Une policière cible de misogynie. Le féminisme contemporain face à ses angles morts

Une vidéo tourne en boucle. Elle devient virale. Elle circule partout, traverse les fils Facebook, s’impose dans les conversations, s’invite dans l’actualité, au point de devenir impossible à éviter. Elle ne vient pourtant pas d’être tournée, mais elle refait surface avec une telle force qu’elle perce la couche de commentaires, de filtres et de recadrages qui enveloppe d’ordinaire ce genre de scène.
On y voit une policière du SPVM prise à partie, filmée, insultée avec une violence qui ne se dilue pas dans le contexte. Les mots sont directs, bruts, dirigés contre la femme autant que contre la fonction. « Ferme ta gueule, sale p*te » ; « T’es mon esclave. Si je veux, t’es mon esclave. » Il n’y a là ni ambiguïté ni zone grise, seulement une scène de misogynie assumée, avec un surplus de mépris culturel qui fait qu’on ne se trouve plus devant une simple altercation, mais devant quelque chose de plus cru, de plus révélateur et de plus dérangeant.
Si cette vidéo s’impose autant aujourd’hui, ce n’est pas seulement en raison de sa brutalité, mais parce qu’elle ne peut plus être ignorée. Sa viralité la rend incontournable, y compris pour les médias institutionnels, la classe politique, et ces nouveaux gardiens moraux du récit, largement issus du courant néo-progressiste, qui s’emploient à en recadrer le sens dans une lecture alignée sur le discours dominant et les intérêts du régime fédéral. Elle circule trop largement, trop rapidement, et oblige à regarder ce que beaucoup préféreraient contourner, voire nier. Ce genre de moment est toujours inconfortable pour l’ordre établi, non seulement parce qu’il montre quelque chose de choquant, mais parce qu’il échappe, pendant un instant au moins, au cadrage habituel et complique le travail de réinterprétation qui permet si souvent d’en neutraliser la portée.
C’est précisément à partir de là que tout recommence à se jouer.
Parlant de curés contemporains, le 1er avril, l’ineffable Alexandre Dumas, fidèle au poste, publie l’un de ces longs statuts Facebook dont il a fait sa spécialité. À première vue, on aurait presque pu croire à un poisson d’avril, tant le procédé paraît grossier. Mais il n’en est rien. Des textes qui s’attachent moins à décrire l’événement qu’à en orienter politiquement la lecture. Il ne s’agit pas, chez lui, d’une simple opinion jetée dans le flux. Il joue encore une fois ce rôle devenu familier, celui du spin doctor du narratif fédéraliste, chargé de recadrer ce que le réel vient de rendre trop visible pour le faire rentrer dans la bonne grille, dans la bonne morale, dans la bonne histoire. On commence à reconnaître la mécanique. Lorsqu’un fait divers menace d’ouvrir une brèche vers une réflexion sur l’intégration, sur les tensions culturelles, sur les limites du multiculturalisme d’État et sur la fragilité de notre cadre commun, il faut très vite déplacer le regard, suggérer que le véritable enjeu se situe ailleurs, puis réinstaller la scène dans le confort idéologique de l’ordre canadien.
C’est exactement ce qui se passe ici. La misogynie n’est plus un fait à constater, mais une matière à redistribuer selon les besoins du moment. Elle cesse d’être évidente dès lors qu’elle dérange certaines sensibilités, puis redevient centrale lorsqu’elle permet de confirmer un cadre déjà établi, en l’occurrence celui d’une supposée montée de la misogynie chez les hommes québécois. L’homme québécois lambda a, dans cette configuration, le dos large. Il devient ce point de chute commode où viennent s’accumuler les maux contemporains, ce bouc émissaire récurrent que l’on mobilise dès que le réel résiste au cadrage attendu. Une telle désignation n’est jamais neutre. Elle relève d’un choix, et ce choix s’inscrit nécessairement dans une logique politique.

Pour approfondir cette logique de recadrage du réel et comprendre comment certains récits s’imposent jusqu’à redéfinir ce que l’on voit, je reviens plus en détail sur cette mécanique dans cet article : Pour en finir avec l’égalité à géométrie variable de la SRC
C’est précisément là que le fait divers commence à rejoindre un débat plus large, celui qui traverse aujourd’hui le féminisme lui-même. Car derrière la querelle d’interprétation se profile un conflit plus profond entre deux façons de penser l’émancipation. D’un côté, un féminisme universaliste, pour lequel l’égalité entre les hommes et les femmes constitue un principe fondamental, non négociable, qui doit s’appliquer également à tous. De l’autre, un féminisme néo-progressiste ou intersectionnel, qui tend à réinscrire chaque situation dans une hiérarchie des dominations supposées, au point de faire parfois passer l’appartenance racisée, religieuse ou minoritaire avant la réalité immédiate de la violence subie par une femme.
