Pages Menu
Menu catégories

Posté par le 28 juillet 2026
0 commentaire

Le Parti québécois a-t-il vraiment tourné à droite?

Analyse du virage à droite du PQ à travers son héritage social-démocrate, son recentrage national et sa coalition souverainiste.

Entre l’héritage social-démocrate et l’urgence nationale, le véritable déplacement du PQ ne se trouve peut-être pas là où on le prétend.

Le Parti québécois aurait-il abandonné son héritage social-démocrate pour rejoindre la droite identitaire? Je propose plutôt de distinguer ses véritables virages économiques, marqués par l’austérité et les affrontements avec les travailleurs, de son recentrage national actuel. Le programme du PQ demeure traversé par l’intervention de l’État, le logement social, les services publics et la redistribution, tandis que son discours se durcit sur l’immigration, la langue et le multiculturalisme. Cette tension ne se comprend qu’en revenant à l’histoire du parti, au déplacement contemporain des frontières de la gauche et à la coalition politique nécessaire pour faire du Québec un pays


À force d’être repris dans les mêmes réseaux militants, les mêmes fils de discussion et les mêmes cercles médiatiques, un récit finit parfois par acquérir l’apparence d’un fait. Le Parti québécois aurait tourné à droite. Il aurait abandonné son héritage social-démocrate pour devenir un parti conservateur, identitaire et hostile aux minorités. Chez les plus emportés, le diagnostic va désormais beaucoup plus loin : le PQ serait en voie de trumpisation, appartiendrait à l’extrême droite ou constituerait même une forme de mouvement fasciste québécois.

Hasard ou coïncidence : traitez quotidiennement le Parti québécois d’extrême droite ou de fasciste sans jamais vous embarrasser de nuances, et vous finirez peut-être par être érigé en modèle de courage progressiste… par la presse de droite fédéraliste.
Photo : Marie-Ève Cotton et compagnie.

Ce récit ne repose pas seulement sur la critique de certaines propositions. Il fonctionne par accumulation et par contamination. Une position plus restrictive sur l’immigration, une défense plus ferme du français, un attachement à la laïcité ou une critique du multiculturalisme sont d’abord présentés comme les symptômes d’un virage conservateur. On leur associe ensuite quelques déclarations controversées, certaines fréquentations périphériques ou les propos d’individus gravitant autour du mouvement. L’ensemble est finalement rapproché de Donald Trump et du populisme autoritaire, comme si toutes ces réalités appartenaient naturellement à une seule et même trajectoire.

Dans les chambres d’écho où ce cadrage circule, la démonstration devient rapidement circulaire. Le PQ serait de droite parce qu’il défend des positions que ces milieux ont déjà classées à droite, et ces positions seraient nécessairement de droite parce qu’elles sont défendues par un parti que l’on présente comme ayant tourné à droite. Chaque répétition renforce la précédente, jusqu’à rendre presque inutile l’examen du programme économique, du bilan historique, de la composition de l’électorat ou de la place réelle du parti dans l’espace politique québécois.

Le plus récent sondage de Pallas Data vient pourtant troubler cette belle certitude. Lorsqu’on demande aux Québécois de se situer eux-mêmes sur l’échiquier politique, près des trois quarts choisissent une position comprise entre le centre gauche et le centre droit. Plus révélateur encore, 52 % des électeurs péquistes s’identifient à la gauche du centre.

Un tel résultat ne prouve évidemment pas que le PQ serait objectivement de gauche. Les électeurs peuvent mal se situer, conserver une image ancienne de leur formation ou accorder des significations différentes aux mots « gauche » et « droite ». Un parti peut aussi évoluer plus rapidement que la perception qu’en conserve sa base. Le sondage révèle néanmoins un décalage considérable entre la manière dont les péquistes se perçoivent et le portrait entretenu par leurs adversaires.

Comment un électorat qui se considère majoritairement à gauche ou au centre gauche peut-il être présenté comme la base sociale d’un mouvement autoritaire inspiré de Trump? Faut-il croire que tous ces citoyens auraient basculé vers l’extrême droite sans même s’en apercevoir? Ou faut-il plutôt envisager que les frontières de la gauche, du centre et de la droite ont été déplacées autour d’eux, au point que certaines positions encore récemment considérées comme centristes, républicaines ou sociales-démocrates sont désormais rejetées hors du périmètre du progressisme acceptable?

