Alexandre Dumas ou l’inquisiteur numérique de la gauche morale

Quand la gauche morale transforme le souverainisme québécois en soupçon et confond l’émancipation avec la défense du régime.
Je n’avais aucune envie d’accorder davantage d’attention au manifeste d’un tueur. Mais lorsque ce type de texte devient matière à instrumentalisation politique, le vrai problème n’est plus seulement le crime : c’est la manière dont certains s’en servent pour salir, soupçonner et disqualifier. À travers le cas Alexandre Dumas, je veux examiner une méthode : celle d’une gauche morale qui prétend défendre les faits tout en tordant le réel, qui se clame ostentatoirement du côté du Bien tout en rendant suspecte toute expression assumée du souverainisme québécois. Et si cette posture progressiste servait, au fond, la conservation du régime qu’elle prétend combattre ?
Il y a quelque chose de profondément paradoxal, pour ne pas dire malsain, à devoir accorder autant d’attention au manifeste d’un tueur de masse. Ce genre de texte est généralement écrit pour survivre au crime, pour donner une cohérence idéologique à un geste insensé, pour forcer l’espace public à entrer dans l’univers mental de son auteur. En ce sens, chaque lecture publique, chaque querelle d’interprétation, chaque débat sur l’étiquette politique à coller à l’incel de l’Alberta lui donne rétrospectivement une partie de ce qu’il recherchait : de l’attention.
Voilà pourquoi, au départ, je n’avais aucune envie de m’attarder longuement à la question de savoir si ce tueur devait être qualifié d’incel marxiste, d’incel platonicien, d’incel délirant ou simplement de désaxé misogyne ayant bricolé une justification pseudo-intellectuelle à sa propre haine. À un certain niveau, l’étiquetage politique d’un tel individu devient presque obscène. On finit par offrir une dignité analytique à ce qui relève surtout d’une pathologie meurtrière.
Mais il arrive un moment où le problème n’est plus seulement le manifeste. Le problème devient ceux qui l’instrumentalisent.
Et c’est ici qu’Alexandre Dumas entre en scène.
Dans sa chronique du 28 juin dénommé Factuel, manifestement, Patrick Lagacé ne s’est pas contenté de défendre son propre choix de mots. Il a fait quelque chose de plus utile : il a exposé publiquement une méthode. Il a recadré un procédé. Il a rappelé que les faits ne se manipulent pas impunément sous prétexte qu’on se trouve dans le bon camp idéologique. Et pour une fois, Alexandre Dumas, qui semblait jusqu’ici bénéficier d’une étonnante immunité dans la sphère médiatique institutionnelle, se retrouve sur la sellette.
Il était temps.
Dans ce court extrait, Alexandre Dumas accuse les médias de désinformer, de mentir et d’attiser la haine. Difficile de ne pas y voir un parfait exemple du vieux principe : faites ce que je dis, pas ce que je fais.
Je vais le dire franchement : j’éprouve une profonde aversion pour ce type de personnage public. Pas parce qu’il se dit de gauche. Pas parce qu’il combat au quotidien le Parti québécois ou Paul St-Pierre Plamondon. Pas même parce qu’il exerce, à mes yeux, une fonction objectivement fédéraliste. Tout cela relève du débat démocratique normal. Ce qui me répugne, c’est autre chose : cette manière de tordre le réel, d’insinuer, de corrompre la vérité, de salir des réputations, de contaminer symboliquement des adversaires… puis de se draper ensuite dans la posture de la rigueur, du factuel et de la vertu.
Ce genre de procédé est socialement toxique. Il n’élève pas le débat public ; il l’empoisonne. Il ne cherche pas à convaincre ; il cherche à rendre infréquentable. Il ne s’attaque pas seulement aux idées ; il vise les réputations, les appartenances, les fréquentations supposées, les intentions cachées. Et trop souvent, les cibles de cette mécanique sont des nationalistes, des indépendantistes, des intellectuels ou de simples citoyens honnêtes dont le seul tort est de ne pas aligner leur pensée sur les intérêts du régime politique canadien.