Ce sentiment d’impunité soulève d’ailleurs une question que l’on évite soigneusement de poser. Comment se fait-il que de tels propos, explicitement misogynes et déshumanisants, puissent être diffusés publiquement sans entraîner de conséquences juridiques sérieuses, notamment en matière d’incitation à la haine ? Et comment expliquer, à l’inverse, que des propos bien moins violents, lorsqu’ils remettent en question certains dogmes du néo-progressisme, soient si rapidement qualifiés de haineux ? Ce décalage n’est pas neutre. Il révèle une asymétrie dans ce que notre société choisit de tolérer, et dans ce qu’elle choisit de condamner.
C’est ici que le nœud du problème apparaît avec le plus de netteté. Jamais un Québécois d’origine n’aurait pu s’exprimer de cette façon envers une policière sans être immédiatement perçu, à juste raison, comme ayant franchi un seuil inacceptable. Or, dans le climat actuel, l’appartenance identitaire de certains contrevenants semble parfois produire un effet révélateur, celui d’une protection symbolique, ou du moins d’une hésitation supplémentaire dans la manière de juger, comme si l’ordre politique ambiant introduisait déjà autour d’eux une zone de précaution, et donc, indirectement, une forme de privilège narratif. Il serait trop simple de réduire cela à une simple explosion de vulgarité. Ce qui frappe ici, c’est aussi la forme particulière que prend cette misogynie, sa manière d’être décomplexée, presque insolente, comme si les limites implicites de l’espace public québécois, celles qui découlent d’une certaine idée de l’égalité entre les hommes et les femmes, ne s’imposaient plus avec la même évidence. La référence à l’esclavage, surtout, n’a rien d’anodin. Elle n’humilie pas seulement une femme, elle introduit un rapport de domination total, une inversion symbolique de l’autorité, un mépris qui vise à la fois la personne, la fonction et, derrière elle, la société qui l’investit de cette autorité.
C’est cela, le cœur du problème, et non pas la diversion commode d’une misogynie québécoise soudain invoquée pour faire écran. Car ce qui choque ici, au-delà même des propos, c’est l’inversion du rapport de force qu’ils révèlent. Ce n’est pas seulement une insulte, c’est l’étalage d’un sentiment de supériorité, la manifestation d’un privilège implicite, celui de pouvoir exprimer ouvertement le mépris, non seulement envers une femme, mais envers la société qui l’investit d’autorité et les valeurs d’égalité qu’elle incarne. Ce type de posture ne surgit pas dans le vide. Il devient possible parce qu’un cadre le permet, consciemment ou non, parce qu’il suggère à certains qu’ils seront protégés, excusés, ou réinterprétés. C’est là qu’un seuil est franchi. Car si ce type de comportement est toléré, relativisé ou déplacé, il cesse d’apparaître comme une aberration individuelle pour devenir un précédent. Et tout précédent contient déjà en lui la possibilité d’un modèle à suivre. Encore faut-il accepter de le voir. Encore faut-il disposer d’un minimum de conscience sociale pour comprendre ce qui est en train de se jouer.
C’est à cet endroit que l’intervention de Dumas devient révélatrice, non pas parce qu’elle serait particulièrement originale, mais parce qu’elle condense parfaitement le réflexe dominant. Dans son statut, il ne s’agit pas de décrire ce qui s’est produit dans sa singularité, mais d’en rediriger immédiatement le sens. Le geste disparaît derrière une lecture plus générale, où l’enjeu ne serait plus cette scène précise, ni ce qu’elle révèle quant à notre modèle d’intégration, mais une tendance diffuse et déjà prête à l’emploi, celle de la « montée de la misogynie » chez les hommes québécois. L’acrobatie est habile, mais elle n’a rien d’innocent. Elle permet d’éviter la question qui dérange, celle que cette vidéo rend soudain beaucoup plus difficile à esquiver.
