suspendre ses principes au nom d’un objectif jugé supérieur. Une fois ce seuil franchi, tout devient négociable. Le langage, la dignité, la solidarité, puis éventuellement le réel lui-même.

Le cas Karima Brikh n’est donc pas une anomalie. Il est un symptôme. Le signal d’un espace politique où la morale n’est plus un cadre commun, mais une arme sélective. Un espace où l’on ne débat plus pour convaincre, mais pour exclure. Et où une posture qui se présente comme progressiste en vient, par ses propres pratiques, à produire exactement l’inverse de ce qu’elle prétend défendre.

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La même logique s’est malheureusement prolongée ici dans la circulation de commentaires à caractère raciste, obéissant exactement au même raisonnement. Là encore, ce qui aurait normalement suscité une condamnation claire a été ignoré ou minimisé, au motif implicite que la cible ne méritait plus protection. Toute personne attachée à une éthique minimale de cohérence devrait être heurtée par la facilité avec laquelle ces doubles standards sont acceptés, surtout lorsqu’ils émanent de milieux qui fondent précisément leur légitimité politique sur la lutte contre le racisme et le sexisme.

L’absence totale de sursaut critique à l’intérieur même des cercles qui orchestrent ces campagnes d’annulation révèle la nature profonde du phénomène dit « woke ». Il ne s’agit plus seulement d’un désaccord idéologique, mais d’un régime moral fondé sur l’intimidation symbolique, la peur de la faute et la discipline du groupe. Une morale à géométrie variable, qui ne repose pas sur des principes universels, mais sur l’adhésion stricte à une doxa idéologique dont il ne faut jamais s’écarter.

Un texte plus ancien, écrit autour de l’affaire Ianik Marcil, où j’explorais déjà la logique de l’annulation, les doubles standards moraux et la manière dont une posture se disant progressiste peut servir à disqualifier, plutôt qu’à débattre. Une réflexion qui éclaire, par un autre angle, les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui.

Toute critique frontale formulée de l’intérieur de ces milieux, même lorsqu’elle est argumentée et de bonne foi, entraîne fréquemment une sanction immédiate. Le blocage, l’exclusion, la coupure nette de la relation, souvent sans explication. Ce geste, présenté comme banal ou protecteur, fonctionne en réalité comme un avertissement adressé aux autres. La sanction n’est pas toujours spectaculaire, elle est souvent préventive. On se tait pour ne pas devenir la prochaine cible.

À ce stade, il devient difficile de ne pas y voir les traits d’une religion séculière, qui ne progresse ni par la logique ni par la confrontation des idées, mais par la récitation de croyances, la surveillance mutuelle et la désignation d’hérétiques. Un tel fonctionnement est incompatible avec l’esprit démocratique. C’est aussi pour cette raison que ma solidarité envers Karima Brikh est pleinement universaliste.

Et c’est précisément ce point qui oblige à regarder au-delà de l’incident. Car ce type de morale à géométrie variable n’est pas seulement une pathologie propre aux réseaux sociaux. Elle produit des effets politiques structurants. Sous couvert de radicalité morale, elle contribue à fragmenter le camp progressiste, à empoisonner l’espace de débat démocratique, et à détourner l’attention de toute critique réelle du pouvoir en place.

Cette analyse fait écho à un excellente reflexion de mon camarade Jocelyn Desjardins dans Facebook, qui montre comment la cacophonie des réseaux sociaux produit un climat antipolitique, où la disqualification du messager remplace le débat. À partir du cas Karima Brikh, il met en lumière la convergence objective entre un establishment fédéral et une avant-garde morale qui transforme l’affirmation nationale en faute idéologique.

Le paradoxe est là, et il mérite d’être nommé clairement. Des activistes qui se perçoivent comme appartenant à la gauche, et qui se présentent comme les gardiens autoproclamés de la justice sociale, finissent dans les faits par concentrer l’essentiel de leurs attaques non pas contre le régime dominant, mais contre des acteurs politiques qui cherchent, à des degrés divers, à rouvrir le champ du politique.

En ciblant prioritairement le mouvement souverainiste, en disqualifiant le Parti québécois par des analogies morales extrêmes, et en réduisant toute dissidence à une faute idéologique, ils servent objectivement le statu quo… c’est à dire l’ordre établi (donc conservateur)

Ce statu quo a pourtant un nom au pays : le fédéralisme. Il correspond au régime canadien tel qu’il fonctionne aujourd’hui, un État colonisateur gouverné par le Parti libéral du Canada depuis maintenant quatre mandats successifs, et dont l’orientation économique s’est progressivement durcie dans un sens néolibéral. Or, derrière l’alternance apparente des discours, le cadre fédéraliste demeure remarquablement stable au Canada, solidement arrimé à une droite économique qui gouverne par inertie, sans véritable remise en question structurelle.

Dans ce contexte, le mécanisme que j’observe ne relève pas d’un simple dérapage militant isolé. Il s’inscrit dans une logique plus large, celle d’un néo-progressisme qui, sous couvert de radicalité morale, contribue objectivement au maintien de l’ordre politique canadien tel qu’il est actuellement.

En fragmentant le camp progressiste, en déplaçant les conflits vers des enjeux symboliques et moraux, et en désignant des ennemis internes plutôt que des structures de pouvoir, cette posture détourne l’attention de ce qui organise réellement l’économie, l’État et les rapports de force.

On assiste ainsi à une forme de tenaille politique. D’un côté, un régime fédéral canadien qui n’a aucun intérêt à voir réémerger un indépendantisme adulte, capable de parler d’État, de pouvoir et de responsabilité. De l’autre, une avant-garde morale qui transforme toute affirmation nationale en faute idéologique. En apparence opposées, ces deux forces convergent dans leurs effets : empêcher la nation québécoise de redevenir un sujet politique.

Pendant que l’énergie militante se dissipe dans des guerres symboliques internes, pendant que l’on traque les mauvaises fréquentations et les impuretés idéologiques, le pouvoir réel, lui, demeure largement hors de portée. La conflictualité se déploie à l’intérieur même du camp progressiste, rarement contre les institutions qui gouvernent concrètement. La morale devient un écran. Le réel, un angle mort.

C’est précisément à ce niveau que la question du langage devient centrale. Car cette neutralisation du politique ne s’opère pas seulement par des rapports de force visibles, mais aussi par des mots. Par des étiquettes. Par des catégories morales qui remplacent l’analyse, ferment la discussion et transforment le débat en procès. C’est cette mécanique que je veux maintenant examiner de plus près, en m’attardant à ce que j’appelle la guerre des étiquettes, non comme simple dérive discursive, mais comme instrument politique à part entière.

Refuser ce risque, celui d’être caricaturé, disqualifié ou annulé, revient à accepter que la politique se réduise à une police morale. Or, une démocratie vivante exige autre chose. Elle exige des femmes et des hommes capables de penser debout, sans s’excuser d’exister politiquement, sans renoncer à la complexité, et sans céder au vacarme.

Un féminisme qui retire sa solidarité à une femme parce qu’elle serait du mauvais côté idéologique n’est pas un féminisme. C’est un instrument de tri. Et le cas Karima Brikh n’est pas une exception, mais un signal. Celui d’un espace public où la morale sert à neutraliser le politique, où l’annulation devient un outil de disqualification, et où une posture qui se croit subversive contribue, en réalité, à la conservation de l’ordre établi.

L’oppression commence lorsque l’on refuse à quelqu’un le droit de penser autrement
– Simone Weil

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