Ce qui rend la chose encore plus troublante, c’est la vitesse à laquelle Dumas a réussi à s’imposer dans certains milieux militants. Il y a deux ans à peine, son nom ne circulait pas comme une référence publique incontournable. Puis, presque soudainement, il est devenu pour une partie de la gauche numérique québécoise une sorte d’autorité morale, un historien de service, un fournisseur de verdicts, un démystificateur présumé des dérives de droite, un gardien du sérieux progressiste.
On le cite. On le partage. On le relaie. On le traite comme une boussole factuelle. Or, à force de le lire, un autre portrait se dessine : celui d’un polémiste extrêmement habile, intelligent, cultivé, mais dont la relation aux faits devient dangereusement élastique dès que la cible appartient au camp nationaliste, conservateur, laic ou indépendantiste.
Ce n’est pas un simple désaccord idéologique. C’est une méthode.
Dumas ne se contente pas de critiquer ses adversaires. Il les contamine symboliquement. Il les associe, les soupçonne, les rapproche de figures repoussoirs, les place dans un réseau d’allusions où l’accusation n’a pas toujours besoin d’être démontrée pour produire son effet. Il ne dit pas seulement : « je ne suis pas d’accord ». Il suggère : « cette personne est suspecte ». Et dans la culture militante actuelle, le soupçon suffit souvent à faire le travail que les faits ne permettent pas toujours d’accomplir.
C’est exactement ce qui s’est produit avec l’allégation voulant que Paul St-Pierre Plamondon ait rencontré Éric Zemmour à Paris. Une accusation lourde, politiquement radioactive, parfaite pour salir le chef du Parti québécois par association. Or, lorsque des journalistes ont tenté de vérifier sérieusement cette histoire, ils n’ont rien trouvé de concluant. Rien qui permette de soutenir une telle charge avec le niveau de preuve qu’elle exigeait.
Mais le mal était fait.

Méthode d’enquête de Dumas et cie : 1- Prendre une rumeur sans source; 2- Envoyer un message au principal intéressé; 3- Pas de réponse; 4- Conclusion : donc c’est vrai. Scandale !
Car dans l’écosystème militant où Dumas évolue, il n’est pas réellement nécessaire de prouver. Il suffit parfois d’orienter le soupçon dans la bonne direction. Une insinuation bien placée, reprise par les bons relais, commentée par les bonnes personnes, peut devenir un quasi-fait social. Même lorsque la preuve manque, l’odeur reste. Et c’est précisément cette mécanique que Lagacé vient de mettre à nu.
On comprend alors pourquoi sa chronique est importante. Lagacé n’est pas un péquiste en mission. Il n’est pas un doctrinaire souverainiste. Il est difficile à classer, souvent irritant pour tout le monde, parfois injuste, parfois brillant, mais justement assez indépendant pour pouvoir attaquer là où d’autres préfèrent détourner le regard. En recadrant Dumas, il a osé toucher à une figure protégée par son utilité idéologique.
Il faut dire aussi que Lagacé demeure, malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, un journaliste professionnel. Il connaît de l’intérieur le rôle du journalisme dans une société démocratique. Il sait qu’on ne peut pas toujours traiter les faits comme une simple matière première au service d’une cause. Il lui reste, manifestement, une part du code déontologique de son métier : vérifier, distinguer, contextualiser, ne pas transformer une hypothèse fragile en condamnation publique.
C’est peut-être ce qui a fini par l’énerver dans la démarche de Dumas. Au-delà des enjeux partisans, au-delà du PQ, de PSPP ou du souverainisme, il y a une question plus élémentaire : celle du sens moral. Et c’est là que l’ironie devient presque parfaite. Les tenants autoproclamés du Bien peuvent tellement s’habituer à distribuer les certificats de vertu qu’ils en oublient les exigences minimales de la probité intellectuelle. Dans ce cas précis, ce n’est pas seulement une querelle politique. C’est une question de méthode, de rigueur et, paradoxalement, de morale.
Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement Dumas lui-même. C’est le milieu qui a rendu possible son influence fulgurante. Comment un individu aussi agressivement orienté politiquement peut-il être perçu comme une autorité de méthode ? Comment un polémiste aussi porté sur la suspicion peut-il être traité comme un arbitre du factuel ? Comment une culture qui se réclame de la justice sociale peut-elle se montrer aussi peu critique envers ceux qui confirment ses propres réflexes ?
La réponse tient en partie à la transformation d’une certaine gauche militante en communauté morale fermée.
Encore faut-il bien nommer cette gauche. Ce n’est pas exactement la gauche radicale, expression que certains conservateurs et nationalistes emploient trop facilement pour désigner tout ce qui vient de ce camp. La gauche radicale, au sens historique, renvoie à une critique structurelle du capitalisme, de l’État, de l’exploitation et des rapports de domination matériels. Ce que je vise ici relève plutôt d’autre chose : une gauche partisane, morale, identitaire, néo-progressiste, fortement imprégnée de culture woke, où l’enjeu principal n’est plus seulement la transformation sociale, mais la gestion symbolique du Bien et du Mal.

Polarisation, confusion lexicale et crise de la conversation démocratique. Lisez mon article : La guerre des étiquettes comme arme politique pour comprendre pourquoi je n’aime pas le terme de “gauche radicale pour désigner les activistes wokes
Dumas comprend merveilleusement les codes de cette culture. Il sait ce qu’il faut dire, ce qu’il faut suggérer, quels mots déclenchent les bons réflexes, quels rapprochements produisent l’effet voulu. Il connaît les signaux de vertu, les interdits implicites, les paniques morales, les raccourcis accusatoires. Il sait comment tirer profit d’un univers où la bonne posture compte parfois davantage que la solidité de la démonstration. Et c’est précisément pourquoi il faut éviter de confondre cette mécanique avec la gauche dans son ensemble; merci. Ce n’est pas la gauche populaire, sociale ou émancipatrice qui parle ici. C’est une gauche de tribunal moral, de réflexes partisans et de surveillance idéologique.
Donc, je ne parle pas ici de la gauche sociale, syndicale, démocratique, indépendantiste ou matérialiste. Cette gauche existe encore; et d’ailleurs j’en suis toujours. C’est même depuis cette gauche-là que j’écris, même si, aux yeux des adeptes de ce curé des temps modernes, je fais désormais figure d’hérétique pour refuser de me conformer à la doxa partisane du moment.
Ce que je vise, c’est plutôt cette culture militante qui fonctionne de moins en moins comme un espace de débat et de plus en plus comme une communauté de croyance. Une culture où les positions ne sont plus discutées, mais classées moralement. Une culture où l’adversaire n’est plus seulement dans l’erreur : il devient suspect. Une culture où l’on ne cherche plus d’abord à savoir si une chose est vraie, mais si elle sert le bon camp.
C’est dans ce terreau que Dumas a prospéré.
Il a compris les codes. Il sait parler cette langue. Il sait manier ses interdits, ses réflexes moraux, ses mots de passe, ses catégories accusatoires. Il sait comment transformer une divergence politique en faute morale. Il sait comment faire passer un indépendantiste pour un suspect, un nationaliste pour un réactionnaire, un critique du régime canadien pour un compagnon de route de la droite identitaire. C’est là son talent. Et c’est aussi là sa toxicité pour notre culture démocratique.
Il faut aussi regarder le rythme. Dumas publie, relance, commente, accuse, recadre, soupçonne et nourrit son public avec une cadence infernale, presque comme si cette présence relevait d’un mandat professionnel permanent. Je ne dis pas qu’il est nécessairement payé pour le faire. Je dis que la régularité, l’intensité et l’efficacité de sa production donnent parfois cette impression : celle d’un opérateur politique qui entretient quotidiennement un écosystème d’indignation.
Cette cadence nourrit l’esprit de meute. Elle donne à ses fidèles leur ration quotidienne de soupçon, de colère et de confirmation morale. On n’est plus seulement dans le débat d’idées ; on entre dans une économie de la réaction, du partage, du commentaire rapide, du click rage, de l’indignation performative. L’image y devient capitale. Ce qui compte, ce n’est pas seulement d’avoir raison ; c’est d’être vu en train d’être du bon bord. La meute renvoie à chacun le miroir flatteur de sa propre vertu, et cette reconnaissance mutuelle crée une surenchère narcissique où l’étalage moral finit par remplacer la pensée.