Il y a ici un paradoxe qu’il faut enfin nommer. Une partie du féminisme contemporain prétend combattre toutes les dominations, mais se montre soudain hésitante dès lors qu’une femme est prise pour cible par un homme dont l’origine, l’appartenance religieuse ou la position dans la hiérarchie intersectionnelle vient brouiller le script prévu. Comme si l’égalité cessait d’être le point de départ pour devenir une variable dépendante du contexte, du pedigree idéologique des protagonistes, ou de la place qu’ils occupent dans la cartographie militante des victimes et des coupables. C’est cette dissonance qui frappe ici de plein fouet. Là où l’on devrait entendre une condamnation nette et immédiate, on voit plutôt se mettre en branle une série de prudences, de détours, d’acrobaties conceptuelles, parfois même un silence presque total. Sur le réel, pourtant brutal et limpide, cette fraction du féminisme devient soudain aphone. Et ce silence n’est pas accidentel. Il révèle une hiérarchie implicite dans laquelle le racialisme identitaire finit par passer avant l’égalité universelle entre les hommes et les femmes.
Car il y a des situations où cela ne devrait pas être compliqué. On voit une femme insultée, rabaissée, défiée dans ce qu’elle représente d’autorité publique, et la réaction devrait être immédiate. Elle l’a d’ailleurs été chez une majorité de gens. Mais presque aussitôt, un autre réflexe s’impose, celui qui consiste à soupçonner l’indignation elle-même, à suggérer qu’elle serait biaisée, orientée, suspecte, que si l’on est choqué, ce n’est pas tant pour ce que l’on voit que pour ce que l’on projette sur celui qui parle. C’est précisément là que le narratif néo-progressiste ambiant déploie sa fonction la plus pernicieuse, non pas défendre les femmes ni protéger l’égalité, mais déplacer la faute vers le mauvais objet. Au lieu d’interroger ce que cette scène révèle sur l’intégration, sur l’autorité, sur le rapport à la société d’accueil et sur la misogynie décomplexée qu’elle expose, on dévie presque mécaniquement vers un autre récit, celui de la prétendue misogynie des hommes québécois, devenus depuis longtemps le bouc émissaire de prédilection du narratif canadien dominant. C’est une cible commode, déjà offerte par le pouvoir, déjà moralement disponible, sur laquelle les tenants du wokisme peuvent frapper à peu de frais, avec la certitude de trouver dans l’ordre établi non pas une résistance, mais une forme de permission implicite. À partir de là, on ne parle plus du geste, mais de ceux qui s’en indignent. On ne juge plus la scène, on la recode.
Pourtant, si l’on veut vraiment prendre au sérieux ce fait divers, il faut accepter d’aller là où le narratif dominant refuse d’aller. La question n’est pas de savoir si les Québécois seraient exempts de misogynie, ni de nier l’existence d’autres formes de violence dans la société. La question est de comprendre ce que révèle précisément cette scène-ci, pourquoi elle a frappé si fort, et pourquoi tant d’efforts sont déployés pour éviter qu’on en tire certaines conclusions.
Ce qu’elle révèle, d’abord, c’est un problème d’intégration plus profond qu’on ne veut bien l’admettre. Non pas au sens bureaucratique ou statistique du terme, mais au sens d’une adhésion réelle à un cadre commun. Le simple fait qu’une figure comme Bekkali puisse apparaître à certains comme quelqu’un qui a osé défier l’autorité de la société québécoise, tenu tête à notre système, et le faire sans honte apparente, dit déjà quelque chose. Il ne s’agit plus seulement d’un débordement individuel, mais d’un comportement perçu comme socialement tolérable, voire valorisable.
Mais ce qui apparaît ici dépasse peut-être même la seule question de l’intégration. Car ce que donne à voir cette posture, c’est aussi l’adhésion à un autre modèle de réussite. Une voiture de luxe, affichée sans retenue, un rapport décomplexé aux règles, illustré notamment par une accumulation de contraventions de vitesse, et un discours qui va jusqu’à qualifier les Québécois de “paysans”. Il ne s’agit plus simplement de rejeter la société d’accueil, mais d’exposer une autre hiérarchie de valeurs, où la réussite se mesure à l’argent, à la domination et à la capacité de s’affranchir des règles communes.
Dans cette perspective, le geste ne relève pas uniquement d’un défaut d’intégration, mais de l’importation et de l’adhésion à un imaginaire concurrent, largement façonné par une culture capitaliste de type américain, où l’individu tend à se définir comme unité de consommation et de puissance, plutôt que comme citoyen inscrit dans un cadre commun.
C’est précisément là que le malaise s’approfondit. Car lorsque ce modèle entre en collision avec celui que le Québec tente encore de maintenir, fondé sur l’égalité, la retenue et un certain sens du commun, ce n’est plus seulement une tension culturelle qui apparaît, mais une incompatibilité plus fondamentale entre deux façons d’habiter la société. Et dans ce contexte, ce qui est en jeu n’est plus simplement l’intégration, mais la capacité même de faire tenir un cadre commun.