La distinction qui guidera ce texte est relativement simple. Le Parti québécois a déjà effectué de véritables virages à droite, mais ceux-ci concernaient principalement son rapport aux travailleurs, aux services publics, à la redistribution et à l’État social. Le virage qu’on lui reproche aujourd’hui repose surtout sur le fait qu’il assume davantage son nationalisme et cherche à reconstruire autour du centre la coalition nécessaire à l’indépendance. On peut critiquer ce recentrage national, contester certaines propositions ou craindre de futurs glissements. Mais entre reconnaître un déplacement politique réel et transformer le principal parti indépendantiste en organisation fasciste, il existe un écart que l’analyse ne devrait pas franchir sans preuves autrement plus solides.

Une identité historique de centre gauche

Le Parti québécois n’est pas né comme une formation idéologiquement neutre à laquelle la souveraineté aurait tenu lieu de programme complet. Dès sa fondation en 1968, son projet national s’est articulé autour d’une sensibilité progressiste cherchant à conjuguer l’émancipation politique du Québec avec la modernisation sociale, l’intervention de l’État et une meilleure répartition de la richesse.

René Lévesque se méfiait des étiquettes trop rigides et préférait généralement l’expression « centre gauche » à celle de social-démocratie. Il ne concevait pas le PQ comme un parti ouvrier au sens européen, encore moins comme une organisation fondée sur la lutte des classes. Son nationalisme puisait plutôt dans un réformisme où l’État québécois devait devenir l’instrument par lequel une population historiquement dominée reprendrait le contrôle de son économie, de ses institutions et de son développement collectif.

Le fameux « préjugé favorable aux travailleurs » résumait bien cette orientation. La formule était suffisamment prudente pour préserver la vocation de coalition du parti, mais assez claire pour indiquer de quel côté celui-ci entendait pencher lorsque les intérêts du travail entraient en conflit avec ceux du capital.

Cet ancrage ne relève pas seulement de la mémoire militante. Les classifications les plus couramment retenues, aussi bien dans les travaux universitaires que dans les synthèses encyclopédiques, situent généralement le Parti québécois entre le centre gauche et le centre, à gauche du Parti libéral et nettement plus à gauche que l’Action démocratique du Québec, la Coalition avenir Québec ou les différentes incarnations du conservatisme fédéral.

Même Wikipédia, qui synthétise les classifications les plus couramment retenues dans les sources qu’elle cite, situe aujourd’hui le PQ au centre gauche, tout en rappelant son ancrage social-démocrate, alors qu’elle classe l’ADQ et la CAQ du centre droit à la droite.

Dans une enquête réalisée en 2007 auprès de professeurs de science politique québécois, le PQ obtenait une moyenne de 8,5 sur une échelle allant de 1, à gauche, à 20, à droite, comparativement à 12,7 pour le PLQ et à 16,4 pour l’ADQ. Les experts situaient ainsi le PQ au centre gauche, le PLQ au centre droit et l’ADQ nettement à droite. Une analyse quantitative de leurs programmes électoraux entre 1976 et 2008 situe également, en moyenne, le PQ au centre gauche et l’ADQ à droite, tout en soulignant que les positions programmatiques du PQ et du PLQ étaient trop rapprochées pour être statistiquement distinguées lors de la plupart des élections.

Cette classification correspond à une histoire législative bien réelle. Le premier gouvernement Lévesque a fait adopter les dispositions anti-briseurs de grève et la Loi sur les normes du travail, augmenté le salaire minimum et poursuivi la construction d’un État québécois capable d’intervenir pour corriger certains déséquilibres économiques. En 1977, le Québec est aussi devenu la première juridiction en Amérique du Nord à ajouter l’orientation sexuelle aux motifs de discrimination interdits par une charte des droits.

Sous Lucien Bouchard, malgré le virage budgétaire dont il sera question plus loin, le PQ a fait adopter la Loi sur l’équité salariale, créé le régime public d’assurance médicaments et mis en place, sous l’impulsion de Pauline Marois, le réseau des centres de la petite enfance et des services de garde à contribution réduite. Ces politiques ont transformé durablement la vie des familles québécoises, favorisé l’autonomie économique des femmes et consolidé l’idée selon laquelle certains besoins essentiels devaient être pris en charge collectivement plutôt que laissés au seul marché.

La Charte de la langue française elle-même participait à cette démocratisation. Dans le Québec d’avant la loi 101, parler la langue de la majorité ne garantissait nullement l’accès au pouvoir économique, aux postes de direction ou aux institutions. Faire du français la langue normale du travail et de l’État constituait aussi une redistribution matérielle et symbolique du pouvoir. Cette politique nationale ne se trouvait pas à l’extérieur du projet social de la Révolution tranquille : elle en était l’un des prolongements.

