Pluribus : La douceur inquiétante de la pensée unique
Dans la série de science-fiction Pluribus, Vince Gilligan fait du bonheur une inquiétante promesse. Un phénomène transforme presque toute l’humanité en conscience collective paisible. Carol Sturka, romancière incarnée par Rhea Seehorn, échappe à cette fusion. Sa résistance pose un dilemme vertigineux : que vaut l’harmonie lorsque chacun perd sa liberté intérieure ? En écho à Invasion of the Body Snatchers, le visage familier devient étranger, mais l’assimilation prend ici une forme séduisante : une humanité réconciliée, délivrée de ses conflits. Le malaise tient précisément à ce que cette dépossession puisse ressembler à un progrès. La parenté avec Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley tient à cette logique de contre-utopie : la satisfaction des besoins et la stabilité sociale rendent presque indécent le désir d’une autre existence. (Apple, TV Insider)
La mise en scène donne corps à cette dépossession. Dans le prolongement du travail visuel de Better Call Saul, les cadrages larges et les espaces vides autour de Carol rendent son isolement presque palpable. Autour d’elle, les corps demeurent distincts, mais la parole semble provenir d’un même lieu. En laissant durer les gestes ordinaires, le montage installe une attente inconfortable : même la tranquillité finit par sembler menaçante. L’humour noir accentue ce malaise, chaque échange courtois pouvant devenir une négociation avec une humanité désormais étrangère. La lenteur fait ainsi éprouver la résistance d’un individu dans un monde où toute friction semble avoir disparu. (TheWrap)
Seehorn porte admirablement cette contradiction, dans une interprétation récompensée par le Golden Globe 2026 de la meilleure actrice dans une série dramatique. Sous l’irritabilité de Carol affleurent la solitude et le besoin d’être aimée ; son jeu laisse coexister l’agressivité défensive et une vulnérabilité qui empêche d’en faire une simple héroïne de la dissidence. Son combat pour l’autonomie se heurte ainsi à la tentation de retrouver une appartenance. Face à la douceur troublante de Zosia, jouée par Karolina Wydra, résister exige aussi de supporter le manque. Comment accueillir une marque d’affection lorsqu’un visage singulier parle au nom de tous ? C’est là que la science-fiction acquiert sa force émotionnelle : une idée abstraite devient un conflit intime, où le désir de lien fragilise les certitudes. Les autres immunisés prolongent cette incertitude. Koumba Diabaté, incarné par Samba Schutte, tire de la catastrophe un confort luxueux qu’il n’a aucune envie d’abandonner ; Manousos Oviedo, joué par Carlos-Manuel Vesga, oppose à cette facilité une résistance plus austère et méthodique. Leur contraste révèle que l’autonomie peut servir aussi bien l’exigence morale que la satisfaction égoïste. (Golden Globes, TheWrap, Decider)
Le partage des connaissances et des compétences promet pourtant des bénéfices considérables. Mérite et responsabilité deviennent difficiles à situer lorsque chacun peut puiser dans l’expérience de tous. Cette égalité se double d’une organisation qui soumet jusqu’au sommeil collectif à l’économie d’énergie. Mais la rationalité du système révèle aussi ses impasses : le refus de porter atteinte à une vie, même végétale, entraîne des restrictions alimentaires telles que les Autres recyclent des cadavres humains pour se nourrir. La menace de famine fait surgir une contradiction saisissante entre l’inviolabilité du vivant et les conditions concrètes de sa survie. La rigueur d’un principe ne garantit plus la justesse de ses effets. (TV Insider, The Peabody Awards)
J’y lis également un avertissement sur notre rapport à l’intelligence artificielle. Cette conscience qui concentre le savoir de l’humanité, répond avec une patience inépuisable et propose de résoudre les difficultés de chacun évoque le fantasme d’un assistant universel. La tentation consiste alors à lui déléguer le jugement avec la connaissance, jusqu’à confondre disponibilité de la réponse et liberté de penser. Le métier de Carol prend ici tout son sens : écrire consiste à choisir un regard et une voix. Lorsqu’elle rassemble ses observations sur un tableau blanc, elle rétablit patiemment sa capacité d’interpréter. Son imperfection devient la condition d’une pensée qui lui appartient encore. (The Peabody Awards)
J’y vois une réflexion stimulante sur le consentement et le conformisme : l’unanimité devient inquiétante lorsqu’elle transforme le désaccord en anomalie à corriger. La série conserve pourtant une ambiguïté féconde, car la paix proposée répond à des souffrances réelles, tandis que l’indépendance de Carol ne la rend ni heureuse ni toujours juste. Cette tension autorise notamment une lecture critique du wokisme, lorsque l’identité de groupe et ses prescriptions morales prétendent définir entièrement les personnes.
Le rapprochement proposé par Yann Costa dans Le Regard Libre me paraît fécond à cet endroit précis : la promesse de libération peut elle-même devenir une injonction à se conformer. (Le Regard Libre) Quelques longueurs et une progression parfois parcimonieuse atténuent toutefois la puissance du dispositif ; l’attente, si expressive soit-elle, ne produit pas toujours un approfondissement équivalent. Pour son atmosphère singulière, son interprétation et cette intuition que nos désaccords et nos blessures participent aussi à ce qui nous rend humains, je lui accorde un généreux
★★★★★★★★☆☆ 8/10 | Très bon.
Pluribus
-Romancière à succès spécialisée dans les romans d'amour, Carol Sturka vit à Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Elle est l'une des seules personnes au monde immunisées contre la propagation d'un virus d'origine extraterrestre (selon un concept similaire à la sonde de von Neumann) qui unit mentalement la population mondiale dans une forme d'esprit de ruche pacifique et heureuse[3]. Cette situation la rebute, et elle cherche à trouver un remède contre ce virus pour revenir à la situation passée.