Voilà pourquoi Dumas m’intéresse. Non pas parce qu’il serait, à lui seul, un personnage central de la politique québécoise. Mais parce qu’il est un symptôme. Il révèle comment une certaine gauche a troqué la lutte politique pour l’inquisition morale. Elle ne cherche plus d’abord à comprendre les rapports de force. Elle cherche à identifier les impurs. Elle ne débat plus seulement des idées. Elle distribue les certificats de respectabilité. Elle ne réfute plus des adversaires. Elle les excommunie.
Dumas est l’inquisiteur numérique de cette gauche morale.
L’inquisiteur moderne n’a plus besoin de soutane. Il a un compte Facebook, un ton professoral, une communauté fidèle et une bibliothèque de références historiques. Il ne brûle plus les hérétiques sur la place publique. Il les rend infréquentables. Il ne prononce plus de condamnations religieuses. Il fabrique des réputations toxiques. Il ne dit jamais qu’il défend un dogme. Il prétend seulement défendre les faits.

Une capture récente de son propre mur Facebook illustre parfaitement cette logique autoritaire et dogmatique
Pris isolément, chacun est évidemment libre de modérer son espace personnel. Le problème n’est pas qu’un utilisateur de Facebook bloque des gens. Le problème est ailleurs : dans la règle implicite qu’il formule. Il ne dit pas seulement qu’il refusera les insultes, les menaces, les propos haineux ou la mauvaise foi. Il annonce qu’une certaine conclusion sera interdite d’entrée de jeu. Autrement dit, le désaccord n’est pas examiné : il est expulsé.
C’est exactement ainsi que se fabrique une chambre d’écho. Non pas simplement par la répétition des mêmes idées, mais par l’élimination préventive des objections. La communauté n’a plus à éprouver ses convictions au contact du réel ; elle n’a qu’à reconnaître les bons signaux moraux, applaudir les bons verdicts, et comprendre que certaines opinions ne méritent même pas d’être formulées.
Cette petite phrase est révélatrice parce qu’elle condense toute une culture politique. Chez Dumas, le débat prend souvent la forme d’un tribunal. Il y a des accusés, des suspects, des infréquentables, des gens qu’on peut associer aux mauvaises figures, aux mauvais courants, aux mauvaises intentions. Et autour de lui, une communauté apprend peu à peu à penser selon cette grammaire : non pas discuter, mais classer ; non pas réfuter, mais exclure ; non pas vérifier, mais reconnaître l’unique camp du Bien.
Voilà pourquoi je parle d’inquisiteur numérique. L’inquisiteur ne se contente pas de défendre une opinion. Il définit l’espace du dicible. Il décide quelles questions peuvent être posées, quelles conclusions sont permises, quelles sympathies deviennent suspectes. La vérité n’est plus ce qui résiste à l’examen contradictoire ; elle devient ce que la communauté autorisée a déjà décidé qu’il fallait croire.

Je dois ici préciser quelque chose d’important : dans mon for intérieur, je me considère moi-même de gauche. Pas de cette gauche de posture, de slogan, de surveillance morale et de procès d’intention. Mais d’une gauche attachée au peuple, à la démocratie, à l’émancipation collective et à la capacité d’une nation de reprendre le contrôle de son destin.
C’est ici que je me heurte le plus frontalement à une certaine gauche partisane. Ce n’est pas d’abord sur les valeurs de justice sociale, d’égalité ou d’émancipation. Sur ces plans, je demeure profondément attaché à une sensibilité de gauche. La fracture se situe ailleurs : dans mon rapport à la vérité.
Je valorise les faits, la réalité et l’épreuve du vrai avant la morale de groupe, avant les réflexes de camp, avant même les intérêts politiques lorsqu’ils exigent de nier ce qui est observable. Ce n’est pas parce qu’une idée sert une cause réputée juste qu’elle devient vraie. Ce n’est pas parce qu’un mensonge vise un adversaire jugé dangereux qu’il devient acceptable. Et ce n’est pas parce qu’un groupe s’imagine du bon côté de l’histoire qu’il obtient soudain le droit de suspendre les règles élémentaires de la rigueur.