Il ne s’agit pas de transformer l’histoire péquiste en légende dorée. Les mouvements syndicaux, féministes et communautaires ont souvent dû combattre les gouvernements du PQ pour obtenir ces avancées ou empêcher certains reculs. Le parti n’a jamais été un mouvement socialiste doctrinalement pur. Son centre de gravité historique se situe néanmoins à gauche du libéralisme économique québécois, sans l’empêcher d’accueillir une aile plus conservatrice, plus technocratique ou plus proche des milieux d’affaires.

Les véritables virages à droite du PQ

La meilleure manière de répondre au récit actuel n’est pas de prétendre que le Parti québécois n’aurait jamais tourné à droite. Il l’a fait, et certains de ses déplacements furent autrement plus profonds que les controverses culturelles aujourd’hui utilisées pour démontrer sa supposée radicalisation.

En 2001, alors tout jeune candidat à l’investiture du Parti québécois dans Mercier, je dénonçais déjà publiquement le virage néolibéral de mon propre parti. Quelques jours plus tard, je rejoignais Paul Cliche et la Coalition des forces de gauche lors de l’élection partielle qui allait se conclure par la victoire de la libérale Nathalie Rochefort. Cet épisode résume assez bien mon rapport à la politique : la fidélité à mes convictions a toujours compté davantage que la discipline partisane.

Après l’échec référendaire de 1980, dans un contexte de récession et de crise des finances publiques, le gouvernement de René Lévesque a rompu brutalement avec une partie de sa base syndicale. Les mesures adoptées en 1982 et appliquées en 1983 ont imposé aux salariés du secteur public des diminutions de rémunération approchant 20 % pendant plusieurs mois, en plus de décréter leurs conditions de travail. Le gouvernement qui avait cultivé un préjugé favorable aux travailleurs s’est alors comporté comme un employeur autoritaire faisant porter une part importante de la crise sur ses propres salariés.

Ce fut un véritable virage à droite parce qu’il concernait le partage de la richesse, le rapport de force entre l’État et le travail ainsi que la priorité accordée à la discipline budgétaire au détriment d’un engagement historique envers les employés du secteur public.

Le gouvernement de Lucien Bouchard a lui aussi opéré un déplacement économique majeur. L’objectif du déficit zéro a entraîné des compressions considérables, des fermetures d’établissements, des départs massifs à la retraite et une réorganisation accélérée du réseau de la santé. Le virage ambulatoire, amorcé sous Jacques Parizeau puis accéléré sous Bouchard, cherchait à réduire les hospitalisations et à transférer davantage de soins vers les services de proximité et le domicile. Certaines orientations pouvaient se défendre sur le plan médical, mais leur mise en œuvre dans un contexte de compressions a déplacé une part importante de la charge vers les familles, particulièrement vers les femmes.

La désinstitutionnalisation psychiatrique avait commencé dès la Révolution tranquille. Les compressions des années 1990 ont néanmoins aggravé le décalage entre la sortie des institutions et l’insuffisance chronique des ressources communautaires, des logements supervisés et des services de première ligne nécessaires pour accueillir dignement les personnes concernées.

Voilà à quoi ressemble un véritable virage à droite : une réduction de l’effort collectif, une confrontation avec les travailleurs, une priorité accordée à l’équilibre budgétaire, une soumission accrue de l’action publique aux impératifs financiers et un transfert de responsabilités de l’État vers les individus et les familles.

Ces épisodes permettent de distinguer la critique politique sérieuse du simple classement moral. Le PQ a déjà gouverné au centre droit, particulièrement sous Lucien Bouchard. Bernard Landry et André Boisclair ont eux aussi représenté, à différents degrés, une aile plus favorable au marché, à la rigueur budgétaire et au rapprochement avec les milieux d’affaires. Curieusement, ce sont pourtant René Lévesque, Jacques Parizeau, Pauline Marois ou Jean-François Lisée, des dirigeants globalement plus proches de la gauche ou du centre gauche, qui ont souvent subi les accusations les plus outrancières de fascisme, de xénophobie ou d’extrême droite.

Le procédé ne date donc pas de Paul St-Pierre Plamondon. Depuis René Lévesque, les adversaires les plus hostiles au souverainisme ont régulièrement cherché à repousser le nationalisme québécois hors du champ démocratique acceptable. Les références changent selon l’époque. On comparait autrefois les péquistes aux nazis; on les rapproche aujourd’hui de Trump. La fonction demeure sensiblement la même : présenter l’affirmation nationale québécoise comme une menace dont le Canada libéral constituerait le rempart naturel.

