Le cirque libéral de Lac-Mégantic

Quand le système sacrifie ses ouvriers pour sauver ses maîtres
Il y a des moments où une société révèle brutalement ce qu’elle tolère vraiment. Lac-Mégantic fait partie de ces moments-là.
Le 6 juillet 2013, un train de la Montreal, Maine and Atlantic Railway, transportant du pétrole brut, s’est emballé avant de dérailler au cœur de Lac-Mégantic. Le centre-ville a été ravagé. Quarante-sept personnes ont perdu la vie. Un village entier a été marqué dans sa chair. Et, au-delà de la tragédie humaine immédiate, c’est tout un système politique, économique et réglementaire qui s’est retrouvé exposé à la lumière crue de l’incendie. Le Bureau de la sécurité des transports du Canada identifiera par la suite des problèmes systémiques et de multiples facteurs contributifs, notamment la gestion de la sécurité, l’immobilisation du train, la surveillance réglementaire et la culture opérationnelle de la compagnie.
Or, au lieu de regarder ce système en face, on nous a offert un spectacle.
Un spectacle judiciaire. Un spectacle médiatique. Un spectacle politique.

Thomas Harding, Jean Demaître et Richard Labrie ont parcouru, menottes aux mains, la distance qui les séparaient du palais de justice improvisé de Lac-Mégantic.
Mais la question demeure, immense, dérangeante, presque obscène par son évidence : pourquoi Ed Burkhardt n’est-il pas accusé ? Pourquoi le patron de MMA, celui qui incarnait publiquement cette entreprise au comportement si méprisant, n’a-t-il pas eu droit au même traitement symbolique ? Pourquoi les ouvriers ont-ils défilé menottes aux poignets pendant que les véritables architectes du modèle d’affaires, de la déréglementation, de la compression des coûts et de la sécurité au rabais demeuraient à distance respectable du banc des accusés ?

Pourquoi Ed Burkhardt n’est-il pas accusé ? En effet, Le patron de MMA avait paru aux yeux de plusieurs arrogant et insensible lorsqu’il est passé à Lac-Mégantic l’été dernier. Ed Burkhardt n’a pourtant pas été accusé, contrairement à son entreprise.
Voilà ce qu’Amir Khadir a exprimé avec justesse : ce procès public avait toutes les apparences d’une mascarade. Non pas parce qu’il ne fallait pas enquêter. Non pas parce qu’aucun geste individuel ne devait être examiné. Mais parce qu’en jetant quelques travailleurs en pâture à l’opinion publique, on évitait de nommer ce qui devait être nommé : Lac-Mégantic n’est pas seulement le résultat d’une erreur humaine. C’est le produit logique d’un système où le profit passe avant la sécurité, où la rentabilité privée impose ses risques aux populations, où les économies réalisées par les entreprises se paient ensuite en vies humaines, en fonds publics, en deuils collectifs et en territoires contaminés.
Le cirque libéral, c’est précisément cela : faire semblant que la justice est en marche pendant que le système, lui, continue de rouler.
Car il faut le rappeler. Il n’était pas question ici d’un simple train de marchandises traversant un paysage neutre. Il était question d’un convoi de pétrole hautement inflammable, circulant dans un réseau ferroviaire vieillissant, à travers un centre-ville habité, dans un contexte où la sécurité semblait devenue une variable d’ajustement économique. Il était question d’une entreprise privée qui transportait un risque collectif sans en assumer réellement les conséquences collectives. Il était question d’une logique de fond : extraire, transporter, encaisser, puis disparaître lorsque vient le temps de payer.
Lac-Mégantic est une tragédie ferroviaire. Mais c’est aussi une tragédie politique.
Nous vivons encore dans une économie de transit. Historiquement, le Québec a trop souvent été traité comme un corridor : un territoire à traverser, une réserve de ressources à exploiter, un espace logistique où circulent les matières premières, les capitaux et les intérêts extérieurs. Dans cette logique, nos villages ne sont pas d’abord considérés comme des milieux de vie. Ils deviennent des passages obligés. Des obstacles techniques. Des lignes sur une carte de transport.