Ma logique est d’abord scientifique au sens large du terme : partir du réel, confronter les hypothèses, accepter la contradiction, corriger ses positions lorsque les faits résistent. C’est précisément ce réflexe qui m’amène à me méfier de tous les groupes qui s’enferment dans une logique partisane, identitaire ou quasi religieuse. Qu’ils soient de gauche, de droite, fédéralistes, souverainistes, militants ou médiatiques, les milieux qui remplacent l’axe vrai/faux par l’axe Bien/Mal deviennent rapidement imperméables à la raison.
Et c’est exactement ce qui rend le cas Dumas aussi problématique.
Il faut évidemment dénoncer sa fourberie intellectuelle, sa manière de tordre les faits, d’insinuer sans démontrer, de salir par association et d’enrober ses procès politiques dans un vocabulaire de rigueur. Mais il faut aussi comprendre pourquoi ce procédé fonctionne aussi bien auprès d’une partie de son public. Les arguments fondés sur des connaissances objectives, sur des faits vérifiables, sur une méthode minimale de validation, n’ont presque aucun effet sur un esprit qui ne fonctionne plus selon l’axe vrai/faux, mais selon l’axe Bien/Mal.
Dans cette logique, la vérité devient secondaire. Ce qui compte, c’est l’appartenance morale. Une affirmation n’est plus jugée selon sa conformité au réel, mais selon le camp qu’elle sert. Une accusation n’est plus évaluée selon la preuve disponible, mais selon l’utilité politique de la suspicion qu’elle produit. Une nuance n’est plus perçue comme une exigence de rigueur, mais comme une trahison potentielle. Le doute lui-même devient suspect lorsqu’il ralentit la condamnation attendue.
C’est ainsi qu’une communauté militante cesse progressivement de penser collectivement. Elle ne cherche plus à savoir si une chose est vraie ; elle cherche à savoir si elle est conforme. Elle ne demande plus : « Est-ce démontré ? » Elle demande : « Est-ce que cela sert notre camp ? » Elle ne se demande plus si l’adversaire est correctement représenté ; elle se demande s’il mérite d’être détruit symboliquement.
Voilà pourquoi Dumas ressemble moins à un intellectuel critique qu’à un inquisiteur. L’intellectuel accepte que le réel puisse contredire son système. L’inquisiteur, lui, possède déjà la vérité morale. Il n’a pas besoin de comprendre ses adversaires : il doit les identifier. Il n’a pas besoin de démontrer toutes ses accusations : il doit produire le bon climat de suspicion. Il n’a pas besoin de convaincre par la preuve : il doit organiser la croyance du groupe.
C’est cela que je refuse profondément. Une gauche qui abandonne la vérité au nom de la morale finit toujours par trahir sa propre promesse d’émancipation. Car sans vérité, il ne reste plus que le pouvoir : le pouvoir de nommer, de classer, d’exclure, de diffamer, de censurer, de fabriquer des réputations toxiques. Et ce pouvoir, même lorsqu’il se pare du vocabulaire progressiste, demeure un pouvoir de domination.
À partir du moment où la morale devient plus importante que le réel, la gauche cesse d’être une méthode de libération. Elle devient une religion de substitution.
Voilà ce que je trouve profondément détestable chez ce genre d’individu public : cette aptitude à se présenter comme un défenseur du « bien » tout en contribuant à déformer la perception collective du réel. Cette manière de se donner des airs de vigile démocratique alors qu’il participe, à mes yeux, à l’appauvrissement moral et intellectuel du débat. Cette façon d’utiliser les codes de la vertu pour mener des campagnes de disqualification contre ceux qui ont simplement le tort de ne pas adhérer à la bonne orthodoxie.