À mes yeux, le Parti québécois est historiquement plus à gauche dans l’opposition qu’au gouvernement. Lorsqu’il cherche à reconquérir le pouvoir, il renoue avec l’intervention de l’État, la défense des services publics et un projet ambitieux de transformation nationale. Une fois aux commandes, il tend à se rapprocher du centre, parfois du centre droit, sous l’effet des contraintes économiques, de la recherche de respectabilité financière, de la puissance des milieux d’affaires et des contradictions internes de sa coalition.

Cette critique mérite d’être poursuivie, précisément parce qu’un éventuel gouvernement péquiste pourrait encore trahir une partie de ses engagements sociaux. Elle n’a cependant presque rien à voir avec le récit contemporain voulant qu’une politique migratoire restrictive, la défense de la laïcité ou une critique du wokisme suffisent à transformer le parti en mouvement autoritaire.

Le PQ actuel : renaissance indépendantiste et recentrage national

Le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon n’est pas identique à celui de René Lévesque, de Jacques Parizeau, de Lucien Bouchard ou de Pauline Marois. Sa renaissance repose d’abord sur un changement que j’attendais depuis longtemps : il assume désormais son indépendantisme avec une clarté, une constance et une centralité rarement vues dans son histoire récente.

Pendant des années, ce fut précisément mon principal reproche envers le parti : avoir trop souvent relégué l’indépendance à l’arrière-plan, comme une promesse lointaine qu’il fallait atténuer pour rassurer, gouverner ou élargir sa base électorale. Sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon, le projet national redevient au contraire l’axe autour duquel s’organisent le discours, les propositions et la stratégie du parti.

Cette réaffirmation de l’indépendance s’accompagne d’un discours plus ferme sur la fragilité démographique et linguistique du Québec, d’une critique frontale du multiculturalisme canadien et d’une volonté de reprendre un plus grand contrôle sur l’immigration. Ce changement de ton correspond à l’urgence créée par la rapidité des transformations démographiques en cours, que nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer au nom de la rectitude politique. Le parti propose ainsi de réduire fortement le nombre de résidents temporaires, d’abaisser l’immigration permanente et de renforcer la sélection, la francisation et l’intégration des nouveaux arrivants. Il relie explicitement la croissance démographique rapide à la crise du logement, à la pression exercée sur les services publics et au recul du français.

Ces positions peuvent être contestées. On peut juger que le parti accorde trop d’importance à l’immigration par rapport à la spéculation immobilière, au sous-financement des services ou à l’aménagement du territoire. On peut craindre qu’une réduction trop rapide nuise à des personnes déjà installées ici ou fragilise certains secteurs économiques. Ces débats sont légitimes et nécessaires. Ils ne peuvent toutefois pas effacer l’ensemble de son programme.

Le PQ réclame depuis plusieurs années la construction de dizaines de milliers de logements sociaux et hors marché, la relance d’AccèsLogis, un registre des loyers et un rôle accru de l’État dans la création de logements abordables. Il a fait de la lutte contre l’itinérance une priorité sociale et propose d’investir dans le logement avec soutien communautaire, les soins de santé mentale, les services en dépendance et l’amélioration des prestations d’aide sociale.

Son projet mise également sur les entreprises d’économie sociale, les coopératives, l’achat québécois, les transports collectifs, la transition écologique et l’utilisation de l’État comme levier de développement économique. Il contient aussi des orientations plus libérales, notamment des allègements réglementaires pour les PME, un soutien accru à l’entrepreneuriat et certaines mesures destinées à faciliter l’accès à la propriété.

Cette combinaison correspond beaucoup plus à une formation située entre le centre gauche et le centre qu’à un parti de droite radicale. On y trouve des accents plus conservateurs sur certains enjeux culturels, une sensibilité sociale-démocrate en matière de logement et de services publics, du nationalisme économique, du soutien aux PME et une conception républicaine de la nation. La réalité est moins spectaculaire que les étiquettes, mais elle est politiquement plus exacte.

Pour soutenir sérieusement que le PQ serait devenu fasciste, il faudrait démontrer qu’il rejette la démocratie parlementaire, souhaite supprimer les libertés fondamentales, organise un culte autoritaire du chef, mobilise une violence politique systématique, cherche à abolir le pluralisme ou propose de subordonner entièrement l’État à une conception totalitaire de la nation. Rien de tel n’apparaît dans son programme ou dans sa pratique politique. Le mot « fasciste » ne sert donc pas ici à décrire une idéologie précise. Il sert à rendre un adversaire infréquentable.