Et lorsque ça explose, littéralement, on nous demande ensuite de pleurer dignement, de reconstruire courageusement et de faire confiance aux mêmes autorités qui n’ont pas su, pas voulu ou pas osé prévenir le désastre.
Voilà le cœur de l’affaire. Ce n’est pas seulement MMA qu’il faut interroger. C’est aussi le rôle du gouvernement fédéral, responsable de l’encadrement ferroviaire. C’est la confiance aveugle accordée à l’autorégulation des entreprises. C’est la croyance néolibérale selon laquelle les compagnies privées peuvent être laissées à elles-mêmes, à condition de produire de beaux documents de conformité et de cocher les cases administratives nécessaires. C’est cette religion de la gestion du risque qui finit toujours par faire porter le risque aux autres.
Aux citoyens. Aux travailleurs. Aux municipalités. Aux familles.
Et, bien sûr, aux morts.
Dans un pays normal, une catastrophe comme Lac-Mégantic aurait provoqué une remise en question radicale de la manière dont on transporte les matières dangereuses. Elle aurait forcé un débat national sur le pouvoir des compagnies ferroviaires, sur le rôle de l’État, sur la sécurité des infrastructures, sur la place des populations locales dans les décisions qui les concernent. Elle aurait soulevé une question démocratique fondamentale : qui décide de ce qui traverse nos villes, nos villages, nos vies ?
Mais au Québec, trop souvent, nous avons appris à recevoir les décisions des autres comme des fatalités.
Nous nous indignons, puis nous rentrons chez nous. Nous pleurons, puis nous attendons les compensations. Nous dénonçons, puis nous nous faisons expliquer par d’autres que le commerce doit continuer, que le transport doit continuer, que le marché doit continuer. Même lorsqu’un centre-ville est éventré. Même lorsque 47 personnes meurent dans une nuit de feu.
C’est cela, la condition coloniale moderne : ne pas même avoir le plein contrôle politique des infrastructures qui peuvent nous tuer.
Bien sûr, certains trouveront cette lecture excessive. Ils diront qu’il ne faut pas tout ramener à la politique. Qu’il s’agit d’un accident. Qu’il faut laisser la justice suivre son cours. Qu’il faut éviter les grandes conclusions. Mais cette prudence-là arrange toujours les mêmes. Elle arrange ceux qui veulent découper les tragédies en petites responsabilités individuelles afin d’éviter la grande responsabilité collective. Elle arrange ceux qui préfèrent parler d’un employé, d’un frein, d’une procédure, d’une nuit, plutôt que d’un régime complet d’irresponsabilité organisée.
Personne ne nie que des gestes précis doivent être examinés. Mais l’obsession à isoler la faute au bas de l’échelle devient suspecte lorsque le sommet de la pyramide demeure intact.
Les ouvriers, eux, sont visibles. Ils ont des noms, des visages, des uniformes. On peut les arrêter. On peut les menotter. On peut les filmer. Ils font de bons coupables. Ils rassurent le public, parce qu’ils donnent l’impression qu’un responsable a été trouvé. Ils permettent à l’État de dire : voyez, nous agissons.
Pendant ce temps, la structure économique qui a rendu la tragédie possible se poursuit.
C’est le vieux mécanisme du sacrifice. On offre quelques exécutants à la colère populaire pour préserver les donneurs d’ordres, les actionnaires, les propriétaires, les régulateurs négligents et les gouvernements complices par faiblesse idéologique. On individualise la faute pour éviter de socialiser la responsabilité. On criminalise l’écrou pour épargner la machine.
Voilà pourquoi l’image des employés menottés est si révoltante. Non pas parce que ces hommes devaient être placés au-dessus de tout examen, mais parce que leur exposition publique avait une fonction politique évidente. Elle permettait de déplacer le regard. Elle transformait une catastrophe systémique en affaire de mauvais employés. Elle offrait à la population endeuillée une cible immédiate, pendant que les véritables centres de pouvoir demeuraient protégés derrière le langage technique, les faillites d’entreprise, les limites juridictionnelles et les communiqués de presse.