Et ce qui m’irrite encore plus, c’est la complaisance dont il bénéficie. Jusqu’à récemment, Dumas pouvait déformer, insinuer, accuser, diffamer, puis revenir tranquillement jouer au professeur de méthode devant son public. Comme si l’autorité morale de son camp suffisait à laver tous les procédés. Comme si l’étiquette « progressiste » donnait automatiquement le droit de tourner les coins ronds. Comme si les indépendantistes, les nationalistes ou les critiques du régime canadien méritaient toujours un traitement d’exception.
C’est ici que le recadrage de Lagacé prend toute son importance. Non pas parce que Lagacé aurait soudainement tout compris à la question nationale. Non pas parce qu’il faudrait faire de lui un allié politique. Mais parce qu’en ramenant Dumas aux faits, il a fissuré son personnage public. Il a montré que le grand pourfendeur des récits suspects pouvait lui-même pratiquer une lecture orientée. Il a rappelé que l’autorité morale ne dispense pas de la rigueur. Il a surtout montré que certains procureurs autoproclamés méritent parfois, eux aussi, de se retrouver au banc des accusés.
Il faut donc prendre la balle au bond.
La chronique de Lagacé ouvre une brèche. Elle permet de nommer une réalité que plusieurs pressentaient sans toujours oser la formuler : l’influence de Dumas n’est pas seulement intellectuelle ; elle est surtout disciplinaire. Il ne produit pas seulement des analyses ; il fabrique des réflexes. Il n’informe pas seulement un public ; il le conditionne à reconnaître certains adversaires comme moralement suspects. Il ne combat pas seulement ce qu’il désigne comme le fascisme; il contribue à définir ce qui sera reconnu comme tel par sa communauté.
Voilà le coeur du problème. Dumas ne combat pas simplement « le mal ». Paradoxalement, il participe à sa fabrication symbolique. Il a besoin que le nationaliste soit suspect, que le souverainiste soit inquiétant, que l’intellectuel dissident soit contaminé, que la majorité québécoise soit toujours à deux doigts de basculer dans l’extrême droite. Il lui faut ce décor moral pour justifier son propre rôle. Sans menace permanente, l’inquisiteur perd sa fonction.
C’est pourquoi son procédé est si pernicieux. Il ne cherche pas vraiment le bien commun ; il cherche le pouvoir que donne la désignation du mal. Il ne veut pas seulement débattre avec ses adversaires ; il veut définir les conditions mêmes dans lesquelles ils pourront être entendus, ou non. Il ne se contente pas de dire que le peuple québécois peut se tromper ; il cherche à rendre moralement suspecte toute fraction de ce peuple qui refuse de se soumettre aux intérêts d’un régime qui l’a colonisé, minorisé, et qui travaille encore activement à son assimilation.
C’est ainsi qu’on extrême-droitise un peuple. Pas en démontrant qu’il l’est, mais en répétant qu’il pourrait l’être. Pas en établissant les faits, mais en semant le doute sur ses intentions. Pas en analysant ses aspirations, mais en pathologisant ses réflexes. À force d’associer le nationalisme québécois à la fermeture, à la xénophobie, au fascisme latent ou à la droite identitaire, on finit par créer autour d’un projet d’émancipation nationale une atmosphère de culpabilité permanente.
Et cette atmosphère pollue l’espace démocratique.
Elle maintient les divisions politiques au Québec. Elle transforme des désaccords légitimes en fautes morales. Elle empêche des discussions nécessaires d’avoir lieu. Elle pousse une partie de la gauche à se méfier de son propre peuple. Elle détourne l’énergie militante vers la surveillance des hérétiques plutôt que vers la compréhension des rapports de force réels.
Voilà pourquoi je ne vois pas en Alexandre Dumas un homme honnête simplement égaré par ses convictions. Je vois en lui un agent perturbateur de l’espace public, un manipulateur idéologique, un homme dont le talent consiste à semer la zizanie tout en donnant à cette zizanie l’apparence de la vertu. Il se présente comme une victime, comme un guerrier de la justice sociale, comme un rempart contre les forces obscures. Mais son pouvoir repose trop souvent sur une opération beaucoup moins noble : fabriquer du soupçon, désigner des ennemis, exciter sa chambre d’écho, puis regarder cette mécanique se déployer comme si elle confirmait sa propre importance.