La comparaison avec Trump n’est guère plus rigoureuse. Paul St-Pierre Plamondon ne conteste pas les résultats électoraux, ne promet pas d’utiliser l’État pour se venger de ses adversaires, ne présente pas la violence politique comme un instrument légitime et ne cherche pas à construire un pouvoir personnel au-dessus des institutions. Qu’il puisse partager certaines critiques de l’immigration massive, du wokisme ou des politiques identitaires ne suffit pas à établir une filiation politique générale. Suivre ce raisonnement reviendrait à prétendre que toute personne partageant une position particulière avec Trump serait elle-même trumpiste.

Immigration et social-démocratie

La question migratoire constitue probablement le principal terrain sur lequel le PQ actuel est repoussé vers la droite. Une certaine conception du progrès associe presque dogmatiquement l’ouverture migratoire à la gauche, tandis que toute volonté de réduire les seuils serait, par définition, conservatrice ou réactionnaire.

Cette équation est trop simple. La gauche doit défendre la dignité des immigrants, protéger les réfugiés et refuser de transformer des êtres humains en boucs émissaires. Elle doit également reconnaître que les nouveaux arrivants sont souvent les premières victimes d’un système économique qui les recrute comme main-d’œuvre bon marché, les maintient dans la précarité administrative et les abandonne ensuite dans des logements trop chers et des services publics débordés.

Une social-démocratie ne repose toutefois pas uniquement sur de bonnes intentions. Elle dépend d’institutions capables d’offrir concrètement des logements, des soins, des écoles, des services de garde et des mécanismes d’intégration. Lorsque la croissance de la population dépasse durablement la capacité de ces institutions, les coûts ne sont pas répartis également. Ils frappent d’abord les locataires, les travailleurs à faible revenu, les jeunes familles et les nouveaux arrivants eux-mêmes.

Le contexte démographique québécois a évolué. Le vieillissement de la population, la faible natalité et les besoins de main-d’œuvre rendent l’immigration nécessaire. Mais l’augmentation exceptionnellement rapide du nombre de résidents temporaires exerce aussi une pression sur la demande de logements, les écoles, la francisation et les services publics. Reconnaître ces effets ne signifie pas rendre les immigrants responsables du sous-financement chronique de l’État. Cela signifie qu’une politique social-démocrate doit chercher à faire correspondre la croissance démographique à la capacité réelle des institutions collectives.

L’exemple du Danemark démontre au minimum qu’une politique migratoire restrictive ne suffit pas à déterminer le positionnement global d’un gouvernement. Les sociaux-démocrates de Mette Frederiksen ont combiné des mesures particulièrement sévères en immigration avec la défense d’un État-providence développé. Plusieurs aspects de leur approche demeurent contestables, y compris d’un point de vue humanitaire, mais son existence montre que la maîtrise de l’immigration peut aussi être pensée à gauche comme une condition de la cohésion sociale et de la pérennité des services publics.

Cette référence danoise n’est pas étrangère à Paul St-Pierre Plamondon. Il a vécu et étudié plus d’un an au Danemark, en maîtrise la langue au point d’avoir accordé une entrevue télévisée en danois et conserve un attachement manifeste pour ce pays. Bien avant de diriger le Parti québécois, il consacrait déjà une partie de son essai Les Orphelins politiques au modèle scandinave et à l’émergence d’une nouvelle gauche au Québec. Ce modèle, qui conjugue économie de marché, État stratège, redistribution, services publics universels et cohésion nationale, continue d’alimenter sa conception d’un Québec indépendant.

Ce fait biographique et idéologique devrait normalement peser dans l’interprétation de ses positions. Il suggère que PSPP ne cherche pas à importer le trumpisme américain, mais qu’il puise plutôt dans l’expérience de petits États nordiques, indépendants et sociaux-démocrates, capables de conjuguer une forte protection sociale avec une politique migratoire plus contrôlée.

La question pertinente n’est donc pas de savoir si toute réduction de l’immigration serait, par nature, de gauche ou de droite, mais d’examiner le projet politique dans lequel elle s’inscrit. Cherche-t-on à préserver la capacité de l’État social, à soutenir l’intégration linguistique et à maintenir une cohésion suffisante pour financer collectivement des services universels, ou cherche-t-on à désigner les étrangers comme une menace et à les exclure au nom d’une conception hiérarchique de la nation?