Petit petit Québec.
Petit Québec qui accepte encore trop souvent d’être administré par des intérêts qui ne lui doivent rien. Petit Québec qui paie les dégâts, enterre ses morts, nettoie les sols, reconstruit les rues, puis se fait dire de ne pas trop déranger le commerce. Petit Québec qui hésite encore à comprendre que la souveraineté politique n’est pas une abstraction romantique, mais une question très concrète de sécurité, d’infrastructures, de territoire et de dignité collective.
Car il faut poser la question franchement : à quoi sert un État s’il ne peut même pas garantir que des convois de pétrole dangereux ne traverseront pas nos centres-villes dans des conditions inacceptables ? À quoi sert un gouvernement s’il se montre plus rapide à menotter des travailleurs qu’à contraindre les entreprises à assumer les conséquences de leurs décisions ? À quoi sert une fédération si la sécurité des populations devient secondaire devant la fluidité du commerce interprovincial et continental ?
Le drame de Lac-Mégantic aurait dû être un électrochoc. Il aurait dû nous rappeler que les infrastructures ne sont jamais neutres. Elles expriment un rapport de force. Elles disent qui compte et qui ne compte pas. Elles révèlent pour qui le territoire est organisé.
Dans un Québec réellement maître de ses choix, nous aurions pu penser autrement le transport des matières dangereuses. Nous aurions pu lier la sécurité ferroviaire à une politique nationale du territoire. Nous aurions pu financer nos infrastructures en fonction des besoins de nos citoyens plutôt qu’en fonction des impératifs de transit des entreprises. Nous aurions pu nationaliser nos ressources stratégiques, encadrer plus fermement les corridors de transport, imposer nos conditions, et surtout faire comprendre aux compagnies étrangères qu’elles ne circulent pas ici en terrain conquis.
Mais pour cela, encore faudrait-il se percevoir comme un peuple politique et non comme une population administrée.
Lac-Mégantic n’est donc pas seulement une tragédie du passé. C’est un avertissement. Un avertissement sur ce qui arrive quand une société laisse la logique marchande pénétrer jusque dans ses mécanismes de sécurité les plus élémentaires. Un avertissement sur ce qui arrive quand l’État abdique devant les entreprises. Un avertissement sur ce qui arrive quand un peuple n’a pas les pleins moyens politiques de défendre son territoire.
Et parce que nous n’avons pas encore tiré toutes les leçons de cette tragédie, il y a fort à parier que d’autres catastrophes nous attendent. Peut-être pas identiques. Peut-être pas ferroviaires. Peut-être pas à Lac-Mégantic. Mais la logique, elle, demeure : compression des coûts, privatisation des profits, socialisation des pertes, puis mise en scène de quelques coupables secondaires lorsque le réel finit par exploser.
Le sang des ouvriers, des citoyens et des villages périphériques devient alors un tribut sacrifiable sur l’autel de l’exploitation capitaliste.
Pendant ce temps, on nous invite à passer à autre chose. À faire confiance. À regarder ailleurs. À retourner devant la télévision. À nous consoler avec le hockey, les publicités, les concours de circonstances et le bruit anesthésiant du divertissement permanent. Après tout, tant que les Canadiens peuvent encore rêver à la Coupe Stanley, tant qu’il reste du junk food à manger devant l’écran, tant que les téléviseurs ne s’éteignent pas, pourquoi se demander sérieusement qui contrôle notre territoire ?
Mais le jour viendra peut-être où il n’y aura plus assez de pétrole pour faire rouler du pétrole à travers notre colonie. Le jour viendra peut-être où le confort de l’illusion ne suffira plus. Le réveil risque alors d’être brutal.
Lac-Mégantic aurait dû nous réveiller.
Au lieu de cela, on nous a offert des menottes.
Et derrière les menottes, le système, lui, a continué d’avancer.
Burkhardt, c’est le visage le plus laid du capitalisme
– Régis Labeaume