Dans cette scène, le rapport de force est d’ailleurs inversé d’une manière particulièrement troublante. La policière, censée représenter la loi et l’ordre public, se retrouve pendant un instant à la merci du contrevenant, qui joue contre elle non seulement la carte de l’injure sexiste, mais aussi celle du soupçon systémique, comme si l’accusation potentielle de racisme suffisait déjà à fragiliser l’autorité qu’elle représente. Ce renversement n’est pas accessoire. Il montre à quel point certaines catégories idéologiques, lorsqu’elles deviennent des armes de délégitimation automatique, peuvent servir à défier nos règles communes au lieu de les éclairer. C’est aussi ce renversement qui éclaire le clash entre les deux féminismes. Le féminisme universaliste voit d’abord une femme prise pour cible, puis cherche à comprendre le reste sans jamais renoncer au principe d’égalité. Le féminisme intersectionnel, lui, commence trop souvent par cartographier les identités en présence, au risque de relativiser ensuite ce qu’il devrait pourtant condamner sans réserve. Dans un cas, la réalité brute des faits demeure première. Dans l’autre, elle peut devenir secondaire face à la convergence théorique des luttes et à la gestion militante des sensibilités.
Et c’est ici que la question québécoise réapparaît avec toute sa force. Car cette difficulté à nommer clairement le problème ne vient pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un conflit plus vaste entre deux modèles. D’un côté, un Québec qui, depuis des années, tente tant bien que mal d’affirmer un cadre laïque, de défendre une conception universaliste de la citoyenneté, de rappeler que l’égalité entre les hommes et les femmes ne peut pas devenir relative. De l’autre, un Canada officiel, hostile à la loi 21, hostile à cette distinction québécoise, attaché à un multiculturalisme d’État qui accepte plus volontiers la juxtaposition des appartenances que l’affirmation d’un cadre commun exigeant. Tant que cette lutte politique demeure inachevée, tant que le Québec reste contraint de défendre son propre modèle dans un espace canadien qui le conteste moralement, il ne faut pas s’étonner que ce genre de tensions s’accumule et ressurgisse sous forme de faits divers révélateurs.
Le plus grave, au fond, n’est peut-être même pas le fait que le problème existe, mais le fait que le pouvoir en place refuse encore de le reconnaître. Car tant qu’on refuse de voir que certaines dérives relèvent aussi d’un échec de l’intégration, tant qu’on préfère parler d’autre chose, tant qu’on recadre tout en fonction de la doxa intersectionnelle et du récit confortable produit par l’ordre établi, aucune solution politique sérieuse ne peut émerger. On n’offre alors ni diagnostic clair, ni horizon commun, ni correctif réel. On nous laisse avec la diversion, avec la polarisation, ou avec la résignation, autrement dit avec le choix entre japper avec la meute woke ou se taire pendant que le cadre québécois continue de s’effriter.
C’est aussi pourquoi le féminisme woke, malgré sa prétention à incarner l’avant-garde morale, ne propose au fond aucune issue politique réelle à ce type de situation. Il administre les perceptions, distribue les permissions de parler, hiérarchise les blessures légitimes, mais il n’offre ni principe d’arbitrage stable, ni cadre commun réellement partageable. Surtout, il ne fait plus de la défense concrète des femmes sa priorité première. Celle-ci devient conditionnelle, subordonnée à d’autres impératifs idéologiques, au point d’entrer parfois en contradiction avec ce qu’il prétend défendre.
À force de privilégier les postures, il a fini par se perdre lui-même. Il se veut radical, mais devient incohérent. Il se veut lucide, mais paraît enfermé dans un système d’interprétation qui filtre le réel plutôt qu’il ne l’éclaire, un système qui fonctionne de plus en plus comme une morale fermée, avec ses réflexes, ses interdits et ses angles morts.
Il se veut progressiste, mais se montre incapable de défendre, avec la constance requise, la réalité la plus élémentaire de l’émancipation féminine, celle qui commence par le refus net de l’abaissement, c’est-à-dire le refus d’être insultée, rabaissée, humiliée ou traitée comme un objet sans valeur dans l’espace public, comme l’a illustré sans détour la scène mettant justement en cause Mohamed Bekkali.