En refusant d’examiner l’ancrage social-démocrate du PQ, sa conception de l’État-providence et les références nordiques qui structurent la pensée de son chef, ses adversaires peuvent associer toute volonté de maîtriser l’immigration à Trump, puis présenter ce rapprochement comme une évidence. Le procédé dispense d’analyser les finalités réelles du programme. Il suffit de faire disparaître le Danemark pour faire apparaître Trump.

Ramener les pendules à l’heure

Avant de décréter qu’un parti a viré à droite, encore faudrait-il s’entendre sur ce que nous appelons la gauche et la droite. Ces catégories ne désignent pas seulement deux attitudes face aux questions identitaires. La gauche s’est historiquement construite autour de l’égalité, de la démocratisation du pouvoir, de la redistribution, de la protection du travail et de la contestation des hiérarchies héritées. La droite a généralement accordé davantage de valeur à la propriété, au marché, à l’autorité, à l’ordre et à la continuité des institutions.

Ces familles n’ont jamais été parfaitement homogènes. Une personne peut se situer à gauche économiquement et adopter des positions plus conservatrices sur certains enjeux sociaux. Elle peut défendre les libertés individuelles tout en appuyant un programme fiscal favorable aux plus riches. La politique réelle se déploie sur plusieurs axes.

Le problème contemporain vient de ce que la nouvelle gauche a déplacé le centre de gravité de son analyse. Dans sa perspective néoprogressiste, les enjeux culturels et identitaires tendent désormais à absorber tous les autres : la position d’un parti sur l’immigration, la laïcité, le multiculturalisme ou l’identité de genre devient la mesure principale, parfois presque exclusive, de son appartenance à « la gauche ». Son rapport au capital, aux services publics, à la redistribution, aux droits du travail et à la souveraineté populaire passe alors au second plan.

Cette inversion des priorités mérite d’être examinée pour elle-même, car derrière le vocabulaire progressiste pourrait bien se dissimuler une nouvelle droite, moins attentive aux rapports économiques qu’à la gestion morale des identités. J’y reviendrai dans un prochain texte.

Ce déplacement du regard produit un paradoxe révélateur. Un gouvernement comme celui de Mark Carney peut orienter l’essentiel de son action vers l’attraction des capitaux, les grands projets industriels, l’exploitation des ressources et une expansion historique des dépenses militaires, tout en conservant son image progressiste grâce au langage de la diversité, de l’inclusion et de l’ouverture canadienne. À l’inverse, un parti favorable à l’intervention de l’État, au logement social, à la redistribution et à la défense des services publics pourra être rejeté vers la droite dès lors qu’il affirme une conception nationale de la citoyenneté, critique le multiculturalisme ou souhaite ajuster l’immigration à la capacité d’accueil. Dans cette nouvelle grille, le positionnement politique ne se mesure plus d’abord aux intérêts économiques servis, mais à la conformité du discours aux normes culturelles du néoprogressisme.

Pour approfondir ce paradoxe, je vous invite à relire Le Canada libéral : comprendre le régime fédéral pour s’en libérer, où j’examine comment le pouvoir libéral canadien peut gouverner à droite tout en conservant une légitimité progressiste. J’y montre aussi comment la peur de Trump et de l’extrême droite sert à polariser le débat, à neutraliser la critique du régime et à ramener constamment le Québec dans le cadre fédéral.

Cela ne signifie pas que les questions culturelles seraient sans importance. La manière dont une société traite les femmes, les minorités sexuelles, les immigrants et les communautés religieuses révèle évidemment sa conception de l’égalité. Mais ces questions ne peuvent pas devenir les seuls examens de passage permettant de distribuer les certificats de progressisme.

Dans le contexte québécois, cette réduction associe presque automatiquement le nationalisme à la droite. La défense d’une majorité nationale devient une volonté de domination; la protection du français, un privilège majoritaire; la laïcité, une hostilité envers les croyants; la critique du multiculturalisme, un refus de la diversité. Le nationalisme canadien, lui, demeure invisible derrière les institutions qui le portent.

Pourtant, le nationalisme peut être impérial, autoritaire ou ethnique, comme il peut être républicain, civique, anticolonial et social-démocrate.

Durant mon passage comme stagiaire auprès des Verts à l’Hôtel de Ville de Paris, j’ai brièvement rencontré Jean-Pierre Chevènement, ancien candidat à la présidence française et figure de la gauche républicaine. J’étais alors moins assuré dans ma manière d’articuler la question nationale à mes convictions progressistes. Chevènement m’avait fait comprendre que la nation pouvait être le cadre démocratique de la souveraineté populaire et de la justice sociale, plutôt qu’un obstacle à la gauche. Cette courte conversation m’avait solidement ébranlé et demeure, encore aujourd’hui, un moment charnière de mon évolution politique.