Ce texte n’est donc qu’un début.
Aujourd’hui, il s’agissait de saisir l’occasion ouverte par Patrick Lagacé pour examiner la méthode Dumas : son rapport élastique aux faits, son influence fulgurante, sa fonction inquisitoriale dans une certaine culture militante, et la manière dont il transforme la morale en instrument de pouvoir.
Demain, il faudra aller plus loin.
Car la question qui vient naturellement après celle-ci est encore plus politique : si Dumas consacre autant d’énergie à délégitimer le Parti québécois, à suspecter le mouvement souverainiste, à pathologiser le nationalisme québécois et à dresser une partie de la gauche contre toute expression assumée de la question nationale, que sert-il concrètement ?
Officiellement, il ne se réclame pas ouvertement du fédéralisme. Mais il faut parfois juger une fonction politique à ses effets plutôt qu’à ses étiquettes.
Ce sera l’objet du prochain texte :
Alexandre Dumas est-il un agent fédéraliste ?
Non pas nécessairement au sens policier, organisationnel ou rémunéré du terme. Mais au sens politique, culturel et idéologique : celui d’un acteur qui, sous les apparences de la gauche morale, contribue objectivement à défendre l’ordre canadien contre la possibilité d’une rupture québécoise.
Et c’est ici que mes lecteurs de gauche devraient accepter de vaciller un instant.
D’où leur vient cette certitude d’être de facto dans le camp du Bien ? D’où vient cette assurance presque religieuse d’être du bon côté de l’histoire, formule répétée comme un mantra partisan, comme si l’histoire elle-même avait déjà rendu son verdict ? Depuis quand une posture morale, une appartenance militante ou une indignation partagée suffisent-elles à garantir la justesse d’une position politique ?
Car il faut poser la question jusqu’au bout. Si Dumas, consciemment ou non, sert une fonction de stabilisation du régime canadien, si son rôle consiste à rendre suspecte toute expression assumée de la question nationale, si son influence contribue à détourner une partie de la gauche québécoise de son propre peuple, alors que défendent réellement ceux qui le suivent avec autant de docilité ?
Sont-ils encore sur le flanc gauche de l’histoire, au sens large, du côté de l’émancipation collective, de la souveraineté populaire et de la libération des peuples ? Ou se retrouvent-ils, sans même vouloir le voir, dans les forces conservatrices du régime existant : un régime néolibéral, canadianisateur, colonisateur, parfaitement heureux de voir la gauche québécoise se diviser avant les élections et se retourner contre la possibilité même d’une rupture nationale ?
Voilà l’inconfort qu’il faut accepter.
Il ne suffit pas de se dire progressiste pour servir le progrès. Il ne suffit pas de dénoncer la droite pour se tenir du côté de l’émancipation. Il ne suffit pas de parler au nom des dominés pour ne pas finir, objectivement, dans le camp de l’ordre établi. L’histoire ne juge pas seulement les intentions. Elle juge aussi les effets.
Encore faut-il être capable de s’arrêter, de réfléchir, de prendre du recul et de regarder dans quelle direction réelle on marche. Car une meute peut très bien se croire en mouvement vers la justice tout en étant conduite, pas à pas, vers la conservation du pouvoir qu’elle prétend combattre.
Alors la question devient brutale, mais nécessaire : si une gauche se laisse guider par un discours qui neutralise la souveraineté populaire du Québec, qui rend suspecte toute volonté de rupture nationale et qui protège objectivement l’ordre canadien en place, est-elle encore une force d’émancipation, ou n’est-elle devenue que l’aile morale du régime qu’elle prétend combattre ?
Une gauche authentique qui a encore quelque chose à voir avec l’émancipation collective ne devrait pas avoir peur de cette question. Elle devrait même commencer par là.
À force de juger, on finit, presque fatalement, par perdre jusqu’au goût d’expliquer
– Marc Bloch (Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien)









J’ai sûrement manqué quelque chose carvje ne comprends pas pourquoi c’est problématique de rencontrer Éric Zemmour.