Le paradoxe est là, et il est de plus en plus difficile à contourner. Un féminisme qui ne tient plus sur cette base minimale cesse d’être un outil d’émancipation pour devenir une posture parmi d’autres, parfois même un discours d’apparat. Pour redonner un second souffle au féminisme contemporain, il faudra peut-être d’abord combattre ce féminisme de façade, si prompt à parler au nom de toutes les femmes, mais si hésitant lorsqu’il faudrait se tenir simplement, immédiatement, publiquement, du côté de l’égalité concrète. Le progrès, le vrai, ne consiste pas à raffiner indéfiniment les catégories militantes, mais à reconstruire une solidarité politique autour de bases universalistes, capables de défendre concrètement les droits des femmes, l’égalité civique et le refus absolu de la domination.
C’est en cela que ce fait divers dépasse largement sa dimension immédiate. Il agit comme un révélateur, non seulement d’une dérive individuelle, mais d’un désordre plus profond dans notre manière collective de juger, d’intégrer, de faire société. Il montre où nous en sommes rendus, et il indique aussi ce qui doit être réaffirmé avec plus de fermeté.
Revenir à une forme d’universalisme, dans ce contexte, ne signifie pas nier les différences ni effacer les tensions réelles qui traversent la société. Cela signifie au contraire rétablir un socle commun à partir duquel certaines limites peuvent encore être posées clairement, sans être sans cesse renégociées. Cela signifie réaffirmer que la laïcité n’est pas une lubie identitaire, mais une condition de coexistence dans une société pluraliste. Cela signifie rappeler que l’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas une variable d’ajustement, ni une valeur locale parmi d’autres, mais un principe non négociable. Cela signifie aussi retrouver les bases historiques du féminisme, celles qui plaçaient la dignité, l’autonomie, l’égalité civile et la liberté des femmes au-dessus des accommodements idéologiques.
Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de choisir une méthode d’analyse, mais de choisir le type de société que nous voulons défendre. Une société où les femmes doivent encore attendre que les logiciels militants aient fini de calculer la hiérarchie des causes avant que leur situation soit pleinement reconnue, ou une société où l’égalité parle d’abord, clairement, et sans permission à demander. Une société où les tensions indues et les inégalités produites par le cadrage identitaire continuent d’alimenter le stress collectif, ou une société qui choisit de ramener l’égalité universaliste au centre, non pas comme abstraction morale, mais comme logique constitutionnelle simple, commune et pacificatrice.
Car une égalité qui dépend du contexte, des origines, des croyances ou des rapports de force n’est déjà plus tout à fait une égalité.
Et une solidarité qui ne sait plus se tenir aux côtés d’une femme lorsqu’il le faudrait immédiatement n’est déjà plus tout à fait une solidarité.
C’est là que le débat cesse d’être théorique. Car ce que révèle cette scène, au-delà du choc qu’elle provoque, c’est une ligne de fracture bien réelle entre deux visions du féminisme, l’une qui tient, l’autre qui hésite, l’une qui nomme, l’autre qui contourne.
On peut continuer à détourner le regard, à empiler les grilles d’analyse, à déplacer le problème vers des terrains plus confortables. Mais à force de ne plus savoir dire clairement ce qui est inacceptable, on finit par désarmer ce que l’on prétend défendre.
C’est en cela que ce fait divers oblige à sortir des postures. Il impose un choix qui ne recoupe pas les clivages habituels. Non pas entre la droite et la gauche, mais entre deux façons d’habiter l’égalité, soit comme principe réel, soit comme variable d’ajustement. Et c’est précisément parce que ce clivage traverse aujourd’hui la gauche elle-même qu’il devient impossible de l’éviter.
Soyons clairs, je ne fais pas ici du féminisme ma cause première. Mais comme tout principe d’égalité, il devient une ligne de lecture incontournable dès lors qu’il est confronté au réel. C’est à ce titre, comme allié d’un féminisme ancré dans l’universalisme, que je prends la parole. Non pas pour parler à la place de qui que ce soit, mais pour refuser que l’égalité soit relativisée, déplacée ou conditionnée par les grilles idéologiques du moment.
C’est cette tension que j’explorerai dans ma prochaine conférence, Féminisme, vertu et carriérisme. Plaidoyer pour un universalisme de gauche face à la polarisation. Car au fond, ce que cette scène met à nu dépasse largement le seul cadre du féminisme. Elle révèle une fracture interne à la gauche contemporaine elle-même, entre un universalisme exigeant, héritier de ses bases historiques, et un néo-progressisme qui fragmente, hiérarchise et finit par perdre de vue l’essentiel.
Et c’est peut-être précisément à partir de scènes comme celle-ci, aussi dérangeantes soient-elles, que cette vérité redevient visible.
Le féminisme ne peut pas être à géométrie variable
-Élisabeth Badinter