L’histoire du Québec moderne ne peut justement pas être séparée de cette rencontre entre l’émancipation nationale et la transformation sociale. La nationalisation de l’électricité, la construction de l’État québécois, la reconnaissance du français comme langue du travail et la volonté de reprendre collectivement le contrôle de notre économie participaient d’un même mouvement.

La question n’est donc pas de savoir si un parti défend une nation. Elle est de savoir quelle nation il cherche à construire, au bénéfice de qui et selon quelle distribution du pouvoir.

La nation reste le cadre de la démocratie et le lieu de la solidarité.
– Jean-Pierre Chevènement

Le centre comme pivot de la coalition nationale

Le PQ ne cherche pas seulement à représenter une famille idéologique particulière. Il poursuit un objectif qui dépasse les clivages habituels entre la gauche et la droite : réunir la majorité nécessaire pour faire du Québec un pays.

L’indépendance ne pourra jamais être réalisée par la seule gauche militante, pas davantage qu’elle ne pourra l’être par une droite nationaliste isolée du reste de la société. Elle exigera une coalition réunissant des travailleurs, des syndicalistes, des fonctionnaires, des entrepreneurs, des agriculteurs, des écologistes, des sociaux-démocrates, des centristes et certains conservateurs.

Un parti qui veut seulement témoigner de ses convictions peut demeurer dans la pureté idéologique. Un parti qui veut fonder un pays doit construire une majorité.

Le centre n’est donc pas une anomalie dont le mouvement indépendantiste devrait avoir honte. Il constitue le pivot autour duquel devra s’organiser l’équilibre entre les différentes composantes de la coalition nationale. La présence d’électeurs plus conservateurs au PQ n’annule pas son identité historique de centre gauche, pas davantage que la présence d’une forte aile sociale-démocrate ne le transforme en parti exclusivement voué à la gauche.

Le véritable déplacement du PQ actuel consiste moins à abandonner l’État social qu’à assumer plus franchement son nationalisme et à chercher à reconstruire une coalition souverainiste autour du centre politique québécois. Ce déplacement peut donner davantage de place à des électeurs plus conservateurs et modifier certains équilibres internes. Il ne transforme pas mécaniquement le parti en formation de droite.

Une partie de l’aile qui concevait surtout le PQ comme un instrument de gestion provinciale a trouvé dans la CAQ un véhicule plus naturel. Le parti peut désormais se reconstruire autour d’un noyau plus clairement indépendantiste, tout en conservant la diversité idéologique nécessaire à une coalition nationale. La distinction est essentielle : rassembler des citoyens de gauche, du centre et de droite autour de l’indépendance ne signifie pas abandonner la raison d’être du parti au profit de la simple administration provinciale.

Le souverainisme a besoin d’une gauche capable de comprendre que la majorité nationale ne sera jamais idéologiquement pure, mais il a aussi besoin d’une droite capable d’accepter que l’État québécois, la solidarité sociale et la protection du français constituent les fondations du projet national. La coalition ne doit pas effacer les différences. Elle doit les organiser autour d’un objectif commun.

N’en déplaise aux Alexandre Dumas, Frédéric Bérard et Marie-Ève Cotton de ce monde, le Parti québécois parle aujourd’hui ouvertement de social-démocratie, de services publics et de solidarité collective. Surtout, il a retrouvé une cohérence indépendantiste qui le rend de nouveau capable d’organiser une véritable coalition nationale.

Cette cohérence retrouvée inquiète ses adversaires parce qu’elle rend possible la formation d’une majorité capable de menacer le régime fédéral. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la campagne permanente visant à présenter le PQ comme une formation réactionnaire, trumpiste, voire fasciste. Certains acteurs du néoprogressisme québécois y jouent un rôle particulièrement actif, non pas nécessairement comme les participants conscients d’une opération coordonnée, mais comme des entrepreneurs de polarisation dont les interventions servent objectivement les intérêts de la droite fédéraliste en rendant toute convergence souverainiste moralement suspecte.

J’aurai l’occasion de revenir sur cette fonction politique dans mon prochain texte, consacré à Alexandre Dumas et à la fabrique de la droite.

Pour prolonger cette réflexion, je vous invite à relire Qui veut la peau de Paul St-Pierre Plamondon… et pourquoi? J’y examine la campagne de disqualification visant PSPP et je soutiens qu’il n’est pas attaqué parce qu’il serait faible, mais parce qu’il redonne au projet indépendantiste une direction, une crédibilité et une capacité réelle de menacer le statu quo canadien.

Virage à droite ou recentrage national?

Je ne souhaite pas répondre au récit simpliste d’un PQ devenu d’extrême droite par le récit inverse d’un parti demeuré parfaitement fidèle à la gauche. Le Parti québécois a changé sur certains enjeux. Il a connu de véritables déplacements économiques vers la droite et pourrait en connaître d’autres. Son histoire contient des lois progressistes, des avancées sociales, des confrontations avec les travailleurs et des périodes d’austérité.

Je le considère néanmoins comme un parti historiquement situé au centre gauche, particulièrement lorsqu’il se trouve dans l’opposition, avec une tendance à gouverner au centre, voire au centre droit, lorsqu’il accède au pouvoir. Cette tension découle de ses contradictions internes, mais aussi de sa vocation nationale.

Pour ma part, je m’inscris dans une tradition de gauche républicaine, universaliste et social-démocrate. Je crois à une citoyenneté commune capable de reconnaître les différences sans enfermer les individus dans des identités permanentes. Je crois à la laïcité de l’État, à l’égalité devant la loi, à la redistribution de la richesse, à la protection du travail, aux services publics et à l’intervention démocratique dans l’économie. Mon nationalisme québécois prolonge cette orientation plutôt qu’il ne la contredit.

Il peut d’ailleurs m’arriver, au cours de la même journée, de me faire traiter de « communiste woke », voire « d’enverdeur», par une personne de droite parce que je défends les services publics, la redistribution ou la transition écologique, puis de « fasciste d’extrême droite » par un militant néoprogressiste parce que je défends la laïcité, la nation québécoise ou une réduction des seuils d’immigration. Ces accusations contradictoires ne révèlent pas une mystérieuse incohérence de ma pensée. Elles montrent surtout que plusieurs utilisent désormais les mots « gauche » et « droite » comme des injures destinées à expulser l’adversaire, plutôt que comme des outils permettant de comprendre son orientation politique.

Pour prolonger cette réflexion sur la manière dont les étiquettes remplacent trop souvent l’analyse, je vous invite à relire mon texte La guerre des étiquettes comme arme politique

Le PQ se trouve certainement à droite de Québec solidaire et de la nouvelle gauche identitaire. Cela suffit-il pour en faire un parti de droite, puis une formation trumpiste, fasciste ou extrémiste? Seulement si l’on accepte que cette nouvelle gauche constitue désormais le centre absolu de la politique québécoise.

C’est précisément ce que je refuse.

On peut critiquer les propositions du Parti québécois en immigration, contester son analyse du recul du français, dénoncer ses futurs compromis avec les milieux économiques ou craindre qu’il gouverne encore une fois plus à droite que ne le promet son programme. Mais confondre ces critiques avec une dérive fasciste ne constitue pas une analyse. C’est un spin.

Ce spin poursuit une longue tradition consistant à repousser le principal parti indépendantiste hors du périmètre moral acceptable. Il ne suffit plus de battre le PQ politiquement. Il faut le rendre infréquentable, associer ses électeurs à l’extrême droite et faire de toute convergence souverainiste une compromission avec le fascisme.

Le Parti québécois a-t-il vraiment tourné à droite?

Sur le plan économique et social, la réponse exige de reconnaître ses contradictions, ses reculs historiques et le risque qu’il gouverne encore une fois plus au centre droit que ne le laisse croire son programme d’opposition.

Sur le plan national, son déplacement est beaucoup plus clair : il assume désormais son indépendantisme, défend plus fermement le français, critique le multiculturalisme et cherche à replacer le centre politique québécois au cœur d’une coalition nationale.

Ce recentrage peut être contesté. Il ne constitue pas en lui-même une dérive autoritaire. Il traduit surtout le retour d’un parti à sa raison d’être et sa volonté de bâtir la majorité nécessaire à l’indépendance.

Si le PQ paraît aujourd’hui beaucoup plus à droite aux yeux de certains, il faudra donc examiner non seulement le déplacement du parti, mais aussi celui de la règle avec laquelle ils le mesurent.

Nous avons une seule arme : la générosité; nous affrontons un seul danger : la peur
– Pierre Bourgault

461 visionnements
Article précédent «

» Article suivant

Laisser un commentaire